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SAMIH TARABICHI

Paru dans le numéro N°258 Cahier 2 - Novembre 2016
Entretien consulté 1317 fois

SAMIH TARABICHI

Samih Tarabichi exerce au Burjeel hospital de Dubaï dans les Émirats Arabes Unis où il s’est taillé une solide réputation dans le domaine de l’arthroplastie prothétique du genou.
Après des études médicales en Syrie et une spécialisation orthopédique nord américaine, Samih Tarabichi a exercé en Floride. Puis, il s’est installé à Dubaï et il s’est particulièrement intéressé à la récupération de la flexion complète du genou après PTG.

Où avez-vous fait vos études médicales ?

Je suis né en Syrie. Je suis d’origine syrienne. J’ai fait mes études médicales à l’Université de Damas qui est une très ancienne école et je pense la seule université au monde qui enseigne la médecine en arabe. L’ancienne école de médecine syrienne a pris un réel essor lors du protectorat français et a acquis la stature d’une université mais l’enseignement a été maintenu en arabe car les patients ne parlaient pas d’autre langue.

Qu’elle était votre spécialité ?

J’étais médecin généraliste. Mon frère faisait son internat aux Etats Unis à Chicago et m’a proposé de le rejoindre. Je suis donc allé pour me spécialiser à Chicago et cela me posait un problème car il fallait que je me mette à l’anglais. Durant mes études médicale j’avais bien aimé l’orthopédie et comme il y avait un réel manque d’orthopédiste en Syrie je me suis donc dit que ce serait une spécialisation utile.

Cela n’a pas du être facile ?

Pas vraiment. Il m’a fallu beaucoup travailler pour faire une « residency » aux USA et la chirurgie orthopédique était un domaine particulièrement compétitif. Cela m’a pris beaucoup de temps. J’ai fait des travaux de recherche à l’université de l’Ohio et par la suite j’ai pu avoir un poste de résident en orthopédie à l’université Mc Gill à Montréal.

Vous parliez français ?

Hélas non. Mon père qui était commerçant, m’avait toujours encouragé fortement à apprendre plusieurs langues et en particulier le français. Je lui disais que tous mes livres étaient en anglais et que c’était déjà assez difficile comme çà. Bref je ne me suis jamais mis au français malgré ses incitations. Quand j’ai été reçu à McGill il m’a téléphoné et m’a dit « Tu vois, je te l’avais bien dis, tu es têtu, etc… » En fait Mc Gill est une université qui enseigne en anglais.

Qui était l’orthopédiste connu à McGill ?

John Miller, vous savez celui de la prothèse de genou « Miller-Galante ». C’était un chirurgien remarquable et c’est lui qui m’a attiré vers la PTG. Lorsque j’ai fini ma formation les perspectives en Syrie n’étaient pas bonnes et mon père m’a conseillé de rester au USA. J’ai donc décidé de rester en Amérique et suis allé rejoindre mon frère qui exerçait en Floride.

Quelle spécialité ?

L’orthopédie aussi. Il m’a expliqué que la Floride était un lieu de retraite très prisé par les Américains âgés et donc qu’il y avait une forte demande pour les arthroplasties. Il était à Spring Hill qui se situe au nord de Tampa sur la côte ouest de la Floride. Nous avons travaillé ensemble à l’hôpital de Oak Hill. Nous faisions beaucoup de remplacement articulaire. J’y ai travaillé pendant 9 ans. Je me suis marié et j’ai eu des enfants. Ma situation matérielle était très confortable mais j’avais le mal du pays et je voulais revoir mes parents.

La situation s’améliorait-elle en Syrie ?

Pas vraiment. De plus mon père me disait qu’il ne voulait pas entendre parler de mes états d’âme car vu le contexte local il était certain que je ne pourrais jamais me réadapter aux conditions d’exercice en Syrie. Il y a eu à cette période la création d’un hôpital Américain à Dubaï. C’était il y a 18 ans, et on m’a proposé un poste dans ce bel établissement. Je me suis dis pourquoi pas, je pourrai y aller en famille, cela me rapprochera de la Syrie et après quelques années je pourrai y retourner.

Comment était Dubaï à votre arrivée ?

C’était une ville en pleine expansion dans laquelle on pouvait vivre confortablement et comme on voulait. On pouvait mener ses projets sans personne pour vous entraver. Quand je suis arrivé il n’y avait pratiquement pas de chirurgie de remplacement articulaire. Les patients se méfiaient de ce genre de chirurgie car ils voulaient pouvoir fléchir complètement les genoux. La plupart s’asseyaient sur les genoux et c’était une posture indispensable pour la vie courante et la prière. Quand je me suis présenté à mes collègues en leur parlant de ma spécialité ils m’ont dit : « Retournez d’où vous venez, vous n’allez pas pouvoir en faire ici ! ».

Et alors ?

Je me suis mis au travail. J’ai fais de l’orthopédie générale et les premières années c’était vraiment frustrant. Et puis j’ai commencé à avoir des indications de PTG et je me suis intéressé à la flexion du genou. Je suis même allé au Japon et dans les pays environnants comme l’Arabie Saoudite pour voir ce qui se faisait. J’ai constaté qu’il y avait des gens qui pliaient vraiment complètement leur genou après une PTG. Tout cela était passionnant car il n’y avait pas beaucoup de travaux sur le sujet. Je suis parvenu à opérer quelques cas et j’ai pu obtenir une flexion complète du genou. Un jour est venu me consulter quelqu’un de très handicapé par ses genoux et qui travaillait pour notre dirigeant le cheikh Mohammed. Il avait besoin d’une PTG et on lui avait dit qu’il ne pourrait pas complètement fléchir son genou après l’opération. Il m’a dit qu’il était très gêné chaque fois qu’il était en présence de son Altesse car ce dernier s’agenouillait alors que lui était obligé de se tenir sur une chaise. Il trouvait cela insultant pour son dirigeant et envisageait de renoncer à le rencontrer s’il ne pouvait pas s’agenouiller lui aussi. Je l’ai rassuré, je lui ai dit qu’on devrait y arriver et il a accepté l’intervention.

Quel a été le résultat ?

Il a pu plier complètement son genou. Mais je dois avouer que c’était un patient très mince. Quoiqu’il en soit son Altesse le cheikh Mohammed l’a su et c’est devenu partout un sujet de conversation. Mon recrutement a augmenté et j’ai fait quelques PTG avec le même succès. Mais j’ai fini par m’inquiéter car je n’avais aucune référence sur ce que je faisais. Les données de l’époque c’était que les prothèses étaient conçues pour une flexion de 120°. Alors lors d’un congrès académique où John Insall parlait, je l’ai attendu à la sortie. Il était très occupé et je ne le connaissais pas mais quand je me suis présenté il m’a gentiment écouté. Je lui ai montré mes radios, je posais une Next Gen standard, et je lui ai expliqué que j’étais inquiet pour l’avenir de « mes » genoux. Il m’a répondu qu’on avait besoin de gens comme moi car Zimmer était précisément en train de développer une Next Gen Flex pour résoudre ces problèmes et il m’a demandé mon adresse mail et mes coordonnées. Comme je m’y attendais un peu, je n’en ai plus entendu parler ensuite.

Qu’avez-vous fait ?

J’ai parlé de mon problème au commercial Zimmer de mon secteur et il m’a mis en rapport avec le grand responsable régional c’est à dire de tout le Moyen-Orient. Je ne le connaissais pas et j’ai pensé qu’il fallait que je l’appelle directement. Je lui ai téléphoné pour lui dire qu’il fallait qu’on se rencontre parce que c’était important que les patients puissent fléchir complètement leurs genoux et qu’il fallait que Zimmer s’intéresse à ce problème. J’ai dû parler avec vigueur pendant 20 mn et à la fin il m’a répondu : « D’accord, je viens demain à Dubaï ». Là, je me suis dit que j’avais été convaincant ! Il est effectivement venu et nous avons beaucoup discuté et à la fin il m’a dit que je ferai partie des concepteurs de cette nouvelle prothèse. A partir de ce moment mon recrutement a littéralement explosé.

Cependant vous aviez déjà des flexions complètes avec votre modèle standard ; quelles sont vos astuces ?

A vrai dire, la première astuce c’est qu’il n’y a pas d’astuce. Je respecte la flexion complète qui existe déjà chez ces patients. Ensuite je veille à ce que la rééducation soit très bien conduite. Et enfin je sélectionne les patients motivés.

Vous ne jouez pas sur les coupes ?

Non. J’ai entendu parler de détente des ischio-jambiers par des japonais et qui serait supposé améliorer la flexion ; mais j’ai trouvé cela bizarre et dangereux. La réalité c’est que les patients ont gardé une course très importante de leur appareil extenseur. Des études ont montré que si vous voulez fléchir jusqu’à 140°, le tendon quadricipital doit s’étirer de 12 cm, c’est-à-dire presque 1 mm par degré. Chez les patients qui ont un secteur limité avant l’intervention, je fais d’emblée une libération de l’appareil extenseur et je gagne environ 30° de flexion.

Pouvez-vous nous expliquer plus en détail ce que vous faites ?

Après avoir fait mon abord parapatellaire interne classique, je passe mon doigt dans le cul de sac sous quadricipital. Je résèque la poche suprapatellaire et je libère complètement le plan entre le fémur et le quadriceps ; parfois cela me conduit jusqu’au milieu du fémur. Le saignement n’est pas problématique et au besoin je réalise quelques hémostases. C’est un plan de glissement naturel. On m’a demandé si cela entrainait des ossifications mais c’est exceptionnel.

A quel moment de l’intervention faites-vous cette libération ?

Ce que je dis à mes résidents et fellows, c’est que dans les genoux raides cette libération du quadriceps doit être réalisée d’emblée avant de faire les coupes osseuses, sinon il y a des risques de fracture. Et de même en cas de révision. C’est très utile et cela permet de luxer facilement la rotule en dehors. Dans les reprises, les tissus sont fibreux et il faut faire une dissection parfois laborieusement mais dans les premières fois, c’est simple : saisissez la poche suprapatellaire qui souvent est hypertrophique et réséquez la. Puis fléchissez le genou.

Drainez-vous ?

Oui et je retire le drain habituellement à 24h.

Quelles sont les adaptations réalisées sur le modèle de PTG sur lequel vous avez travaillé ?

Rien de révolutionnaire. La partie postérieure du condyle a été épaissie et la gorge trochléenne plus creusée pour s’adapter à une forte flexion. Les modifications étaient surtout basées sur des études de laboratoires qui ne correspondaient pas vraiment à la réalité du patient. Honnêtement je ne crois pas que ces modifications aient de l’importance. Mais au moins j’avais une prothèse « flex » à proposer à mes patients. Pour en revenir au responsable régional français si aimable et que j’avais persuadé au téléphone, nous nous étions liés d’amitié et plusieurs années après je lui ai rappelé l’anecdote. Il m’a alors avoué que John Insall lui avait demandé de me faire entrer dans le groupe et qu’il ne l’avait pas fait. Insall lui a demandé une deuxième fois en vain et à la troisième il s’est vraiment fâché. Ainsi quand moi je lui ai téléphoné, il cherchait en fait à me joindre…

Combien faites-vous de PTG par an à présent ?

Environ 800 et une bonne moitié vient d’en dehors des Emirats Arabes Unis. La majorité de l’ensemble du Moyen Orient mais parfois des anglais qui me disent : « je vais bientôt être à la retraite et rentrer en Angleterre et je ne souhaite pas que là-bas, on me mette sur une liste d’attente interminable… ».

Nous sommes devenus un centre de référence. Ce succès est aussi lié à ma vision multidisciplinaire de la chirurgie. Le fait de commencer dans un hôpital neuf m’a permis d’organiser les choses à ma façon en particulier le service de physiothérapie. Chaque patient voit son kiné avant l’intervention et c’est le même qui le suivra après. Le patient est mis en contact avec les infirmières avant l’intervention et on leur explique en détails les soins postopératoires. Et quand je fais ma visite je la fais avec toute l’équipe qui a son mot à dire sur la prise en charge de son patient.

L’hôpital Américain est sûrement bien, mais comment sont les soins chirurgicaux en général à Dubaï ?

Dans l’ensemble c’est plutôt correct mais moi j’ai quitté l’hôpital Américain pour un petit hôpital uniquement orthopédique de 30 lits. Le problème avec les grosses structures c’est que quand toutes les spécialités se développent, elles ne peuvent plus se consacrer à vous. Dans notre hôpital orthopédique nous avons de la chirurgie rachidienne, de la chirurgie de la main etc… Et j’essaye de mettre toutes les surspécialités orthopédiques au même niveau que la chirurgie prothétique. Nous ne prenons pas d’urgence car c’est une activité qui rend très difficile la préparation et l’information des patients. Nous avons des soutiens médicaux comme un interniste et un cardiologue mais ils ne sont pas là pour développer leur spécialité ; uniquement pour faciliter le travail des orthopédistes.

Et dans les autres établissements ?

Cela a beaucoup changé par rapport à la période de mon arrivée. Il y a énormément d’argent qui a été investi dans la santé. Les dirigeants de Dubaï ont voulu que la ville soit un pôle d’excellence en matière de santé et je dois dire qu’au début je n’y croyais pas. Mais ils l’ont fait, ils y sont arrivés car ils ont œuvré pour faciliter tout ce qui augmente la qualité des soins. Ce qui fait qu’en général les soins sont bons dans tous les hôpitaux. Les patients viennent de partout et on n’imagine pas à quel point les pays en voie de développement sont démunis en matière de soins chirurgicaux. Il y a beaucoup de ressortissants de ces pays qui cherchent un endroit facile d’accès pour des traitements chirurgicaux qui nous semblent banals. Les billets d’avions sont très peu chers et il n’y a pas de complication pour obtenir rapidement un visa d’entrée à Dubaï.

Comment est votre vie sociale ?

Très satisfaisante. J’ai fait venir mes parents de Syrie. Malheureusement j’ai perdu mon père il y a quelques années mais j’ai toujours ma mère près de moi. Mon fils est aux USA et j’ai une fille en France dont le mari est en train de faire sa formation orthopédique. C’est drôle, je suis venu ici pour me rapprocher de ma famille et c’est à présent ma famille qui s’éloigne de moi !

Vous ne regrettez probablement pas de ne pas être retourné en Syrie, mais la Floride ne vous manque-t-elle pas ?

Oh non, ma vie est ici. C’est ici que je suis bien et que j’excelle dans mon métier. La vie était agréable aux Etats-Unis mais à vrai dire sur le plan scientifique je ne faisais rien.

Paru dans le numéro N°258 Cahier 2 - Novembre 2016