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POMME JOUFFROY

Paru dans le numéro N°288 - Novembre 2019 - Cahier 1
Entretien consulté 124 fois

POMME JOUFFROY

Pomme Jouffroy est chef de service à Paris à l’hôpital Saint Joseph.
Sa formation a été marquée par trois maîtres : Patrick Mamoudy, Raymond Roy-Camille et surtout Emile Letournel qui l’a initiée à la chirurgie des fractures du cotyle dont elle est devenue une spécialiste incontestée.
Elle survole avec bonne humeur une vie professionnelle et personnelle très féconde.

Quel est le statut de l’hôpital Saint-Joseph à Paris ?

C’est ce qu’on appelle aujourd’hui un ESPIC, un acronyme redoutable de nos tutelles pour désigner les hôpitaux privés à but non lucratif. Ce sont les initiales d’Etablissement de Santé Privé d’Intérêt Collectif auparavant appelés PS-PH. Ces hôpitaux ont une gestion privée et des fonds publics puisque leur fonctionnement dépend des autorités de tutelles de la Caisse Primaire d’Assurance Maladie et que leur budget vient de là, comme tous les autres hôpitaux, sauf que la gestion est confiée à cet hôpital - qui en l’occurrence est une fondation - qui gère le budget qu’on lui alloue.

D’où provient le recrutement des patients ?

De la même source que tous les hôpitaux. A Saint Joseph il y a un SAU, donc un recrutement par les urgences et puis il y a un recrutement local d’hôpital de proximité et enfin il y a le recrutement à distance qui relève de la réputation de certains chirurgiens, certains médecins, certaines pathologies.

Comment les praticiens sont-ils rémunérés ?

Nous sommes tous salariés par l’hôpital et il y a un intéressement à l’activité qui est une prime versée à la totalité du personnel de l’hôpital. Mais il n’y a pas d’intéressement à notre propre activité médicale. Pour des raisons historiques, il subsiste quelques activités qui fonctionnent à l’acte en secteur 1 en particulier de l’activité de cardiologie interventionnelle mais il n’y a aucun dépassement d’honoraires. Donc, la quasi totalité des 400 médecins de l’hôpital est salariée.

Quel type de service d’orthopédie dirigez-vous ?

Je dirais un service d’orthopédie générale dans la mesure où en chirurgie froide on fait de la chirurgie du rachis, du membre supérieur et du membre inférieur ; de plus 30 % de notre activité sont des urgences qui concernent évidemment ces trois disciplines. La seule discipline qu’on ne pratique pas dans mon service, c’est la chirurgie tumorale primitive car cela concerne des équipes pluridisciplinaires très spécialisées. Dans ce domaine nous collaborons avec le Kremlin Bicêtre.

Et votre équipe chirurgicale ?

Nous sommes 8 chirurgiens seniors avec le même niveau de responsabilité, 2 assistants qui ont des postes équivalents à des chefs de clinique, et 7 internes. En ce qui concerne les internes, j’ai 4 internes DES de Paris, un interne socle, 2 internes étrangers et parfois un inter-CHU.

Avec tout ce beau monde vous vous organisez comment ?

Je ne sais pas si c’est parce que je suis une femme et que j’aime les choses nettes mais le service est très organisé. C’est-à-dire que chacun a son emploi du temps ; c’est banal pour les chirurgiens seniors, mais c’est aussi le cas pour les internes. Quand les internes arrivent je leur donne leur planning des six mois avec des modules d’activité : rachis, membre inférieur, membre supérieur. Durant un module ils ont les mêmes jours de bloc, les mêmes jours de consultation et ils peuvent se renvoyer les patients. Et c’est pareil pour les étudiants hospitaliers. J’en ai 7 et ils ont un emploi du temps quand ils arrivent. Ainsi chacun est à son poste et on évite que tous les matins les internes se réunissent pour décider qui fait quoi avec tout ce que cela implique de conflits quotidiens. Et d’incertitudes !

Mais comment faites-vous quand ils ont des cours et quand ils sortent de garde ?

Dans leur emploi du temps ils ont des journées ou des après-midis « off ». Les internes n’ont pas de garde sur place, ils sont d’astreinte et il n’y a donc pas ce problème de repos compensatoire. Assez rarement ils peuvent être amenés à opérer une nuit et alors, compte tenu de leur nombre, on s’arrange aisément. Ainsi tous les matins, les internes sont sensés faire une pré-visite avant le staff et on se retrouve à 8 h pétante pour voir toutes les urgences qui sont rentrées et tous les opérés de la veille. Durant le staff les externes proposent les diagnostics et les internes discutent les indications opératoires. C’est moi qui tranche et ensuite à la fin du staff on répartit les urgences en fonction des opérateurs et de leur qualification.

Combien de salles d’opération et de lits ?

Quatre à cinq salles d’op. Et dans chaque salle il y a de la place pour faire des urgences. Tout le monde est urgentiste dans le service et on garde de la place pour faire les urgences car l’objectif c’est zéro transfert. J’ai 46 lits d’hospitalisation conventionnelle, plus un énorme ambulatoire qui n’a quasiment pas de limite. Il y a une cellule de gestion des lits, et le principe c’est de faire sortir les malades avant midi pour pouvoir prendre un malade l’après-midi, éviter les sorties à 17 h ou à 18 h parce qu’on perd un lit. L’autre principe c’est d’arriver à gérer les lits, pour faire du J0. Les malades qui rentrent à J0, entrent dans l’unité de chirurgie ambulatoire, ils descendent au bloc et ils remontent dans le service, cela nous permet de ne pas bloquer un lit. Dans les 46 lits, une partie tourne très vite avec les prothèses et une autre partie du service avec des malades lourds qui restent assez longtemps : les septiques, les polytraumatisés, et quelques rachis lourds chez les infirmes cérébraux.

Que pensez-vous des prothèses en ambulatoire ?

Je suis une des premières à en avoir fait. J’en ai parlé à la SOFCOT. J’ai opéré 10 patients en un an et demi et je trouvais qu’il y avait peu de malades éligibles, que c’était lourd, que c’était chronophage, parce qu’on est un peu inquiet quand même. En fait, dès les 5 premiers j’avais décidé que je ferais du protocole une nuit. Donc quand je fais de « l’ambulatoire » je garde l’opéré une nuit et actuellement cela représente 20 % de mes PTH. Mais si le lendemain le patient ne se sent pas de rentrer chez lui, je le garde sans problème. La plupart du temps ils sont bien sélectionnés, je les revois 8 jours avant, ils sont pouponnés, ils ont la réunion avec les kinés, une consultation d’infirmière, bref, ils sont prêts. Dans ces conditions quand je les revois à 45 jours, ils sont ravis. Cela dit cela implique toute une organisation qui va se terminer par un geste hautement technique et il ne faudrait pas sous prétexte de chirurgie ambulatoire que le geste chirurgical soit dévalorisé.

De quoi est constitué votre quotidien ?

Essentiellement de PTH et de PTG. J’inscris systématiquement par programme trois PTH et deux PTG ou PUC c’est à dire cinq patients et après je peux être amenée à caser les urgences. Les urgences que je fais moi, ça peut être une fracture du col ou une pertrochantérienne et je dois dire que j’aime bien aider un interne de 10ème semestre à faire un clou gamma. Ça leur arrive rarement d’être aidés par leur patron et ils sont un peu scotchés mais je peux ainsi me rendre compte de leur niveau, parce que même un clou trochantérien, il faut que ce soit bien fait et ce n’est pas si facile que ça. Déjà il y a la discussion du staff le matin sur la variété de la fracture et les éventuelles difficultés de réduction et on s’aperçoit que les 9ème et les 10ème semestres ont parfois besoin des explications de base. Et puis bien sur je garde de la place pour opérer les cotyles et les bassins que je partage avec Guillaume Riouallon qui est mon adjoint et mon élève et qui les opère aussi bien que moi..

Et les chefs de cliniques !

Ouais, on remet le couvert pour ces choses-là. Je leur demande toujours comment ils vont s’y prendre, quelle installation, quel matériel, quel déroulement. Ce staff est aussi un moment de transmission de l’information à l’ensemble du service et en particulier à ma cadre, aux kinés qui sont présents.
Et une fois par semaine le mercredi, on fait staff en anglais pour l’éducation de tous.

Pauvre Jeanne d’Arc !

Oh, c’est pas tant les anglais qui sont en cause que leurs colonies ! Les USA on fortement influencé la littérature scientifique et tant au niveau des étudiants que des chirurgiens il n’est pas possible de se tenir au courant médicalement sans un minimum de connaissance de l’anglais. Et plus encore lorsque l’on assiste à des congrès internationaux ou qu’on doit y communiquer comme cela m’arrive pour les cotyles.

Justement, parlons de votre spécialité ; combien opérez-vous de cotyles par an ?

Une centaine. Avec des semaines sans et des semaines à 6 cotyles. On en accueille un petit peu plus, mais on ne les opère pas tous, et puis on a un circuit pour donner des avis. Ce circuit passe par l’adresse e-mail de mes collaborateurs et par la mienne et nous recevons des dossiers de toute la grande couronne parisienne mais cela va aussi jusque Bourges ou Orléans. On donne à peu près autant d’avis que de malades qu’on prend en charge. Et les avis on les discute tous les matins au staff. Les internes voient et analysent 4 à 5 fractures du cotyle par semaine. Ce n’est pas moi qui les opère tous, loin de là, c’est ma grande fierté d’avoir formé des élèves ; dans le service, je l’ai dit, il y a Guillaume Riouallon qui sait tout faire, et Peter Upex, Pierre Emmanuel Moreau, Mourad Zaraa qui sont des cotylologues confirmés.

En gros, quel est le nombre de fracture du cotyle en France ?

Il y a 3000 fractures du cotyle par an en France dont 1000 chez des gens de moins de 60 ans : les jeunes. Et 2000 chez les plus de 60 ans : les vieux. Les centres experts de chirurgie du cotyle que sont Strasbourg, Dijon, Grenoble, Nice, Toulouse et Paris, réunis n’en opèrent guère plus de 400. Donc il y a quand même, par an, 600 cotyles chez des gens jeunes qui sont quelque part en traction. Ce qui n’est pas très bien !

Les centres référents opèrent donc à peine la moitié des fractures du cotyle ?

Oui, c’est à peu près ça ! J’ai réussi à avoir les chiffres de la CNAM récemment, de manière inattendue. Car cela faisait des années que j’essayais d’avoir ces chiffres et des années que la CNAM me renvoyait vers la SOFCOT, la SOFCOT à la CNAM. J’ai opéré d’une fracture du cotyle un monsieur charmant, et quand je lui ai demandé « que faites-vous dans la vie ? » Il m’a dit qu’il travaillait à la CNAM ! Dès qu’il a pu retravailler il m’a fourni assez rapidement les chiffres de 2006 à 2016, la répartition géographique et par âge.

La fréquence est stable ?

Oui chez les gens jeunes mais ce qui augmente c’est le nombre de fractures du cotyle chez les gens âgés. Ce sont des fractures particulières et j’avais commencé à les décrire avec Thierry Judet il y a 20 ans sous le terme de fracture du vieux. C’est une fracture tout à fait caractéristique que j’ai pu préciser grâce au 3D, qui n’est pas telle quelle dans la classification de Letournel, et qui se présente comme une destruction de l’arrière fond, de la paroi antérieure, et avec une luxation centrale et une impaction du toit. Cela arrive à 80 ans, mais aussi à 50 ans, c’est donc à proprement parler une fracture de l’os fragile et non du vieux. Quand elle est bien analysée au scanner, et que le fracturé est en bon état général, on peut envisager une intervention. J’ai opéré quelques septuagénaires en bonne forme qui vont super bien. Mais il faut évidemment être prudent et je pense que ces fractures doivent être référées. Cela ne veut pas dire qu’il faut toutes les opérer, cela veut dire qu’il faut demander un avis spécialisé. Des publications ont montré qu’avec les interventions pour PTH en urgence, il y avait 50 % de mortalité, c’est énorme. Si on envisage une prothèse il faut donc la faire à distance. Mais cela veut dire 45 jours d’alitement. C’est compliqué comme situation, et avec le vieillissement de la population les cas augmentent.

Quels sont les mécanismes habituels ?

Pour la fracture de l’os fragile, ce sont des gens qui tombent de leur hauteur et l’extrémité supérieure du fémur, au lieu de se casser, fait boutoir dans le cotyle. Pour les autres, il y a les deux roues, le ski, le parapente - et ces derniers sont bien représentés à Grenoble. Dans les grosses agglomérations, les deux roues sont de classiques pourvoyeurs avec une nouvelle venue : la trottinette électrique. Enfin il y a toujours les grands polytraumatisés de la route, il en reste quelques uns bien que la ceinture de sécurité et la réduction de la vitesse les aient bien diminués.

Qu’est ce qui a changé dans leur prise en charge depuis Letournel ?

La première chose qui a changé c’est le club bassin cotyle que nous avons fondé il y un peu plus de dix ans avec Jérôme Tonetti et Fernand de Peretti, nous avons créé une communauté de dingos du cotyle et du bassin et nous partageons et enseignons notre expérience. La deuxième chose c’est la qualité de l’imagerie. Aujourd’hui on a du scanner magnifique, et de travailler sur du tridimensionnel et d’apprendre à des jeunes sur du tridimensionnel ça facilite beaucoup les choses, d’ailleurs nous avons fait une application pour la lecture du 3D qui circule dans le monde entier. La troisième chose qui a changé c’est qu’on a la possibilité d’avoir de l’acquisition d’image tridimensionnelle peropératoire et on l’a avec différents appareils. Il y a des capteurs plans qui le font, et puis nous on bénéficie d’un O-Arm, ça change tout dans le contrôle per-op. C’est à dire qu’on réduit et on fait une synthèse provisoire et ensuite on vérifie avec l’O-Arm, après on retire l’ampli et on travaille en navigation infrarouge. Plus personne n’est irradié.

Comment se fait la navigation infra rouge ?

C’est le principe de toutes les navigations : des capteurs et une caméra.
Un capteur sur le patient, un sur l’OARM, un sur l’outil qu’on utilise et comme l’imagerie est reliée on navigue nos vis !

Vous savez ainsi exactement où placer les vis qu’auparavant on mettait au jugé ?

Exactement ! De plus on apprend à mettre des vis qu’on ne mettait pas avant cette navigation. La chirurgie du cotyle est une école de modestie. Par exemple, quelquefois après une réduction anatomique et une synthèse parfaite, l’opéré va faire une coxarthrose post-traumatique et on sera obligé de lui poser une prothèse. C’est souvent un sujet jeune mais si on lui a placé des vis au ras du cotyle on ne pourra pas impacter un cotyle céramique et c’est dommage. A présent, non seulement je sais où je mets mes vis mais en plus je définis une zone de sécurité dans laquelle je ne veux plus qu’on mette de vis parce que si jamais on est obligé de fraiser pour faire une prothèse je veux qu’on trouve de l’os et pas des vis. De plus j’ai appris à mettre des vis que je ne mettais jamais, comme par exemple la vis d’en haut de la plaque de cotyle quand on faisait une ilio inguinale - on la mettait toujours perpendiculaire ; et bien il y a une vis de 50, qu’on peut aller mettre dans la grosse tubérosité de l’os iliaque et qui est une vis magique.

Autre innovation ?

L’autre changement majeur c’est la voie de Stoppa. C’est une voie utilisée initialement par les gynécologues et qui a été bien adaptée par nos collègues canadiens à la chirurgie du cotyle. C’est une vraie voie endo-pelvienne, ce que n’est pas l’ilio inguinale. L’ilio inguinale c’est une voie de la colonne antérieure : on est au dessus, on touche l’endo pelvis, on contrôle mais on ne le regarde pas de face. Dans la voie de Stoppa on se met de l’autre côté de l’opéré et pas du côté de la fracture, on suit le pubis, on dégage tout l’endo pelvis et on se retrouve face à l’arrière fond. On peut refermer l’arrière fond et poser une plaque. Les canadiens ont fabriqué des plaques en triangle qui sont faites pour les fractures de l’os fragile, avec une console dans laquelle on peut mettre des vis. Bref, on a une voie d’abord de plus. Il y avait la voie postérieure, l’ilio inguinale, et la voie latérale qui est un chantier assez délabrant et dont il faut se servir avec parcimonie. On avait la possibilité de faire deux voies combinées et maintenant on a la Stoppa en plus de l’ilio inguinale. Quelquefois il faut faire l’ilio inguinale, quelquefois il faut faire la Stoppa seule, et quelquefois il faut coupler les deux. Franchement c’est formidable.

Grâce à ces progrès pensez-vous que les indications opératoires vont s’étendre ?

Certainement dans la chirurgie du bassin, moins dans la chirurgie du cotyle, car pour moi si le cotyle est déplacé il faut l’opérer. Mais dans la mesure où ce sont des fractures peu fréquentes et de réparation difficile, les prises en charges vont rester dans les mains de chirurgiens très spécialisés. Il ne suffit pas d’emprunter la bonne voie d’abord, il faut réduire avant de faire l’acquisition 3D. Si tu ne sais pas réduire la technologie ne sert à rien. En revanche pour les fractures du bassin, le fait de pouvoir visser les sacro-iliaques en percutané et en toute sécurité, cela permet d’étendre les indications. Mais il faut être dans un centre bien équipé. Par exemple, devant une symphyse pubienne très ouverte avec en arrière la sacro-iliaque ou le sacrum concerné, auparavant je fermais la symphyse et puis le geste d’aller fixer la sacro-iliaque derrière, j’y réfléchissais à deux fois avant de le faire. A présent tout est simple, c’est la même installation et en percutané tu vas aller mettre une vis précise et l’opéré va pouvoir se lever plus tôt. Fini la vis qu’on mettait avec le danger de pénétrer le trou sacré. On le faisait parce qu’on n’avait pas le choix mais c’était dangereux. La raison pour laquelle on a pu acquérir l’O-Arm à Saint Joseph c’est parce qu’on s’en sert à la fois pour le rachis et pour le cotyle. Evidemment acheter un engin qui vaut 600 000€ que pour faire 100 malades par an c’est économiquement difficile à défendre… Je vois maintenant couramment opérer les odontoïdes chez les gens âgés de 90 ans car avec l’O-Arm on n’hésite plus. C’est simple, c’est sûr et çà rend immensément service.

Quelle idée de vous être lancée dans cette chirurgie ?

Ce sont les hasards de la vie. A certains moments on fait un choix et puis voilà ! Au tout départ, j’ai fait des études de médecine pour faire de la biologie et puis j’ai découvert ce que c’était que la clinique en étant externe à Claude Bernard. Cet hôpital de maladies infectieuses et tropicales était rempli de cliniciens fabuleux et honnêtement au moment où j’ai passé l’internat j’ai hésité entre les maladies infectieuses et la chirurgie. C’étaient les deux choses qui finalement me plaisaient le plus. Je ne me faisais pas d’illusion sur une carrière universitaire et donc je me suis dit que je n’allais jamais poser ma plaque comme infectiologue en ville. Avec la chirurgie je savais que même dans le privé j’exercerais mon métier. J’étais passée en chirurgie digestive chez Monsieur Charleux à Bichat, j’avais beaucoup apprécié le travail en équipe et l’ambiance, et j’étais plutôt partie pour faire du viscéral. Donc mon premier choix a été La Croix Saint Simon dans le service de Louis René, qui avait très bonne réputation de chirurgie digestive. Mais Louis René était en fin de carrière et le jeune adjoint de digestif qui devait prendre le relai est mort brutalement d’un cancer de l’estomac, je me suis retrouvée à faire de l’orthopédie…

Avec Patrick Mamoudy ?

Patrick Mamoudy arrivait ainsi qu’une femme incroyable qui était hygiéniste de la ville de Paris : Nicole Desplaces. Il y avait pas mal de malades septiques qui traînaient dans cet hôpital, et tous les deux ont commencé à s’en occuper. Le premier malade pour lequel j’étais l’aide de Patrick, c’était une coaptation trochantéro-iliaque, et il a passé l’intervention à me dire : tu sais l’orthopédie ce n’est pas toujours comme ça ! Parce que c’était quand même un chantier… Mais moi ça ne me dérangeait pas trop, je trouvais ça plutôt intéressant et je me suis dit que le lien entre l’infectieux que j’aimais et la chirurgie, c’était bien sûr l’orthopédie. Et si je m’intéressais à ça ? Je dis à Patrick « Et si je faisais de l’orthopédie septique. Il me répond : « C’est une super idée et si tu as envie vraiment de faire ça, je te présente à Monsieur Roy Camille ! » J’étais en premier semestre ! Comme j’avais voulu faire de la biologie j’avais passé durant mes études de médecine, un C1 et un C2 de biochimie, et j’avais un petit bagage scientifique pour m’engager dans cette voie-là. Par la suite j’ai fait un CES de bactério. Donc Patrick me présente à Raymond Roy-Camille qui nous emmène déjeuner à la Cigale, que tous les élèves de Raymond connaissent. Je me souviendrais toute ma vie de ce déjeuner. J’avais mis une combinaison jaune citron et il y avait Philippe Lapresle, Patrick Pupin et quelques autres. J’étais assise à côté de Raymond qui s’absente un instant et Philippe Lapresle dit à la tablée : « Je donne à Raymond jusqu’à la fin du déjeuner pour mettre sa main sur la cuisse de Pomme ! ».
Raymond revient s’asseoir et il met sa main sur ma cuisse immédiatement avec un « Alors ma petite Pomme ! ». Raymond a été magique mais comme il était toujours, il m’a dit : « C’est une idée géniale de faire de l’infectieux, çà n’intéresse personne et si tu fais ça je te réserve trois années de clinicat dans mon service à la fin de ton internat. » Ainsi je commençais mon internat avec trois ans de chef de clinique réservés dans un des services les plus prestigieux de Paris. C’était formidable ! Et je n’étais pas encore la femme de Patrick.

Vous étiez en premier semestre, et ensuite ?

En deuxième semestre je me retrouve chez Cabrol en chirurgie cardiaque avec deux super collègues : Christophe Glorion et Jean-François Levy. Cabrol n’avait pas eu 3 internes en titre depuis des lustres aussi il était hyper content. Il nous a appelés tout de suite les « potirons », c’était une association libre entre les potes et les internes, c’était gentil. Il a dit « je suis vraiment trop content c’est formidable, les potirons, vous êtes vraiment bien ». J’ai appris plus d’orthopédie chez Cabrol qu’avec d’autres orthopédistes :
ce que c’était que d’être un bourreau de travail, parce que franchement ils l’étaient tous. Alain Pavi, Iradj Gandjbakhch et Monsieur Cabrol bossaient comme des malades. La première semaine avec Jean-François et Christophe on s’est dit qu’ils étaient complètement chtarbés, mais au bout de deux semaines on avait attrapé la Cabrolite.

Que faisaient-ils comme chirurgie ?

Ils faisaient des pontages, des valves, des greffes cardiaques et le patron nous avait dit : je vous aiderai à faire une anastomose proximale sur l’aorte dans un pontage quand vous aurez bien suturé la peau de tomates au fond d’un bol avec du 9-0. On a coupé nos tomates et on les a suturées avec du 9-0 et quand on lui a montré il a dit : « Elles ne sont pas mûres vos tomates, les potirons ! ». Mais il nous a quand même aidés. On prélevait des veines, ont ouvrait et on fermait les thorax. A propos de sternotomie, j’ai un souvenir inoubliable. Monsieur Cabrol détestait qu’on fasse des brèches pleurales lors des sternotomies. Mais les plèvres collent et quelques-fois çà arrive. Ce jour là, j’en étais à la sternotomie et je me disais : il suffit qu’il soit là pour que je fasse une connerie. J’attends donc, mais il discutait il prenait son temps et je me disais : dans deux minutes je vais me faire engueuler parce que je n’avance pas. Donc je décolle mes plèvres de dessous le manubrium et je place ma scie oscillante. C’est un geste qui n’est pas facile à faire et beaucoup de bêtises sont possibles aussi je m’applique. J’ouvre et horreur, j’avais ouvert le péricarde à la scie. Le père Cabrol voit que je faisais une drôle de tête et il me dit : tu as ouvert combien de plèvre ma petite fille ?
Je murmure : je n’ai pas ouvert les plèvres monsieur, j’ai ouvert le péricarde ! Il fait le tour et il prend ma place. Je n’avais pas touché le tronc veineux innominé avec la scie donc ça allait à peu près bien, mais ça saignait fort. Il contrôle la situation et là il m’engueule sur quatre thèmes, et ces quatre thèmes inoubliables je les répète encore à tous mes internes. Il me hurlait dessus : « premièrement les malades c’est fragile ma petite fille tu as compris, REPETE, FRAGILE ! Deuxièmement on ne t’a pas demandé d’être brillante on t’a demandé d’être besogneuse, REPETE, BESOGNEUSE ! Troisièmement la chirurgie c’est difficile ! T’as compris ! DIFFICILE. Quatrième thème si tu as de l’ambition elle te laisse dormir ! » Ce que j’ai compris comme le fait que malgré mon ambition je roupillais et ne me donnais pas trop de mal ! Dix minutes d’engueulade monstre, moi j’avais les surrénales vidées d’avoir ouvert le péricarde. Au bout de dix minutes il était à court d’argument mais pas d’énergie donc il a recommencé. Pendant ce temps là on opérait ! Au bout de tout ça j’ai attrapé un fou rire, et il me surplombait parce qu’il était très grand, et il me dit : « tu pleures ? », « Non Monsieur je ne pleure pas ». « Moi à ta place je pleurerais ! » Et il rajoute : « mais pourquoi tu ne pleures pas ? », « Parce que vous êtes un fabuleux comédien Monsieur ! » Là il s’est arrêté net il m’a regardé et il a dit : « je suis fort hein ! ».

La suite de votre internat ?

Après je suis allée chez Monsieur Bombard à Villeneuve Saint-Georges. Un Monsieur qui était rigoureux, qui faisait le staff tous les matins lui-même, des dossiers hyper bien tenus, de la chirurgie très besogneuse : 3 h 1/2 pour faire une prothèse totale de hanche. Mais c’était bien fait. Il avait un instrumentiste antillais sympathique à qui j’avais demandé : « On ne peut pas essayer de l’accélérer ? » Et qui m’avait répondu : « Madame Jouffroy si tu essayes de l’accélérer il va ralentir encore ; il pense que si c’est fait lentement c’est bien alors ne l’accélère pas s’il te plait ! » J’ai appris plein de choses dans ce service et aussi à faire les prothèses de hanche par trochantérotomie. Après je suis allée à Bichat chez Duparc. C’était chaud ! Duparc était un patron tonique mais méchant.

Pourquoi était-il méchant ?

Je crois qu’il pensait que le travail c’était comme ça, et qu’il fallait être méchant. Il était méchant avec tout le monde, même avec ses malades privés qui en pleuraient. C’était un homme très dur. Alain Masquelet m’avait donné ce conseil : « Il faut marquer son territoire et il ne viendra pas dedans ». Oui mais quand on est une femme ce n’est pas facile ! Une fois il a essayé de me coincer avec de la sémantique :
« Madame Jouffroy savez-vous ce qu’est un pléonasme ? Oui Monsieur je sais très bien ce qu’est un pléonasme mais vous ne savez pas ce qu’est un zeugme ! »
Alors il a fait l’œil bleu étincelant : « Bien, nous allons apprendre ce qu’est un zeugme ! » Il faut reconnaitre qu’il aimait la baston. Et je lui dis et bien Monsieur un zeugme c’est la formule littéraire qui fait qu’on emploie un verbe à la forme figurée et à la forme propre dans la même phrase, et l’exemple littéraire c’est le vers de Victor Hugo « vêtue de probité candide et de lin blanc ». Mais Pierre Desproges en fait à tout bout de champ, par exemple « Le petit prince sauta son petit déjeuner et sa belle-mère ». Après çà, il ne m’a plus jamais embêtée. Mais c’était tendu avec tout le monde dans son service et je me suis dis que jamais je ne resterais dans une ambiance pareille.

En avez-vous tiré profit sur le plan chirurgical ?

Certainement. D’abord il y avait un recrutement extraordinaire dans ce service, en grande partie grâce à Marcel Francis Kahn, le chef de service de rhumatologie. C’était la seule personne que Duparc respectait et ménageait. Marcel Francis Kahn m’aimait bien parce que je m’occupais du septique, j’avais fait mon CES de bactério, je travaillais avec l’équipe de la Croix Saint Simon et j’avais épousé Patrick Mamoudy. Marcel Francis Kahn m’a demandé de venir parler dans son service de l’infection ostéo-articulaire. J’avais beaucoup d’admiration pour lui en tant qu’homme et l’association qu’il avait créée pour la Palestine, c’était très courageux. Un grand rhumatologue et un grand esprit. A la fin du semestre il m’a convoquée dans son bureau et il m’a dit : « Pomme je voudrais une réponse honnête à la question : quel est le gold standard des prothèses de hanche aujourd’hui ? » Je lui ai dit : « Monsieur, vos polyarthrites juvéniles, ce sont des malades jeunes, et les prothèses qui sont mises dans le service ne sont pas optimales ; aujourd’hui il faut qu’ils aient des Charnley, c’est ça qu’il faut leur poser ». Il y avait de bons chefs de cliniques auprès desquels j’ai beaucoup appris et particulièrement Daniel Lajoie et Dominique Vaysse-Vic, et puis j’aimais prendre des gardes avec Christophe Oberlin qui est un superbe opérateur.

Alors après Bichat que choisissez-vous ?

Au moment du choix d’internat, je demandais conseil à
Patrick et à Thierry Judet qui étaient très amis. Patrick ne voulait pas être seul juge. Je dois dire que Patrick m’a toujours encouragée à réaliser les choses les plus dures et les plus ambitieuses. Donc, à la fin du semestre, Thierry venait de s’installer à Tenon et je lui ai proposé de venir essuyer les plâtres avec lui. Il m’en a dissuadée et m’a conseillé d’aller chez Emile Letournel et de continuer à faire du septique. J’ai donc choisi
Letournel pour faire du septique. A Bichat j’avais vu une ou deux fractures du cotyle auxquelles je n’avais strictement rien compris. J’ai récupéré le livre d’Emile Letournel et je m’y suis plongée.

Quel livre ?

La bible : celui sur les fractures du cotyle de chez Masson. Je me suis attelée à cet ouvrage et c’était difficile à comprendre parce que toutes les descriptions étaient basées sur trois incidences radiologiques. Quand je suis arrivée chez lui, l’une des premières interventions était un cal vicieux d’une fracture transversale qu’il a abordé par voie latérale en faisant l’ostéotomie de cette transversale en transcotyloïdien ! Je me suis dit « là j’ai changé de planète, je suis dans un autre monde ». Cet homme avait une représentation dans l’espace exceptionnelle. J’avais vu faire des ostéotomies fémorales de correction dans un seul plan après des calques et des réflexions de trois semaines mais au cours de l’intervention ce n’était jamais vraiment comme sur le calque. Emile avait programmé un jour une ostéotomie fémorale de dérotation, déflexion, abduction, et je lui ai demandé : « Comment vous allez faire ça ? - Je vais faire un calque et ça ne va pas m’empêcher de dormir ». Le lendemain matin j’arrive : pas de calque. Il a coupé son fémur, déroté, abducté, machiné, enlevé un petit bout derrière... ça a duré 10 minutes et il a mis sa plaque. Il n’y avait pas de solution de continuité, c’était impeccable. Je me suis dit : « je ne peux pas mourir idiote, je ne peux pas être là que pour le septique ce n’est pas possible, il faut que je comprenne ce qu’il fait, il faut que je change de braquet ». Je lui ai demandé « comment on fait Monsieur pour travailler sur les fractures du cotyle » et il m’a dirigée vers une pièce où tous ses dossiers étaient rangés en ordre chronologique. Je les ai attaqués : ils étaient parfaitement bien tenus avec son compte rendu opératoire, les trois incidences radiologiques et les lignes qui étaient tracées sur les incidences. Grosso modo avec tout ça on pouvait comprendre. Il y avait quelques dossiers compliqués mais je pouvais toujours l’interroger. Comme il savait que je m’étais longuement plongée dans ses dossiers (je crois qu’en dehors de Joël Matta, personne ne l’avait fait), il a déployé des trésors de pédagogie pour m’éclairer. Il opérait 25 cotyles par an, ce qui était énorme et c’était pour cette fracture, le plus gros opérateur au monde !
J’étais bluffée en le regardant opérer. Sur la première voie ilio-inguinale j’étais perdue évidemment ; lui se retournait sur la table, moulait sa plaque, la posait je me demandais comment ce diable d’homme arrivait à savoir où il mettait ses vis !
C’était un très bel opérateur ; malgré ses grosses paluches il avait des pinces à disséquer fines et faisait un travail superbe.

Et l’infection ?

Pendant ce temps là, je menais une étude avec Nicole Desplaces sur le ciment aux antibiotiques. Après une étude in vitro j’avais demandé à Nicole de faire une étude in vivo et j’ai cimenté des fémurs de souris qui étaient sacrifiées à 6 h, 24 h, 48 h, une semaine et jusque 6 mois. On analysait les prélèvements sanguins, les prélèvements osseux au contact du ciment et le ciment lui même. On s’est aperçu qu’au bout de 24 h - 48 h il n’y a plus d’antibiotiques. Ce n’était pas ce qui ressortait des études publiées et on s’était dit que notre étude était foirée. Mais toutes les études précédentes avaient été faites sur de l’os mort et nous, nous avions un os bien vivant. Nous avons donc démontré par cette étude que le ciment aux antibiotiques dans l’os vivant est rapidement lavé par la vascularisation. Les deux promoteurs du ciment aux antibiotiques en France étaient Raymond Roy-Camille et Emile Letournel et ils avaient été d’accord pour que je fasse ma thèse sur ce sujet. Mais face aux résultats, Raymond m’a dit : « ça ne va pas être possible de publier çà » et Emile m’a dit : « çà c’est embêtant ! ». J’ai demandé alors à Emile de changer de sujet et de faire ma thèse sur le scanner dans les fractures du cotyle. Le scanner était récemment installé à la Porte de Choisy et il y avait passé une centaine de ses malades. C’était évidemment la plus grosse série mondiale et Emile a dit oui tout de suite au projet. J’ai fait cette thèse en travaillant avec lui et deux radiologues éminents : Gérard Morvan et Didier Godefroy. J’ai examiné les dossiers par types de fractures, j’ai passé le bassin osseux plombé au scanner et on s’est aperçu que ce qu’on croyait être l’effet de masse de la tête était l’os sous chondral cotyloïdien, donc on voyait parfaitement le toit. On a décrit tout ça et c’était passionnant.

Combien de temps êtes-vous restée avec Letournel ?

Deux semestres d’internat suivi de deux semestres chez Roy-Camille. Après l’internat j’ai été chef un an chez Emile puis chef un an chez Raymond et je suis retourné chef chez Emile encore un an. Donc j’ai passé la fin de mon internat et mon clinicat à faire l’aller retour entre Letournel et Roy-Camille.

Que pensez-vous avec le recul de ces deux figures de l’orthopédie parisienne ?

Du bien et du pas bien. Raymond était un fabuleux patron, un homme qui ouvrait le parapluie Roy-Camille au dessus de son équipe et à partir du moment où on était chez lui on était des cadors. Il savait galvaniser tous ses élèves. Il m’a fait confiance dès mon arrivée comme chef et tous les cotyles m’étaient confiés. J’en avais vu beaucoup, j’avais fais ma thèse dessus mais je n’en avais jamais opéré. C’est grâce à Raymond que je suis devenue un chirurgien du cotyle parce que c’est chez lui que j’ai acquis mon expérience. C’est une chirurgie difficile, lourde et je n’ai pas eu que des succès. Le jour où j’ai opéré mon cinquantième, je l’ai remercié et je lui ai dit : « Monsieur, le plus sympa c’est que vous m’ayez confié le premier ». Mais son service, c’était l’auberge espagnole et çà manquait vraiment de rigueur. Il adorait avoir une cour autour de lui et les indications étaient posées de façon très subjective. Les publications étaient toujours très optimistes et les chiffres bénéficiaient de ce que notoirement nous appelions « le coefficient multiplicateur du service ». Emile Letournel lui c’était un grand chirurgien mais un patron caractériel. Il tenait très bien son service mais c’était un tout petit service avec en tout : lui, son chef et son interne.

Il ne savait pas déléguer ?

Il tenait tout dans sa main. Il n’était pas question que quelque chose se décide en dehors de lui. Il était incapable de lâcher quoique ce soit. Par exemple, pour les tractions fémorales lors de l’installation des cotyles il fallait placer un clou de Steinman transcondylien à la main avec un mandrin de Jacob, ce qu’on fait toujours dans mon service. C’est vrai qu’au moteur çà brule et au marteau ça casse la corticale interne, mais il faut que les broches soient très affutées. Un jour, j’ai constaté que les clous étaient émoussés et j’ai demandé à la panseuse de les faire affuter à l’atelier car j’avais galéré. Elle file aussitôt à l’atelier mais dans le couloir elle croise le patron qui l’interroge. Il la gronde sur le thème : « les clous ne sont pas à Pomme ils sont à moi, c’est à moi que vous devez demander ». On en était là ! Avec lui c’était compliqué et il était capable de faire la gueule pendant trois semaines. Le seul moment où il était toujours à son affaire, où il ne faisait jamais la gueule, c’est quand il opérait.

Il ne vous a jamais aidé sur un cotyle ?

Jamais ! Mais il me confiait des prothèses et des reprises de prothèses. Avec un enseignement très bien fait du genre vous y allez et quand vous êtes en difficulté vous m’appelez.
Il m’a appris énormément de choses vraiment. On travaillait jusqu’à minuit dans son bureau. Il était incroyable, il dormait dans son bureau, donc le matin il était toujours à l’heure, c’est sûr. Il était d’une rigueur absolue et puis il était capable de réviser une position. Il n’aimait pas vraiment Marcel Kerboull mais il reconnaissait que sur les luxations congénitales hautes son travail était impressionnant.

Vous n’avez pas été tentée par une carrière universitaire ?

J’aurais bien aimé mais je pense que je n’avais pas bien compris les règles du jeu. J’avais trois ans de chef réservé chez Raymond, mais quand il a appris que j’avais une année de plus chez Emile, Raymond m’a dit : « Objectivement je n’ai pas de poste à te proposer pour l’avenir alors que chez Emile tu es seule et il y aura peut-être de la place pour toi ». Mais Emile non plus ne m’a pas proposé de poste et je me suis installée à la clinique de Bercy.

Et qu’avez-vous pensé de l’exercice privé ?

Je m’y suis bien plu. Avec Eric Rolland on a créé l’orthopédie à la clinique de Bercy et on s’entendait vraiment comme deux doigts de la main. Les vendredis on opérait ensemble les malades difficiles. Ça a marché du tonnerre et c’était très sympa de créer cette installation. Mais Eric avait toujours dit qu’il voulait remettre les pendules à zéro tous les 5 ans et au bout de 5 ans il m’a prévenue qu’il allait retourner à la Pitié. Je me suis dit que j’allais me retrouver toute seule et l’enseignement me manquait. Hervé Olivier un ancien de Bichat m’avait proposé, juste avant que je m’installe à Bercy, de venir à l’hôpital Saint-Michel mais j’étais alors trop engagée. Quand Eric m’a dit qu’il allait retourner à l’hôpital, je suis allée voir Hervé. Son adjoint s’en allait et il m’a proposé son poste. J’ai donc arrêté le privé pour être chef de service adjoint dans un PS-PH.

Comment çà s’est passé ?

C’était bien, Saint-Michel. Un petit hôpital un peu vétuste mais très sympa. Hervé Olivier était un homme remarquable de droiture et de rigueur : il avait toutes les qualités. C’était un très bel opérateur qui s’était cantonné à une certaine chirurgie mais qui était capable de tout faire, et je dois dire que j’étais étonnée de trouver un homme aussi honnête que ça. C’était un grand bourgeois parisien et il avait la clientèle qui lui correspondait. Moi j’avais ma clientèle de gens du cirque, de journalistes, d’hurluberlus. J’étais étiquetée originale, fille d’un peintre communiste. Il a eu un certain culot de me prendre comme adjoint avec ma grande gueule et il a dit le jour de son départ à la retraite que ma présence l’avait pas mal bousculé. Mais j’ai augmenté l’activité du service de 50 % l’année de mon arrivée.

Puisque vous évoquez vos « étiquettes », comment était-ce d’être une femme durant votre formation ?

Je n’ai pas eu le sentiment d’avoir été plus embêtée que mes collègues hommes. Il y a évidemment eu des anecdotes… Un jour, un collègue en se brossant au lavabo m’a dit : « Je me demande bien ce qu’une femme fait dans ce métier ? » Je lui ai répondu : « La même chose que toi connard, de la chirurgie ! ». Ce qui était difficile, mais c’est ainsi pour toutes les femmes qui ont fait des métiers comme moi, c’est qu’on se sent observée, qu’on n’a pas le droit à l’erreur et qu’il faut être irréprochable. A la Pitié quand j’ai accouché le 22 décembre et que je suis venue voir mes malades du secteur septique le 24 au matin, l’interne qui m’a vu arriver m’a dit : « Toi il faudra donner ton utérus à la science ! ».

Durant votre internat, votre mari d’alors était aussi votre mentor ; comment était-ce ?

Très confortable ! Il n’y avait alors pas beaucoup de sources d’information, pas de vidéo, pas d’internet, pas même Maîtrise Orthopédique... Et moi j’avais peu de culture livresque. Mais j’avais à la maison un chirurgien remarquable, mon mari. J’avais donc l’encyclopédie vivante at home. Je lui demandais toujours comment faire. Et Patrick, chirurgien très pragmatique et didactique m’exposait les difficultés des interventions. Il me prévenait : « Pour cette intervention, en faisant tel geste, méfies-toi de ça et fais attention à ça ! » Et il avait toujours raison. C’est quelqu’un qui a l’esprit formé pour la technique et ce n’est pas pour rien qu’il est aussi un excellent mécanicien automobile, plombier ou électricien. J’ai appris beaucoup de choses avec lui et j’ai eu beaucoup de chance de l’avoir à mes côtés.

Comment avez-vous évolué à l’hôpital Saint Michel ?

J’ai travaillé à Saint-Michel de 1997 à 2006 et ensuite il y a eu cette période où il a été question de la fermeture de Saint-
Michel et qui a abouti à la fusion de Saint-Joseph et de Saint-Michel. Finalement nous sommes arrivés à Saint-Joseph en 2006. Hervé a pris sa retraite à ce moment-là et quand je suis arrivée c’est Jean Barthas qui était le chef de service. A son départ on était deux postulants internes : Stéphane Wolf et moi. On s’était dit tous les deux que si l’autre était nommé chef de service on resterait mais que si c’était quelqu’un de l’extérieur qui prenait le service, on se gardait la liberté de partir. Finalement c’est moi qui ai été nommée chef de service et je dois rendre hommage à Stéphane qui a été très fair-play. Depuis nous collaborons dans une parfaite entente. Je ne prends jamais de décision importante sans le consulter. C’est une bénédiction de travailler avec un mec comme ça. Il fait une chirurgie difficile de déformation du rachis de l’adulte. Il fait bien, il enseigne, il transmet… J’ai beaucoup de respect pour lui, et puis c’est grâce à lui que j’ai l’O-Arm pour le bassin et le cotyle, grâce à nos deux activités couplées.

Avez-vous eu le temps de faire autre chose que de l’orthopédie ?

Je pense que c’est indispensable de faire autre chose. La plus importante ça a été ma vie familiale. Nous avons eu trois enfants Patrick et moi, et nous avons vécu 20 ans ensemble. A présent et depuis 20 ans je partage ma vie avec un autre homme qui avait lui deux enfants et donc nous avons recomposé une famille de cinq enfants ce qui a été un sacré boulot. Il a fallu élever tout ce monde de 5 ados et c’était chaud. Maintenant je suis grand-mère, j’ai deux petites filles et j’adore leur consacrer un temps qui est différent de celui de mère. Par ailleurs j’ai toujours été sportive et je monte à cheval plusieurs fois pas semaine. Enfin j’assume aussi dans l’hôpital la fonction de présidente de la CME et c’est difficile à quantifier car c’est une occupation qui n’est pas linéaire, ce sont des réunions, des coups de fil avec le directeur, avec mes collègues, des organisations, des décisions stratégiques, mais c’est très intéressant.

Quoi d’autre ?

Le bateau. Je partage ma vie avec un homme qui est un grand marin, qui a fait deux fois le tour du monde en course. On a un bateau à voile et on navigue pas mal. C’est lui qui m’a appris et je trouve ça très sympa. Et puis la dernière des choses c’est que j’écris. Je m’essaye à la littérature.

Parce qu’il vous reste du temps ?

Depuis que je suis chef de service un peu moins, mais en fait j’écris tout le temps. J’ai toujours un carnet avec moi et j’écris sur ce qui se passe autour de moi et j’y ajoute de la fiction. Cela ne me viendrait pas à l’idée d’écrire un livre sur la chirurgie, ça me casserait les pieds. Quand j’écris quelque chose, c’est pour emmener le lecteur dans un univers qui va comporter des personnages et un milieu dérangeants. Le premier livre que j’ai publié « Rue de Rome » se passe dans un atelier de lutherie, avec des gens captivés par la lutherie.

Et l’avenir ?

Clairement mon avenir proche c’est d’arrêter la chirurgie sans en mourir. Nos patrons, Raymond Roy Camille, Emile Letournel, sont morts l’année de leur retraite et je les soupçonne de ne pas avoir su se survivre à eux-mêmes, la chirurgie était leur vie, la chirurgie les avait forgés, mais je crois que j’ai moins qu’eux ce sentiment d’être indispensable. Je suis très fière des jeunes que j’ai formés, je les trouve formidables et je vais leur confier la boutique avec plaisir, c’est bien la seule chose pour laquelle j’aurais été plus douée qu’Emile, j’ai formé tous ceux qui sont passés dans mon service et c’est un honneur d’avoir des successeurs qui sont plus brillants que moi.

Paru dans le numéro N°288 - Novembre 2019 - Cahier 1