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THOMAS BAUER

Paru dans le numéro N°314 - Mai 2022
Entretien consulté 109 fois

THOMAS BAUER

À l'occasion du 20e congrès de l'ESSKA, qui s'est tenu en avril dernier à Paris et dont il a été le président, nous avons rencontré Thomas Bauer qui évoque les coulisses de l'organisation d'un tel événement, les rencontres qui ont influencé sa carrière, mais aussi les aspects du métier qui lui sont chers : l'échange, la transmission et la recherche.

Thomas Bauer, êtes-vous un Parisien d'adoption ?

Je ne suis pas du tout parisien, il n’y a d’ailleurs pas beaucoup de parisiens vraiment parisiens. Je suis dijonnais, né à Dijon. J’ai fait toutes mes études d’étudiant de médecine à Dijon, j’ai passé l’internat en 1998 et je suis monté à Paris en novembre 1998 pour faire mon internat de chirurgie orthopédique. Depuis, je ne suis jamais redescendu à Dijon : je suis resté à Paris. Au début on pense qu'on va faire son internat 5 ans et qu'on va retourner vers ses racines dans sa région, mais cela ne se produit jamais, parce qu'on croise du monde, on se construit son réseau professionnel... Dans mon cas, c'est surtout parce que j’ai croisé un homme qui s’appelle Philippe Hardy : il m’a fait découvrir l’esprit convivial et familial du service et puis l’envie de travailler, l’envie de faire de la science alors qu’au début quand on est interne on veut surtout apprendre à bien opérer, comprendre les choses. Il m’a mis le pied à l’étrier par exemple en m'envoyant à mon premier congrès de l’ESSKA à Rome en 2002, où je suis allé présenter un poster sur les fractures de glène. C’était loin de mon activité actuelle, mais c’est l’avantage d’avoir des chefs de service qui vous poussent à aller à l’extérieur et qui ont fait que j’ai été rapidement intéressé pour aller dans des congrès comme l’ESSKA et l’ISAKOS, qui sont les deux congrès internationaux où je vais depuis très longtemps.

A quelle occasion avez-vous rencontré Philippe Hardy pour la première fois ?

Dans le service. Je suis arrivé dans le service d’Ambroise-Paré en novembre 2000, et au bout d’un mois il me croise dans le bloc et me dit « tiens, tu ne voudrais pas revoir les prothèses de genou ? » Jeune interne, je me suis demandé « qu’est-ce qui me tombe sur le coin de la tête, qu’est-ce que c’est que cette histoire ? » Et puis finalement c’est comme ça que l'on se met à travailler les week-ends sur des dossiers, puis à écrire un article, à le réécrire plusieurs fois parce qu'on ne sait pas faire... J’avais cette chance d’avoir Philippe Hardy derrière qui soutenait tous les projets, qui disait « tiens il y a ça aussi à faire » : cela crée une véritable émulation, on se dit « je ne pensais pas qu’on pouvait faire ça ». Bien évidemment, cela demande du temps, mais quand on a quelqu’un derrière qui vous motive et qui vous donne confiance, on travaille sur un projet, puis deux, puis trois : c’est comme ça que la mayonnaise a pris, non pas parce que j’écrivais bien, mais parce qu’en fait il y avait toujours quelqu’un derrière moi qui soutenait le projet. Ma rencontre avec Philippe a véritablement changé ma vie, en m'ouvrant des horizons que je n'envisageais pas.

Vous auriez pu rester simplement comme hospitalier, qu’est-ce que qui vous a donné envie de faire de la science, mais aussi d’enseigner, de transmettre ?

C’est venu avec le chef de service de l’époque qui était Alain Lortat-Jacob. Un jour, en se lavant les mains avant un bloc il m’a dit « on a pensé à toi pour rester ». Le soir même, j’étais de garde et je suis allé dans le bureau de Philippe et lui ai dit : « Philippe, il y a Alain qui m’a proposé ça, qu’est-ce que tu en penses ? » « Oui, oui on en a discuté. Tu as quel âge ? » Je lui réponds, il compte et me dit « OK on a 16 ans de différence, c’est bon ça peut marcher. C'est comme ça : il faut qu’il y ait un peu de différence d’âge sinon... Qu’est-ce que tu veux faire plus tard ? » Je dis : « Je n'en sais rien, mais quelles sont les conditions ? » « C’est très simple : rester à l’hôpital, c’est travailler dans une équipe avec quelquefois l’Assistance publique qui ne tourne pas aussi vite qu’on veut, parfois dans les équipes des gens qui s’entendent plus ou moins bien, mais en gros l’avantage c’est qu’il y a toujours quelqu’un, il y a une émulation, on s’entraide, il y a des staffs, il y a de l’enseignement, de la transmission. » Je me suis renseigné pour savoir comment on faisait pour rester. Il y a tout ce qui est DEA, thèse de science, mobilité qui met du temps. C’est encore un autre parcours, mais je n’avais plus de question à me poser puisque j’avais au-dessus de moi Philippe Hardy et Alain Lortat-Jacob qui m’avaient dit « on va pousser pour ça ».
Après je n’imaginais pas au début que cela allait être aussi long ; c’est quand même un parcours semé d’embûches mais c’est très motivant parce qu'on sait qu'on a toujours derrière des gens qui vous font confiance. A l'époque Philippe m’a dit « qu’est-ce que tu veux faire comme activité ? »  Je faisais beaucoup de chirurgie septique déjà, très tôt et j’avais un parcours un peu particulier parce que je me suis mis à l’arthroplastie de hanche et de genou et puis membre supérieur. Philippe me dit « Epaule c’est déjà pris. Genou : non. Il te reste la main, le rachis et cheville-pied ». Je dis : « Bon, OK, cheville-pied alors ». Il m’a fait aller notamment à Mérignac où il commençait à se faire de la chirurgie percutanée de l’avant-pied, de l’arthroscopie de cheville, c’était l’époque où Nick Van Dijk justement commençait à bien diffuser tous ses travaux sur l’arthroscopie postérieure, et ce qui est fabuleux c’est que Philippe avait déjà un œil là-dessus alors qu’il ne faisait pas de cheville ou de pied. Il m’a dit « vas voir ces gens-là parce qu’il y a forcément quelque chose à faire ». Ils m’ont donné confiance, ils m’ont fait confiance, c’est-à-dire qu’ils m’ont dit « tu vas te former et puis tu vas faire les patients et puis tu vas développer ». J’ai commencé mon clinicat comme ça en 2005 et puis ça s’est développé, mais j’ai eu la chance d’avoir des gens au-dessus de moi qui m’ont tout le temps fait confiance et ça c’est un luxe, parce que travailler en confiance avec ses patrons c’est fabuleux ; si tout le monde pouvait avoir ça dans tous les services, chacun aurait une vision plus positive des services universitaires, parce que c’est parfois plus compliqué...

Comment était Alain Lortat-Jacob au quotidien ?

Alain Lortat-Jacob, on l’aime ou on ne l’aime pas, c’est quelqu'un qui a une grosse personnalité mais avec une très grosse expérience chirurgicale. Il lisait beaucoup : la Revue de chirurgie orthopédique, le Journal of arthroplasty et le JBJS, il s’intéressait à tout et parfois il disait « tiens on va voir si on peut faire telle ou telle technique », même sur de la traumato. Ce sont des gens qui avaient un œil ailleurs, c’est ça qui est intéressant. Parfois on disait a posteriori de certains choix techniques « ça, finalement, il ne fallait pas le faire », mais la grosse leçon d’Ambroise-Paré, que ce soit Alain Lortat-Jacob ou Philippe Hardy, c’est de dire « OK, on veut faire telle technique, très bien on la fait, on y va à fond, mais on l’évalue et à la fin on publie ; si c’est un mauvais résultat, un mauvais résultat reste un résultat et on dira "on a fait comme ça, dans telle ou telle indication ça ne marche pas et il faut arrêter" ». Il ne faut pas avoir honte de ce qu’on fait, mais quand on veut faire quelque chose, une nouvelle technique, une nouvelle prise en charge, une nouvelle organisation, il faut d'emblée penser à l’analyser, l’évaluer pour pouvoir faire un retour après et le transmettre aux collègues en disant « on a fait comme ça, on n’a pas le même sentiment que ce qui est publié sur le sujet ; peut-être que nous avons pêché par telle ou telle limite, mais... »
C'est vraiment l'esprit du service.

C'est quelque chose que vous avez illustré sur l’infection : vous avez été un gros acteur de l'évolution des mentalités à propos du changement en un temps ou en deux temps.

Oui, une fois de plus c’est Alain Lortat-Jacob qui début 2000 a commencé à faire des changements en un temps. Je me rappelle d’un de ses premiers changements en un temps sur une infection de prothèse de genou à streptocoque : il y a beaucoup plus de manifestations infectieuses, d’abcès et je me rappelle qu'en per-opératoire il avait enlevé la prothèse assez rapidement comme d’habitude, c’était plein de pus, on était encore dans le dogme du deux-temps et il me dit « non, mais là si on ne la change pas en un temps, ce n’est pas possible » alors que toutes les conditions étaient vraiment les pires, c’est-à-dire que ça baignait dans le pus… Mais finalement sa logique, que j’ai comprise un peu plus tard, c’est qu’il n’y avait pas de dégâts osseux, il n’y avait pas de problèmes de couverture, il n’y avait pas de problèmes de parties molles ; c’était certes très infecté, mais il a remis la prothèse et il n’y a pas eu de problème. Après on a poussé à fond sur le un-temps avec parfois des succès ou au contraire des échecs, mais la question était de pouvoir analyser ces échecs pour pouvoir dire pourquoi celui-ci n’a pas marché. Toujours la même démarche analytique.

Aujourd'hui globalement chez nous sur 150 prothèses infectées hanche-genou par an, s’il y a 5 deux-temps c’est le grand maximum, ce sont les patients pour lesquels en peropératoire il y a vraiment un problème technique de reconstruction et on n’a pas les implants par exemple, mais vraiment ce genre de cas se présente de moins en moins.

Vous avez évoqué l’extrémité du membre inférieur, pied et arrière-pied, parlé des techniques percutanées. Aujourd’hui tous vos avant-pieds sont faits en percutané, comment fonctionnez-vous ?

J’ai fonctionné en suivant la même logique. J’avais été formé au SCARF classique et Philippe m’a dit « Non. Tu vas à fond dans la technique, tu évalues tes malades et tu verras plus tard que tu diras ou publieras que pour telle et telle indication, déformation, patient, peut-être que cette technique est très bien adaptée, mais peut-être moins dans tel autre cas, qu’il y a des limites et qu’il faut l’améliorer, peut-être ouvrir un peu, peut-être fixer... » C’est justement en ce moment avec plus de 15 ans d’expérience que je commence à dire à mes chefs et mes internes « Bon maintenant on va revoir tous mes patients à 5 ans, à 10 ans, et on va analyser. » Philippe avait fonctionné de cette façon pour l’instabilité d’épaule, c’est-à-dire qu’il avait fait des Bankart arthroscopiques à tout le monde sans se poser de questions avant qu’on analyse les defects osseux, les scores et tout le reste. Progressivement on a constaté qu’il y avait un taux de récidive important, qu’il y avait des indications qui étaient bonnes mais d’autres moins. J'ai moi-même pu constater l’évolution : dans le service quand je suis arrivé interne c’était interdit de faire une butée, il n’y avait que les Bankart arthro et aujourd’hui les Bankart arthro ne représentent plus que 10 % des patients et pour les autres ce ne sont que des butées. Il y a eu beaucoup, beaucoup de travaux de faits avec Pascal Boileau et dans le service nous avons nous aussi publié des choses qui montrent que finalement, pour avoir les meilleures garanties, c’est dans telle et telle indication et que ça ne représente peut-être que 10 %.

Il est possible qu'à la fin de ma carrière je dise finalement que sur le pied percutané les très bonnes indications ne représentent que 30-40 % des patients. On parle de l’hallux valgus, mais on peut parler de tout le reste de la chirurgie de l’avant-pied où je pense que l’on a quand même pas mal avancé ; il n'en reste pas moins vrai que la vraie problématique c’est l’hallux valgus où pour changer les mœurs, les techniques, il faut du temps, il faut que tout le monde ait un peu confiance. Quand on aide un de ses internes à faire une prothèse de hanche, on voit ce qu’il fait donc on contrôle les choses, mais en percutané on ne contrôle rien, sans compter la courbe d'apprentissage qui reste un problème sur lequel nous sommes en train de travailler.

Est-ce vous qui gérez l’anesthésie, ou bien avez-vous des anesthésistes qui font des blocs ?

En 2007 nous avons justement publié un article sur l’anesthésie pour l’hallux valgus en percutané, nous avons randomisé les patients bloc poplité vs. infiltration périmétatarsienne avec une petite sédation et puis on s’est rendu compte que pour la marche, pour l’ambulatoire, pour les douleurs postopératoires et puis finalement l’EVA global, l’infiltration était préférable, allait plus vite et tout allait mieux en général. Nous avons donc complètement cessé de faire des blocs poplités parce qu’à l’époque il n’y avait pas encore tous les blocs de cheville, ou en tout cas ce n’était pas si bien développé. Cela fait 15 ans que je les fais de cette manière, je n’ai donc pas vraiment besoin des anesthésistes, j’ai besoin d’un infirmier anesthésiste pour mettre un peu de propofol et puis faire l’intervention. Quand on opère à peu près 1000 patients par an, les anesthésistes voient passer beaucoup d’indications de blocs de cheville ou de bloc de pied, et ils se disent « c’est quand même embêtant, on n’en aura jamais fait aucun ». Ils se sont intéressés à ce problème en disant « ne pourrait-on pas, s'il vous plaît, faire de temps en temps des blocs de cheville et des blocs de pied ? » et se sont mis à le faire il y a quelques jours sur le programme, c’est la première fois où j’ai vu trois anesthésistes qui étaient au bloc avant 8 heures et ils étaient à fond sur la salle d’anesthésie loco-régionale avec leur échographe et tout le reste ; je leur ai mis une petite pression amicale en disant « pas de problème, en revanche on garde le rythme ». Ils ont parfaitement bien joué le jeu, donc peut-être qu’on est en train d’évoluer... Pour rester dans cette démarche d'analyse, je leur ai dit « OK très bien, mais il va falloir évaluer l’efficacité sur la douleur, sur la reprise de la marche et puis sur le confort du patient ». Pour l’instant je ne suis pas trop dépendant des anesthésistes, cependant s’ils veulent faire des blocs de cheville et des pieds et que l’on prouve que c’est encore mieux c'est très bien, mais cela va leur demander encore plus de travail.

Pour rester sur le pied : quelle est votre position par rapport à l’arthroscopie de cheville et son évolution ?

La cheville est à mes yeux la troisième révolution en arthroscopie ; on a eu le genou dans les années 1980, l’épaule dans les années 1990-2000, et la cheville c’est maintenant. Le pionnier c’est Nick Van Dijck qui a vraiment énormément travaillé avec toute son équipe, développé l’arthroscopie postérieure, qui nous a ouvert d’autres voies. Il disait « il faut sortir des sentiers battus », think out of the box. Je l'ai rencontré en 2004, puis nous avons fait ensemble un cours d’arthroscopie de cheville à Paris en 2009, et depuis nous avons continué à aller toujours plus loin. Stéphane Guillo à Mérignac a beaucoup travaillé sur les ligamentoplasties, en tout cas le traitement de l’instabilité, et nous avons fait un symposium en 2017 avec la SFA ; la France est un peu pionnière en arthroscopie de cheville sur l’instabilité. Autant sur le plan intellectuel on a vite fait le tour de l’avant-pied, autant pour la cheville il y a vraiment beaucoup de choses qui sont en train de changer et que nous sommes en train d’évaluer avec la SFA et c’est vraiment passionnant à la fois sur le plan de la consultation pour le diagnostic, pour les différentes options thérapeutiques et puis sur le plan chirurgical. Nous avons développé beaucoup de choses et l’arthroscopie de cheville est en train de prendre un essor très intéressant, parce que si on parvient à démontrer qu’on obtient un aussi bon résultat avec moins de complications et peut-être plus rapidement, cela met une fois de plus à disposition du chirurgien un outil supplémentaire qui lui permet de s’adapter.

Un autre point sur l’arrière-pied : en ce qui concerne l’arthrose de cheville, quelle est votre position entre les arthrodèses et les prothèses de cheville aujourd’hui ?

à Garches, Thierry Judet faisait énormément de prothèses de cheville ; je m’y suis mis sur le tard, c’est vrai. Je dirais que techniquement ce n’est pas une opération que j’affectionne beaucoup, je ne sais pas pourquoi ; il y a des opérations que j’aime beaucoup faire et puis des opérations qui techniquement ne m’intéressent pas vraiment alors que la réflexion est intéressante. Le plus difficile dans l’arthrose de cheville est de savoir à qui on propose la prothèse et à qui on propose l’arthrodèse. On sait que globalement si les indications sont bien posées les résultats sont comparables, c’est-à-dire qu’il n’y a pas de mieux d’un côté ou de l’autre. Cela dit, je suis plus arthrodèse que prothèse, un peu comme je dirais que je suis plus salé que sucré... Pour l'arthrodèse aussi j'ai fait une sorte de marche arrière : on voulait les faire sous arthroscopie, on les a beaucoup faites sous arthroscopie et puis finalement c’est une opération très contraignante parce que dans une cheville très serrée avec des ostéophytes partout, il faut d’abord faire son espace pour finalement aller enlever le cartilage et mettre trois vis. Je me suis rendu compte que Mark Myerson aux États-Unis les faisait avec deux mini voies d’abord mini open, qui finalement étaient les voies d’abord d’arthroscopie mais il n’allait pas mettre de scope dedans, il grattait le cartilage, il contrôlait sous radio et puis il mettait deux ou trois vis. J'ai finalement développé quelques indications d’arthrodèse en percutané, c’est la technique arthroscopique sans aller mettre une caméra dedans. Pour être honnête, sur les grosses déformations ou les chevilles complexes multiopérées je suis resté fidèle au Crawford-Adams, c’est une opération qui fonctionne bien : il y a des étapes bien connues, c’est assez rodé un peu comme une prothèse de hanche. Il y a différentes étapes et puis en trois quarts d’heure on a fait l'arthrodèse. J’ai donc arrêté de les faire sous arthroscopie parce que je n'en voyais pas vraiment l’intérêt, et je trouvais que c’était plus compliqué et plus long.

Vous avez évoqué quelques noms de chirurgiens internationaux qui ont fait référence ; est-ce qu’il y en a que vous avez visités ou rencontrés qui vous ont marqué plus particulièrement ?

Je n’ai pas tant voyagé et je le regrette un peu parce que s’il y a vraiment quelque chose à faire c’est d’aller traverser les frontières. Je les ai croisés beaucoup lors de congrès, je ne suis pas forcément allé tous les voir. Je me souviens d'être allé voir avec Stéphane Guillo le Dr Lui à Hong Kong, il avait 20 ans d’avance sur l’arthroscopie de la cheville et du pied, mais ce n’étaient pas les mêmes concepts. Il utilisait de petits scopes, ils avaient un personnel nombreux et ils faisaient l’hallux valgus sous arthroscopie : c’était fabuleux, on voyait des choses... étonnantes. Le problème c’est qu’ils mettaient une heure et demie ! Il y avait des leçons à en tirer, mais tout faire sous arthroscopie si ça doit devenir une opération de haute voltige, je n'en vois pas l’intérêt.

Nick Van Dijk, je suis allé le voir plusieurs fois. Il m'a dit un jour : « I am a scientist » et j’ai compris qu’il voulait que les choses soient bien carrées, et qu’il y ait vraiment pour telle indication telle façon de travailler, telle façon de faire l’intervention avec différentes étapes. Cela témoigne du fait qu’il a envie de transmettre, il a d’ailleurs créé une véritable école. C’est fabuleux parce qu’à partir du moment où on donne les recettes de cuisine aux jeunes, ils sont ravis et vont progresser. Pour cela, Nick Van Dijk est un génie parce qu’il a réussi à mettre en place des choses vraiment très stéréotypées. Après quand on a un peu plus d’expérience on dit « oui, mais en fait bizarrement dans telles et telles indications moi je n’ai pas les mêmes résultats, pourquoi ? » C’est en se posant ce genre de question que nous avons constaté par exemple que sur le conflit antérolatéral finalement ce n’est pas forcément uniquement du conflit antérolatéral, mais probablement de l’instabilité qui s’ignore ; nous avons pas mal évolué là-dessus. C'est ainsi que l'on progresse : on innove, on expérimente puis on analyse les retours d'expérience, bons ou mauvais, pour adopter, abandonner ou affiner une technique.

Vous avez évoqué vos débuts à l'ESSKA. Depuis quand est-ce que vous y êtes impliqué ?

Mon premier congrès c’est Rome 2002 quand j’étais interne : je suis allé présenter un poster. Ensuite je suis allé à quasiment tous les congrès et Philippe Hardy, lui, s'y rendait à chaque fois. La règle était que si la communication ou le papier sont pris, le service faisait en sorte de pouvoir sponsoriser l’interne pour y aller : c'était motivant. Je suis impliqué un peu dans l’ESSKA pour Paris ; je suis dans le bureau de la SFA depuis 8 ans et cette candidature de Paris, elle est là depuis quasiment 8 ans, sous l’impulsion de Philippe Hardy, Patrick Djian, Christophe Hulet et puis tous les anciens présidents. J’ai été proche de l’ESSKA parce qu’on a fait le congrès au Luxembourg avec Romain Seil, parce qu’il y avait David Dejour de qui je suis très proche, et également Jacques. Depuis 6 ans je suis assez proche de l’ESSKA pour ces raisons-là. Avant, je ne dirais pas que c'était le cas, j’étais membre de l’ESSKA, j’allais aux congrès, j’étais membre de l’AFAS quand ça a été créé par Nick Van Dijk.

Pouvez-vous nous en dire plus sur l’AFAS ?

J'étais dans un taxi avec Nick Van Dijk et il m’a dit « on va créer l’AFAS » et j’ai répondu « génial ! ». Nous avons fait plusieurs réunions sur différents sujets, notamment la syndesmose ; c’est un comité de l’ESSKA où il y a une incitation à se poser des questions qui sont liées à la pathologie du pied, de l’arrière-pied, de la cheville et du sportif et d’essayer de trouver des consensus avec toutes les limites que cela impose, parce que finalement cela ne reste que des avis d’experts, mais au moins ça permet de faire avancer. Il y a eu des publications puis des cours. Je trouve que l’AFAS a beaucoup avancé. L’AFAS, c’est un comité très dynamique ; Daniel Haverkamp et moi avons travaillé ensemble pour le congrès de l’ESSKA à Paris afin justement de trouver des idées originales, des gens. Il faut trouver des jeunes, d’autres noms, ce qui est important c’est de s’effacer un peu assez rapidement, il ne faut pas tenir le podium pendant vingt ans parce qu’on devient vite has been, et il faut faire de la place pour les jeunes. Depuis que je suis à la SFA j’ai évité d’être sur les podiums, et je pense que cela fait venir les jeunes. On se rend compte qu'ils font le topo que l'on a fait pendant dix ans, mais ils le font mieux et on prend un petit coup de vieux...

Quel était le thème global du congrès de Paris, quelles en étaient les particularités ?

Le thème scientifique, le fil rouge, était Science opens the mind, c’est la continuité de ce que disait Nick Van Dijk, « think out of the box ». La réflexion est « c’est très bien les techniques, les articles, c’est fondamental, mais il faut regarder au-delà du petit p inférieur à 0,05 et ce qu’on peut encore améliorer. » On voit bien que ce qui change dans l’évaluation de nos pratiques, c’est le ressenti du patient avec les PROMS et les CROMS, c’est d’améliorer encore non pas le score fonctionnel mais finalement le score patient par lui-même. S’il vous dit « voilà, j’ai oublié ma chirurgie, j’ai oublié mon genou, mon épaule, ma cheville » l'essentiel est atteint. Le juge de paix c’est le patient et c’est un point fondamental : le vécu du patient pendant l’intervention, après l’intervention et puis le résultat final en fonction de si c’est un sportif de haut niveau ou si c’est quelqu’un qui va faire son jardin, ce qui est loin de l'interprétation stricte du score fonctionnel. Et puis il y a tout le côté enseignement : la simulation et comment on peut encore améliorer la fiabilité de nos techniques dans l’enseignement. Il y a la façon d’enseigner et puis aussi il y a la façon d’évaluer les jeunes, parce qu’on se rend bien compte qu’on les évaluait un peu de façon subjective et que désormais il faut des items objectifs pour dire « voilà tu as le niveau, tu peux y aller ».

Donc ce sont tous ces aspects-là qui ont été mis en avant pendant le congrès. Cela va même au-delà : il y avait aussi une thématique qui maintenant passionne tout le monde à juste titre, c’est cette interrogation : "comment on peut faire pour que ce soit un peu plus écolo ?" Je n’aime pas trop le terme écolo, mais est-ce qu’on peut faire les mêmes techniques mais avec une empreinte carbone diminuée ?

Il y avait également le Comité International Olympique qui avec Jacques Menetrey a été sollicité pour faire un programme scientifique au sein du congrès sur différents sujets qui sont liés directement ou indirectement à l’organisation des jeux Olympiques à Paris en 2024. C’était l’occasion de parler sport et olympisme avec les particularités sur la préparation des sportifs, l’évaluation, les techniques chirurgicales, l’organisation en tant que telle. Je pense que cela a été un moment fort du congrès.

Dans cette volonté d'avoir l'ESSKA à Paris, il y a eu un partenariat fort avec la SFA, car vous êtes impliqué dans les deux…

C’est une vraie volonté depuis des années, une vraie continuité et tous les anciens présidents, Nicolas Graveleau, François Sirveaux, Johannes Barthes, Olivier Courage ont travaillé pour pousser le dossier de candidature de l’ESSKA jusqu’au bout. Cela a fini par se faire et la SFA a été sollicitée très tôt pour fournir des sujets scientifiques pour les symposiums, les ICL, pour donner des idées, pour donner des nouveaux noms de jeunes, de femmes, de gens qui travaillaient sur différents sujets pour qu’il y ait un brassage et surtout qu’il y ait pas mal de membres de la SFA qui soient investis dans le programme scientifique. La France souffre beaucoup de ne pas trop sortir de ses frontières ; les chirurgiens français ne sortent pas beaucoup et là ils ont eu la chance d’avoir un congrès international de renom dans leur pays à Paris où, même si on habite dans le fin fond de la province il n’est pas très compliqué de se rendre. Notre travail à la SFA aura été de motiver tous les chirurgiens à venir massivement parce qu’il y avait un programme complet et que cela constituait une véritable chance. Le dernièr congrès de l’ESSKA en France remontait à 24 ans, à Nice sous la direction de Pierre Chambat et de Philippe Beaufils.

Y a-t-il eu des événements sociaux, dîners de gala autour du congrès que vous voudriez évoquer ?

Le congrès, comme celui de la SOFCOT, s'est déroulé au Palais des Congrès, Porte Maillot à l’ouest de Paris à côté du Bois de Boulogne. Il y avait un espace dédié au congrès gigantesque et adapté au niveau de l’ESSKA. Nous avons fait en sorte qu’il y ait des facilités de transport pour que tout le monde puisse y aller facilement avec des tickets. Il y eut la cérémonie d’ouverture le mercredi au sein du congrès et puis le dîner de gala du vendredi au pavillon d’Armenonville, qui est dans le Bois de Boulogne à 10 minutes à pied du Palais des Congrès.
C’est un petit pavillon très sympa avec un grand salon pour le dîner, qui a accueilli des présentations et des surprises, et un autre grand salon à côté pour les cocktails et la réception.

Une telle organisation demande beaucoup de travail : qui a oeuvré dans l'ombre pour que tout cela se concrétise ?

Nous avons eu pas mal de réunions, mais pour organiser le travail scientifique, les aspects sociaux, l’organisation, les relations avec les partenaires, le vrai cœur de travail c’est le président de l’ESSKA, Jacques Ménétrey, c’est Zhanna Kovalchuk la directrice exécutive de l’ESSKA, ainsi que Jenny Ennis. Il y a toute l’équipe de KIT Group, Aude et Coralie. Nous avons travaillé énormément, chaque semaine nous avions un ordre du jour, vérifions l'avancement de chaque tâche parce que tous les détails devaient être mis sur la table. Effectivement, il y a des histoires de budget et des négociations nécessaires pour pouvoir aboutir au meilleur et ensuite faire le maximum en termes de communication, de visibilité, d’accueil : tous ces aspects qui font en sorte d'attirer les participants, que ce soit les jeunes, les moins jeunes, les différentes formations. Il y eut surtout un énorme travail pour le programme scientifique coordonné par le chef d’orchestre Christophe Hulet et tout le comité scientifique avec Geoffroy Nourrissat, Martin Lind et Christian Samuelsson. Il y avait beaucoup de formats de sessions : les sessions classiques comme les symposiums et les ICL, puis les communications particulières, des mini battles, des sessions controverses. Cette année il  avait 3 sessions consensus mises en place par l’ESSKA avec un dispositif de questions aux experts, de notes pour un niveau de gradation : c’est un gros travail sur des questions très particulières : les reprises de LCA, les ostéotomies tibiales et la place de la biologie en orthopédie.

Il y avait un programme et un webinar le 7 avril dédiés, je sais que le comité jeunes de la SFA s’est mis en relation avec les jeunes de l’AGA afin de profiter de ce congrès pour se rencontrer, échanger et partager leurs visions et leurs projets. C’est très important que les jeunes viennent au congrès et découvrent l’ESSKA !

Quelle sera votre vie d’après, quand vous aurez à nouveau du temps pour vous ?

Ma vie d’après… Je suis président de la SFA depuis décembre, jusqu’en décembre 2023 et après je resterai dans le bureau pendant 6 mois ; j’aurai fait dix ans et demi au bureau de la SFA, j’arrêterai tout et je vais retourner à plein temps dans mon service, plus au bloc. Je vais rester un peu au collège parce que l’enseignement m’intéresse, mais je crois que je vais arrêter de courir un peu partout parce que j’ai bien donné, et puis juin 2024 j’aurai 50 ans et je serai assez content d’avoir fait tout ce que j’ai fait. Je vais souffler un peu, et puis surtout place aux jeunes !

Paru dans le numéro N°314 - Mai 2022