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WAYNE PAPROSKY

Paru dans le numéro N°296 - Août / Septembre 2020
Entretien consulté 96 fois

WAYNE PAPROSKY

Wayne Paprosky est à l’auteur de la classification le plus usitée des défects osseux acétabulaires que l’on trouve lors des reprises de prothèse totale de hanche. Invité d'honneur au dernier congrès de la SOFCOT, Wayne Paprosky nous a fait part de son itinéraire et de son expérience de la chirurgie orthopédique.

Où exercez-vous aujourd'hui ?

La moitié du temps je suis au Rush University Medical Center de Chicago et pour l'autre moitié je travaille dans un hôpital privé en dehors de l'Université Rush. Je fais exclusivement de la prothèse du genou et de la hanche avec un tiers environ de reprises.

A part les frais chirurgicaux, quelles sont les différences chez vous , entre la pratique hospitalière universitaire et la pratique privée ?

Aux États-Unis, il n'y a pas vraiment de problèmes de frais chirurgicaux. Les organismes tiers payeurs comme la Blue Cross ou Medicare couvrent les mêmes frais, que vous soyez dans un hôpital privé, un hôpital universitaire ou un hôpital parrainé par le gouvernement. La principale différence est que les structures privées ont tendance à être un peu plus efficace, les choses peuvent y être faites plus rapidement ; mais il n'y a pas de différence majeure. Je dois dire que mon activité à l'hôpital privé se fait dans le cadre d’un centre de soins tertiaires, donc assez semblable à un hôpital universitaire. Nous sommes capables de prendre en charge les cas de prothèses articulaires les plus complexes et ce parce qu’il y a environ trente ans, j'ai orienté cet hôpital vers une hyperspécialisation sur la chirurgie de la hanche au sein du département des arthroplasties.

Alors pourquoi les patients voudraient-ils aller dans un hôpital privé ?

Parce que c’est plus petit, il y a souvent moins de patient et ce n’est pas en centre ville ; vous aurez là des soins un peu plus personnalisés. Mais il n’y a pas plus de compétence en privé en matière d'arthroplastie. Pour certaines pathologies tumorales, comme par exemple les cancers du foie, l'hôpital universitaire est sans doute mieux équipé. Mais il est de plus en plus courant aux États-Unis que certains hôpitaux privés soient ultra spécialisés dans le remplacement articulaire prothétique.

Combien de cas pouvez-vous opérer lors d’une vacation opératoire en privé et en public ?

En fait, dans mes hôpitaux, il n'y a pas de différence notable. Dans notre hôpital universitaire, qui est relativement nouveau, les seules interventions effectuées dans ma section concernent la colonne vertébrale et les prothèses. Je suis donc généralement aussi efficace que dans mon hôpital privé et il y a peu de différence de rythme. Ainsi, par exemple, vers 15 heures dans les deux structures, je peux avoir posé huit prothèses de première intention.

Comment faites-vous cela ?

Je travaille sur deux salles en horaires décalés. Ainsi, par exemple, si on commence à 7 heures dans une salle, la deuxième salle commence vers 8 heures et les fellows se chargent d’ouvrir et de fermer. C'est cependant très réglementé. Vous devez être présent à toutes les phases de l'opération à l'exception de l'ouverture et de la fermeture. C'est la loi. C'est donc une organisation assez délicate à régler, mais une fois que vous l'avez réglée, c'est très, très efficace.

Et les deux hôpitaux sont des centres de formation ?

Oui, il y a des fellows, des post-internes. On leur accorde plus d’autonomie parce qu'ils sont déjà chirurgiens orthopédistes qualifiés et qu’ils font une année supplémentaire de formation spécialisée. Dans les deux institutions, nous avons des internes et des fellows. Mes fellows me suivent de l'hôpital privé à l'hôpital universitaire. Les résidents, eux, ne sont généralement pas autorisés à pratiquer des interventions chirurgicales sans supervision.

Pourriez-vous nous retracer la genèse de votre système de classification ?

Tout a commencé à l’époque où j'étais à l'Université de Loyola. Loyola est un établissement d'enseignement chirurgical situé à Maywood, dans une banlieue de Chicago, à une dizaine de kilomètres du centre-ville. J'ai immédiatement eu beaucoup d’activité parce que nous gérions aussi un hôpital pour anciens combattants. La plus grande partie des interventions était effectuées par les résidents de cet hôpital des anciens combattants, et les interventions n'étaient pas bien supervisées. Il y a eu beaucoup d'échecs parmi ces cas non supervisés et donc au cours des deux ou trois premières années, j'ai du faire environ 300 reprises de hanche. Au cours de ma première année là-bas, j'ai été amené à rencontrer l'équipe de Charles Engh qui avait développé l'une des premières tiges sans ciment, mais qui n’était utilisée qu’en chirurgie primaire. Je lui ai dit que je pensais que cela pourrait fonctionner aussi pour les révisions. J'avais bien essayé quelques révisions cimentées mais çà n’allait pas, alors ils m’ont fabriqué des prothèses spéciales plus longues et j'ai commencé à faire des révisions avec du sans ciment à l'hôpital des vétérans. Et puis dans les deux ou trois ans qui ont suivi, quelqu'un de l’équipe de Charles Engh organisait un cours et il m'a demandé si je voulais participer. Je me souviens d'avoir fait une présentation à ce petit cours à Chicago où il y avait entre autres Charlie Engh, Emmett Lunsford et David Hungerford et ils voulaient que je rentre dans leur circuit. Tout a donc commencé parce que j’avais fais toutes ces reprises et que Charlie Engh m'a présenté aux bonnes personnes.

Quelle était, au début, votre stratégie de reprise avec des tiges sans ciment ?

A cette époque, dans les cas de reprises, je retirais le ciment avec un marteau et un ciseau et, inévitablement, je faisais quelques trous dans le fémur ; je devais les réparer et essayer de garder la fermeture aussi hermétique que possible. Mais parfois la tige était trop longue, et elle traversait le trou, et puis nous ne pouvions plus la retirer, alors nous avons simplement coupé l'extrémité de la tige et ça allait bien. Devant certaines grosses perforations, j'ai pensé qu'il fallait façonner des allogreffes en se basant sur le scanner. Nous avons donc essayé des greffes en étai en les cerclant, et l'os s’incorporait. Mais l’idée principale était de faire descendre cette tige distalement dans un bon os et de l’y impacter ; si elle était stable et ne tournait pas, nous présumions que la croissance osseuse serait facilitée.

Quand vous êtes-vous rendu compte que çà marchait ?

Il nous a fallu un ou deux ans de suivi pour nous rendre compte, à notre grande surprise, que l'os allait vers l'implant. Les révisions fémorales sans ciment semblaient donc viables. En fait, il faut dire que nous traitions une population d'anciens
combattants c’est à dire des patients de sexe masculin et âgé de 45 à 50 ans.

C'est à ce moment-là que vous avez établi votre classification ?

Non, pas encore et nous avions des problèmes avec le cotyle. On cimentait le cotyle et ça n'allait pas. Nous avons tenté de combler les défects avec du grillage, de la greffe osseuse ou du ciment supplémentaire. La tige tenait, mais les cotyles n'allaient pas bien. A cette époque, peu de cupules sans ciment étaient disponibles et elles n'avaient pas d’orifices pour les vis. Nous avons demandé des modèles permettant la fixation par vis car à l'époque Charlie Engh utilisait une cupule sans vis, mais avec des picots. C'était bon pour les prothèses primaires, mais pas pour les reprises qui nécessitaient des plus grands diamètres. Le problème du cotyle était difficile à résoudre. Je m’occupais alors de la plupart des traumatismes pelviens à Loyola et aussi des fractures du cotyle dans un autre hôpital. Je m’y étais mis un peu tout seul. J'ai appris les techniques et j'ai suivi plusieurs cours de l’AO : je suis devenu un bon technicien de ces fractures. C’est ainsi que j'ai vraiment compris l'anatomie acétabulaire. Mon expérience des traumatismes pelviens m'a permis de développer la classification acétabulaire à partir de la ligne ilio-ischiatique de Kohler et en observant les défects de l'acétabulum. Tout était basé sur la nécessité de stabilisation du cotyle prothétique et c'est ainsi que j'ai développé mon système de classification. L'analyse radiographique est arrivée plus tard. La rationalisation s’est faite progressivement. Les connaissances acquises grâce à mon expérience des traumatismes pelviens m’ont permis de définir ce qui manquait en os acétabulaire lors des reprises. Tout cela bien avant que les scanners ne proposent des algorithmes de reconstruction.

Quand avez-vous publié votre premier article sur votre classification ?

La toute première fois que j'ai présenté la classification des défects acétabulaire c’était au congrès de l'AAOS en 1989. Je m'en souviens parce que je gardais alors toujours mon « bip » sur moi car ma femme était en retard pour accoucher d’un de nos enfants et que je devais être joignable pendant le congrès. La classification fémorale, elle, est venue un peu plus tard, mais c'était un peu plus facile parce que c'était simplement basé sur la quantité d’os diaphysaire disponible.

Vous avez dû susciter beaucoup d’intérêt car votre classification a été mieux adoptée que celle de l'AAOS de l'époque ?

Oui, en fait, personne ne comprenait la classification AAOS initiale -et je ne la comprends toujours pas- puisqu'elle n'était pas axée sur le traitement. Elle était plutôt basée sur une reconstruction avec du ciment, des cages et d'autres choses de ce genre. La mienne était purement basée sur la façon dont je pensais que les reprises sans ciment devaient être faites. Les chirurgiens qui ne croyaient pas à la chirurgie sans ciment pour la révision n'ont pas accepté la classification. David Hungerford a pris note de ma présentation et a été le premier à en faire la promotion. Il m'a invité à la première réunion de l'American Hip & Knee Society et c'est là que nous en avons discuté. Je me souviens qu'à ce congrès, tous les chirurgiens célèbres comme William Harris et Jorge Galante étaient intéressés et venaient me poser des questions. J'avais quoi ? 37 ans, et j'ai pensé que c'était une bonne idée de poursuivre mes travaux dans ce domaine.

Croyez-vous aussi au sans ciment pour le genou ?

Mes genoux primaires sont cimentés à 100 %, mais pour mes révisions j'utilise des cônes métalliques trabéculaires. Par contre mes hanches sont 100 % sans ciment. Je n'ai pas utilisé de ciment dans les hanches depuis 25 ans.

Comment avez-vous évolué dans la gestion des pertes osseuses ? Avez-vous utilisé des allogreffes massives ?

Oui, on peut combler avec une énorme allogreffe et une plaque. Mais certaines se sont fracturées, alors nous avons eu la bonne idée de les protéger avec des cages de Burch-Schneider - petites et grandes. Cela a mieux fonctionné, mais il fallait préparer la greffe, la plaque, la cage… Quand nous avons commencé à publier cela, les résultats étaient plutôt encourageants, mais lors du suivi ultérieur, certaines de ces greffes se sont résorbées et ont conduit à des échecs. Mais il s’agissait de défects majeurs, avec soutien insuffisant. S'il y avait un support partiel, comme dans un défect 3A, une grosse allogreffe convenait très bien comme support partiel initial. Comme vous le savez dans le 3A il y a un peu moins de 50 % de support osseux avec une certaine migration supero-latérale. Nous venons de publier 25 ans d’expérience sur ce sujet. Progressivement, je voyais bien les subdivisions des différentes catégories de défects : ce qui avait marché et ce qui n'avait pas marché. Au moment où ces allogreffes ont échoué, après environ 8 à 10 ans, le métal trabéculaire est devenu disponible. J'ai heureusement eu la chance que certaines greffes s’incorporent. La situation avait évolué mais je gardais une longueur d'avance sur les autres.

Depuis quand utilIsez-vous le métal trabéculaire ?

La première fois, c'était en 1999 ou 2000. Ma présentation à la SOFCOT montrait nos données sur les discontinuités pelviennes à treize ans de recul, mais en fait, j'avais commencé à utiliser le métal trabéculaire en 1999.

Quelles ont été les conséquences du succès de votre classification?

On m’a envoyé tous les cas désespérés. C'était terrible, la pire épreuve de ma vie : devenir quelqu’un de connu. Ils ont commencé à m’envoyer des patients de partout. Et inévitablement, mon activité a évoluée vers une chirurgie de reprise à 80 %. Le bon côté, c'est que cela m’a permis d’obtenir énormément de données et de faire de nombreuses publications, mais je me suis dit que c'était dingue de ne plus faire de chirurgies primaires. C'est probablement de 1992 à 2006 que j’ai fais le plus de reprise. Après cela, j'ai compris qu'il fallait réévaluer ma situation. Nous avons commencé à faire venir des jeunes que nous avons formés et je ne faisais plus que 25 à 30 % de
reprises.

Vous ne pouviez plus assurer physiquement?

Je ne pouvais pas faire 8 révisions par jour. Je faisais environ 6 ou 7 révisions par semaine. Vers la même période, nous avons découvert sur le versant fémoral que les grosses tiges ne convenaient pas si on avait moins de 4 cm de diaphyse saine ou d’un diamètre supérieur à 18 mm. C'était une constatation très importante. Nous l'avons publié pour la première fois en 1997 et cela a changé nos procédures. Tout le monde utilisait des tiges recouvertes de poro-métal et quand nous avons remarqué qu'il y avait ce sous-groupe de patients, nous avons obtenu des tutelles la permission d'utiliser la tige conique de Wagner. J'avais rencontré Wagner et j'ai vu certains de ses résultats. Sa première prothèse était un peu primitive, mais son dessin conique était une bonne idée. J'ai obtenu la permission spéciale d'utiliser la Link dans les cas d’échecs des tiges poro-métal. Nous avons publié 5 ou 6 cas et cela a changé notre façon d’aborder les cas complexes.

Vous n'avez pas envisagé de verrouiller les tiges ?

Nous ne verrouillons jamais la tige avec des vis, comme vous le faites en France, je crois.

Quand avez-vous quitté Loyola?

Jorge Galante m'a demandé de quitter Loyola et de venir le rejoindre à Rush en 1993. À cette époque, le niveau des formations en arthroplastie à Rush pour les résidents et les fellows était très élevé. Ils en étaient encore à faire des
reprises cimentées mais la société Zimmer avait son revêtement de fibre métallique en cours. Après
environ deux ans, Galante m’a dit : "Tu as changé notre façon de penser. Je n'aurais jamais dû te faire venir ici !" Il plaisantait, évidemment. Aller à Rush, en fait, m'a ouvert d'autres portes.

Vous faisiez aussi du genou à ce moment-là ?

Je faisais beaucoup de chirurgie du genou, mais tout le monde s'en fichait. Tout le monde pensait que je ne faisais qu'une seule opération: les reprises de hanche. Et ils étaient surpris d’apprendre que je faisais des primaires. Personne ne s'intéressait à mes idées sur les genoux jusqu'à il y a une dizaine d'années, lorsque j'ai commencé à développer un système de révision du genou, mais çà c'est une autre histoire.

Vous avez eu pas mal d’idée originales en matière de chirurgie de la hanche…

J’ai développé l'ostéotomie trochantérienne étendue et j’ai fait la première publication à ce sujet en 1995 il me semble. J'étais en train de réparer une fracture péri-prothétique autour d'une tige cimentée et j'avais du mal à extraire la tige de la partie proximale à cause du ciment. Lors d’une tentative d’extraction, le haut du fémur s'est fendu et il était alors devenu facile d'enlever le ciment. J'ai pensé que pour les prochaines situations similaires, je fendrais d’emblée le fémur car l'os proximal est de toute façon fragile et que ma fixation est distale. J'ai donc utilisé ce procédé par la suite et je réparais mon ostéotomie par câbles. L'année suivante, nous avons fait une présentation académique sur l'ostéotomie fémorale proximale. Un de mes amis m'a dit : « Ce n'est pas très clair ; j'ai regardé votre vidéo, et tout ce que vous avez fait, c'est d'étendre la trochantérotomie de Charnley. Alors pourquoi ne pas l'appeler ostéotomie trochantérienne étendue. » La première publication dans la revue d'arthroplastie a eu lieu en 1998 et s'intitulait « Ostéotomie fémorale proximale ». Ce qui a changé la perspective des reprises, c'est la sélection des implants, l’utilisation des cages et plus tard du métal trabéculaire. Le dernier développement en date concernait le traitement des discontinuités pelviennes par la technique de distraction, qui est maintenant devenue très populaire. Je me considère chanceux, puisque la plupart de ces idées originales que j’ai eues ont fini par marcher !

Il y a une tendance vers les abords antérieurs. Est-ce que cela concerne aussi les reprises ?

Non, pas dans les reprises. Pour les révisions, même l'approche latérale rend les choses difficiles pour le cotyle; je préfère l'abord postérieur. La voie antérieure directe n'est pas assez extensible et donc, c'est une mauvaise idée pour les
reprises.

Y a-t-il du nouveau dans les techniques de reprise ?

A mon avis, le plus grand progrès dans la révision des prothèses est l'utilisation du métal trabéculaire pour les reconstructions acétabulaires. C’est parti d’une petite entreprise appelée Implex dans le New Jersey. Ce métal avait été utilisé dans la fabrication d'équipement radar. C'est comme un maillage solide, très poreux, très rugueux.

Qui donc a eu l'idée d'utiliser ce métal pour la hanche ?

Au départ, il y avait une société appelée Osteonics, formée par Robert Averill, Robert Cohen et un autre gars. Ils l'ont vendu à Stryker et ont ensuite monté la société Implex. Ils ont déniché ce matériau et s’en sont servi pour faire un cotyle impacté qu’ils ont ensuite proposé à Thomas Sculco du Special Surgery de New York. Il en a mis plusieurs et il a adoré.

Au début, c'était utilisé comme revêtement de navires ?

Absolument ! Ensuite David G. Lewallen de la Mayo Clinic et Arlen D. Hanssen l'ont découvert et ont pensé que ce serait adapté pour les reprises de prothèses. Tous les deux ainsi qu’Allan Gross de Toronto sont donc venus me voir et m'ont proposé de constituer un groupe d’utilisateurs de ce matériel.

Alan Gross l'a utilisé pour les tumeurs ?

Un peu pour les tumeurs, mais Alan Gross a également fait beaucoup de reprises. Nous nous sommes réunis tous les quatre avec Robert Cohen d'Implex et avons commencé à concevoir les pièces. Nous avons aussi fait des recherches sur cadavre et nous avons commencé à utiliser ces pièces pour combler les cavités osseuses. Lewallen, Gross et Hansen travaillaient avec Zimmer et Zimmer a acheté Implex. Puis, à cause du métal trabéculaire, j'ai quitté DePuy avec qui j’étais pour travailler avec Zimmer vers 1993. C'est ainsi que notre groupe de quatre est à l’origine de l'ensemble du système métallique trabéculaire pour l’orthopédie.

Vous vous intéressez à la biomécanique du bassin ?

Un peu. Je pense que la chirurgie de la colonne vertébrale retentit sur le bassin et suscite un conflit articulaire qui peut provoquer une luxation. Nous avons formé une société appelée Intellijoint qui, dans la planification préopératoire, peut prédire l'antéversion, la latéralisation et la longueur des membres ; nous essayons de combiner cela avec la technologie EOS pour être en mesure de cibler exactement la position des implants par rapport au bassin.

Dubousset pense que le bassin est une vertèbre supplémentaire…

C'est exactement ce que je pense, mais je ne l'avais pas verbalisé de cette façon. Beaucoup de luxations surviennent chez les personnes présentant une pathologie spinale, le plus souvent à la suite d’une arthrodèse ou d'un spondylisthesis sévère. C'est pour prévenir un conflit potentiel que le composant acétabulaire doit être placé dans une position différente. Nous essayons de comprendre et mettre au clair tout cela avec des jeunes informaticiens.

Que pensez-vous des croix de Kerboull ?

Marcel Kerboull était très brillant. J'adorais son cours à l'hôtel Méridien St Jacques à Paris. Nous sommes devenus de bons amis et nous avons beaucoup discuté. Je n’ai pas pu utiliser son armature car elle n'avait pas été approuvée aux Etats-Unis. J'ai dû utiliser une armature de Burch-Schneider mais, à mon avis, Kerboull a été le premier à vraiment comprendre comment il fallait renforcer le cotyle et j'ai beaucoup appris de lui. Sa contribution aux reprises est très importante parce que sans son type de cage, en comptant uniquement sur des greffes pour réparer de gros défects cotyloïdiens, je ne sais pas ce qui se serait passé.

Une grande partie de votre carrière s'est déroulée à Chicago ; vous y avez été formé ?

Non, j'ai débuté avec une formation d’ingénieur au Canada, puis je suis allé en faculté de médecine au Canada, mais ma formation en chirurgie orthopédique s’est faite chez Henry Ford à Detroit dans le Michigan, et mon fellowship de recherche en arthroplastie s’est fait au New England Baptist Hospital à Boston.

Donc au départ, vous viviez au Canada ?

Je suis né en 1952 à Windsor, en Ontario au Canada, tout près de Detroit USA. Je suis Canadien. J'ai une « green card » pour exercer au US, ma femme est américaine, mes enfants sont américains, mais moi je suis toujours Canadien.

Mais vous auriez pu faire une belle activité au Canada, n'est-ce pas ?

Après la fac de médecine, quand j’ai choisi la chirurgie, je ne savais pas très bien quelle spécialité. J’ai cherché à savoir où se faisaient le plus de traumatologie et finalement les meilleurs endroits pour apprendre la traumatologie se situent dans les grandes villes du centre des États-Unis. Comme je vivais au Canada près de la frontière, il m'a été facile de traverser la frontière tous les jours pour faire ma formation à Detroit. Mais à terme j'avais l'intention de rentrer au Canada pour faire de l'orthopédie générale. C'était mon idée au départ et je ne voulais pas faire carrière aux États-Unis. À l'époque, Detroit était une grande ville de l’industrie automobile et très riche en traumatologie. On l'appelait aussi “the knife and gun club”.

Qui étaient alors vos patrons ?

Celui qui m’a beaucoup influencé, c’était Alvin Crawford, un célèbre chirurgien orthopédiste pédiatrique de Cincinnati. Le patron était Ed Gyse, un chirurgien célèbre de Boston et très sportif. Nous étions en relation avec l'université d'Ann Arbor, au Michigan. Donc, nous allions à Ann Arbor pour les travaux scientifiques et à Detroit pour la traumatologie. Mon parcours professionnel n’est que le fruit d’une succession d’imprévus. En fait, après la fac de médecine, je voulais devenir cardiologue. Donc, j’ai commencé en médecine interne à Detroit, mais après six mois, j'ai compris que ce n'était pas fait pour moi. En 1977, j'ai été en chirurgie et j'étais censé être en chirurgie générale, mais il y avait là trop de monde, alors le patron m’a dit : "Tu vas aller en orthopédie". J’ai protesté que je ne voulais pas faire de l'orthopédie, mais il a dit : "Tant pis, tu iras quand même ; un gars a abandonné le programme, alors pourquoi ne pas t’y coller ? » J'ai répondu que je ne savais pas, que peut-être, mais que j’avais envie de retourner au Canada... Il m’a dit : « Nous formons les Canadiens, alors réfléchissez-y. » J'y ai réfléchi et surtout, je voulais obtenir une « green card » pour travailler aux US, ce qui était difficile à l'époque, sauf si vous étiez un réfugié... Donc, tout à coup, je me suis retrouvé en orthopédie. Là, après un certain temps on m’a dit "On vous aime bien et vous avez la main", et en plus il y avait un excellent programme sportif. Ils s'occupaient d'équipes professionnelles, et moi j'avais déjà joué au football professionnel canadien. Alors, vers la fin de ma formation orthopédique de quatre ans que j'ai beaucoup appréciée, ils m'ont demandé ce que je voulais faire et je leur ai dit que je voulais faire de la chirurgie de la main parce qu'à Detroit, il y avait beaucoup de plaies dans les usines d'automobiles. J'ai été accepté pour une formation de chirurgie de la main, mais mon visa US a expiré, et on m'a dit que je ne pouvais plus travailler à Detroit. Mon patron m'a expliqué que si j'allais à Boston, ils pourraient là bas, m'obtenir une prolongation de visa. Quand je lui ai demandé "Mais qu'est-ce que je vais faire à Boston ?" Il m'a dit d'aller faire des prothèses articulaires et que je pourrais ainsi obtenir une « green card » et qu'ensuite, de retour à Detroit, on m'offrirait peut-être un poste. Alors, je suis allé à Boston.

Combien de temps vous a-t-il fallu pour vous adapter au programme d’arthroplasties de Boston ?

Je me suis adapté assez rapidement et j'adorais çà. Je suis resté à Boston pour un fellowship d'un an. À cette époque, Boston était probablement le premier véritable fellowship de reprise de prothèse de hanche. Je devais ensuite retourner à Detroit, mais on m'a proposé un emploi à l'Université de Loyola ,dans la région de Chicago, car ils avaient absolument besoin de quelqu'un pour faire la chirurgie de reprise de PTH. Finalement, pour moi, rien ne s’est passé comme prévu.

Paru dans le numéro N°296 - Août / Septembre 2020