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PHILIPPE VALENTI

Paru dans le numéro N°271 - Février 2018
Entretien consulté 722 fois

PHILIPPE VALENTI

Philippe Valenti a créé avec Philippe Hardy en 2013 le Paris International Shoulder Course (PISC).
Depuis le premier congrès, le succès de cette manifestation est allé croissant.
Tout en assumant une lourde charge de soin et de recherche clinique au sein de l’Unité de Chirurgie
de l’Epaule qu’il vient de créer, Philippe voyage aux quatre coins du monde
dans le cadre de la chirurgie humanitaire.
Mais par dessus tout, il focalise son énergie vers son objectif principal :
partager son expertise avec ses amis et ses collègues.

Comment s’est préparé ce congrès 2018 ?

L’idée du PISC m’est venue car je souhaitais réaliser à Paris un cours international sur la chirurgie de l’épaule. Je trouvais que les « shoulder course » d’Annecy et de Nice qui se faisaient depuis une dizaine d’année étaient une excellente idée car ils regroupaient des chirurgiens intéressés par la même articulation. J’en ai parlé à Gilles Walch qui m’a conseillé de le faire avec Philippe Hardy qui était hospitalo universitaire. Je suis donc allé voir Philippe Hardy et il m’a avoué avoir la même idée de faire un congrès de chirurgie de l’épaule à Paris. En 2012 l’idée était acquise qu’on le fasse tous les deux et nous avons réalisé ainsi le premier « shoulder course » en 2013. La deuxième idée que l’on partageait totalement avec Philippe Hardy c’était de faire un cours uniquement sur l’arthroplastie de l’épaule. Nous souhaitions donner la parole à des chirurgiens qui posaient des prothèses différentes pour essayer d’ouvrir le débat sur le choix et la technique d’implantation des prothèses. Ce cours s’étale sur 3 jours en traitant le premier jour des fractures, le deuxième jour des prothèses anatomiques, et le troisième jour des prothèses inversées. La troisième étape était d’essayer d’être le moins concurrentiel possible vis à vis des cours qui existaient en France mais plutôt complémentaire. Je veux parler du cours d’arthroscopie à Val d’Isère tous les deux ans, du cours de Laurent Lafosse à Annecy, et du cours de Pascal Boileau à Nice.

C’est à dire ?

Progressivement nous avons décidé de faire un cours d’arthroscopie à Paris les années où il n’y avait pas d’arthroscopie d’épaule à Val d’Isère. C’est pour cette raison que nous avons organisé ce mois ci, un « shoulder course » sur la pathologie de l’instabilité. En 2019 ce sera de nouveau l’arthroplastie, et en 2020 nous traiterons de la coiffe des rotateurs et des transferts tendineux à l’épaule. La multiplicité des cours et des congrès est problématique. Les chirurgiens ne peuvent assister à tous ces cours et les laboratoires ne peuvent pas les financer tous ! L’idée du « shoulder course » de Paris était qu’il soit très spécialisé contrairement aux cours de Nice ou d’Annecy. On ne traitera donc cette année que de l’instabilité. Avec Philipe Hardy nous avons toujours voulu susciter des débats, c’est-à-dire ne pas promouvoir une école de chirurgie de l’épaule mais présenter plusieurs options afin que les collègues se fassent leur idée et choisissent en fonction de leur formation, de leur sentiment, l’implant et la technique la plus appropriée à leur pratique. C’est pour cela que durant les « live surgeries » nous souhaitions implanter différentes prothèses. Ce qu’il faut souligner, et cela rend humble, c’est qu’en suivant les patients ayant eu des prothèses différentes, nous avons constaté qu’une prothèse posée selon « les règles de l’art » donnait d’excellents résultats quelle que soit la marque... En 2015 Philippe Hardy avait souhaité intégrer dans l’organisation Markus Scheibel de Berlin pour internationaliser un peu plus ce cours. Markus nous a facilité le recrutement de chirurgiens du nord de l’Europe. Malgré l’absence très regrettée de Philippe, nous continuerons avec Markus à assurer ce cours sur l’arthroplastie de l’épaule.

Quel est votre auditoire ?

Nous avons été surpris du nombre d’inscrits lors de la première édition puisque nous avons eu environ 450 personnes représentant une cinquantaine de pays. Les 3/4 viennent de l’étranger avec malheureusement trop peu de jeunes chirurgiens. Le nombre important de participants est essentiellement lié à la qualité des orateurs nationaux et internationaux. Nous avons essayé d’offrir un programme scientifique exhaustif, avec une large place aux débats, à la discussion et à la présentation de cas cliniques. Nous avons toujours essayé de faire parler des orateurs ayant publié sur le sujet. C’est l’association d’orateurs reconnus mondialement et d’un programme scientifique basé sur les publications qui fait la qualité du cours. Ceci évite à mon avis le copinage et c’est important d’avoir un niveau scientifique élevé si on veut attirer des chirurgiens installés et si on ne veut pas trop se répéter. Nous étions 500 la deuxième année et 600 la troisième année et ainsi nous sommes actuellement aux alentours de 600-650 chirurgiens. La proportion est de 20 à 30 % de français et 70 % d’étrangers et avec malheureusement trop peu d’interne et de chef de clinique, c’est un peu notre déception. Nous ouvrirons une session pour les jeunes orthopédistes pour le prochain cours.

Quelle est la spécificité du congrès cette année ?

Cette année le « shoulder course » porte sur le diagnostic et le traitement sous arthroscopie de l’instabilité de l’épaule. Mon vieil ami Laurent Lafosse a gentiment accepté ma proposition d’être co-chairman de ce cours. Durant deux jours et demi nous avons abordé l’instabilité aiguë, l’instabilité chronique, antérieure, postérieure, multidirectionnelle, à la fois avec des présentations courtes, des débats et des présentations de cas cliniques. La technique a été détaillée grâce aux nombreuses interventions chirurgicales en direct et en différé. Ce programme était certes intense, de 8 h à 20 h, mais l’idée était toujours la même : apporter aux chirurgiens un plus à la fois dans leurs indications et leurs techniques pour que les patients soient mieux pris en charge. Ce n’est pas de la littérature, il faut rentrer dans les détails pour améliorer nos résultats.

Quel est votre parcours professionnel ?

Il est essentiellement fait de rencontres. Je voudrais en premier citer le professeur Alain Deloche que tous les étudiants de médecine des années 70 et 80 ont connu durant leur préparation d’internat. C’est grâce à la qualité de ses conférences d’internat que j’ai été nommé au premier concours des hôpitaux de Paris en 1985. Alain Deloche, chirurgien cardiaque, nous inculquait une envie de travailler, une envie de réussir, une envie de vivre les choses de façon très intense. Il a été un personnage clé dans mon parcours. Disponible, à l’écoute et capable de mobiliser et de fédérer pour une cause souvent abandonnée. Le chirurgien n’est pas que technicien mais avant tout médecin disponible pour prendre en charge ou orienter au mieux les patients. Mon orientation vers la chirurgie orthopédique et reconstructrice a été elle, marquée par Alain Charles Masquelet et Alain Gilbert. Ils m’ont donné le goût de réparer l’os et les parties molles. Ils m’ont transmis la rigueur de l’acte chirurgical et de l’indication chirurgicale. C’était l’époque de la description de nouveaux lambeaux cutanés, fascio-cutanés au niveau de la main et des membres et deux ou trois fois par semaine nous allions au Fer à Moulin à essayer de systématiser ces lambeaux que nous avions parfois réalisés le matin en urgence. C’était une période d’une dizaine d’année, extrêmement faste et passionnante. Ils m’ont aussi appris la transmission car ils étaient responsables des DU de micro-chirurgie et de chirurgie de la main, et nous étions fréquemment sollicités pour faire les cours. J’ai compris que La meilleure façon de progresser était d’enseigner et cela continue de se vérifier ! Ecrire et publier sont nécessaires pour mettre en ordre et clarifier ses idées. Durant mes deux premières années de clinicat que j’ai effectué dans le service du Professeur Nordin, je lui avais demandé de m’accorder une journée libre par semaine pour consulter et opérer à Melun avec Didier Patte ce qu’il m’avait accordé et je l’en remercie à nouveau.

Qu’avez-vous fait auprès de Didier Patte ?

J’ai passé tous les mardis pendant deux ans avec lui. Il a été le fondateur de la Société Européenne de Chirurgie de l’Epaule. Ce fut véritablement pour moi le début de ma pratique de l’épaule qui représente aujourd’hui 95% de mon activité ! Gilles Walch rendait régulièrement visite à Didier Patte et c’est là-bas que je l’ai rencontré en 90. Didier avait cette caractéristique de sélectionner ses patients assez sévèrement avant de les opérer et en particulier il étudiait le versant psychologique qu’il considérait comme facteur important avant de prendre la décision d’opérer. J’ai beaucoup appris en consultation avec lui et bien sûr aussi au bloc. Il mettait deux patients au programme ; le premier patient je l’aidais, et son instrumentiste fermait, et on passait au deuxième patient où il m’aidait. Pendant ces deux années, avec lui, trop courtes en raison de son décès prématuré, j’ai réalisé avec lui des grandes libérations antérieures, de la chirurgie à ciel ouvert puisqu’à l’époque il n’y avait pas d’arthroscopie. J’étais microchirurgien, chirurgien de la main, et l’arthroscopie de l’épaule ne faisait pas partie de ma formation ce d’autant qu’elle n’était pas encore très développée. Après mon clinicat qui dura 4 ans, je me suis installé dans le privé à Pontault Combault où j’ai lancé tout seul, un centre d’urgence main 24h sur 24.

Bigre, vous habitiez sur place ?

Oui, j’habitais sur place au début et j’opérais tous les jours. Je recevais les urgences 24h sur 24 et après deux à trois ans, Thierry Dubert est venu s’associer et le groupe a progressivement grandi. Installé en libéral, je me suis mis à l’arthroscopie de l’épaule vers 1991. J’avais assisté Laurent Lafosse en 1988 à Bichat quand j’étais interne et alors, il essayait de me montrer des choses à travers l’arthroscope directement à l’œil ! Je ne voyais absolument rien mais lui il voyait quelque chose et il pensait que c’était formidable ! Il faut dire que Laurent était un des pionniers de l’arthroscopie de l’épaule. J’ai donc véritablement débuté l’arthroscopie de l’épaule vers 1992 en allant voir les arthroscopeurs et en essayant de potasser l’arthroscopie. Mes premiers résultats arthroscopiques étaient assez décevants car à l’époque nous réalisions des réparations de coiffe très satisfaisantes par abord mini invasif. Quand j’ai évalué mes résultats après les cinquante premiers cas de réparation arthroscopique, j’ai constaté que j’avais plus de reruptures ! Mais la persévérance nous a montré que c’est aujourd’hui une technique fiable.

Cà ne vous a pas gêné de passer de la main à l’épaule arthroscopique ?

Je trouvais qu’il y avait une certaine similarité entre regarder dans un microscope et regarder dans un écran avec un arthroscope. J’ai trouvé petit à petit plus d’intérêt dans la chirurgie de l’épaule que dans la chirurgie de la main. La chirurgie de la main pour moi c’était la chirurgie de Guy Foucher, d’Alain Gilbert, de Michel Merle c’est à dire les transferts d’orteils… et j’ai trouvé que cette chirurgie n’évoluait que très peu alors que l’épaule évoluait très vite grâce à l’arthroscopie. Prenant de moins en moins de garde au SOS main de Pontault Combault, je me sentais progressivement exclu et après une phase de bi appartenance avec l’Institut de la Main entre 1995 et 2000, je décidais en 2000 d’être à plein temps à Jouvenet avec le groupe de l’Institut de la Main fondé par Raoul Tubiana et Alain Gilbert. Ainsi dans un groupe de 8 praticiens axés sur la chirurgie du membre supérieur, il m’était plus facile de développer la chirurgie de l’épaule. C’est ainsi qu’au sein d’une structure avec des « fellows » et la nécessité de publier, 90% de mon activité est représenté actuellement par l’épaule dégénérative, sportive mais aussi nerveuse. Je voudrais rendre hommage à Dominique Le Viet, qui a rejoint en même temps que moi en 1995 l’Institut de la Main. Durant toute sa carrière professionnelle, il a enseigné ses techniques aux plus jeunes chirurgiens, a amélioré et développé de nouvelles techniques et les a publiées dans les journaux de références. Il a ainsi largement contribué à la réputation de l’Institut.

Comment s’est constitué cet Institut ?

L’Institut de la Main et du Membre Supérieur a été fondé initialement par Raoul Tubiana et Alain Gilbert en 1985. Il s’est scindé en 95 en deux instituts. Au sein du groupe que j’ai rejoint, je soulignerai que ces grands acteurs de la chirurgie de la main, nous ont toujours appris à évaluer nos malades, revoir nos malades, publier et faire des symposiums tous les ans. L’enseignement était omniprésent avec en particulier 5 à 6 chirurgiens étrangers, sélectionnés et qui venaient se former durant 6 mois aux techniques de chirurgie réparatrice du membre supérieur. L’Institut de la Main est un lieu de prise en charge des patients mais aussi un lieu de recherche, de publication, de transmission et quand vous êtes baigné dans ce mode de fonctionnement, vous n’avez qu’une envie, c’est de continuer ! Je crois qu’on ne se façonne pas seul, et tous ces chirurgiens qui m’ont entouré m’ont permis de trouver petit à petit ma voie, c’est-à-dire opérer, consulter, rendre service aux patients, transmettre, décrire des nouvelles techniques, faire de la recherche. Il ne faut surtout pas faire les choses pour soi mais pour que les autres puissent aller encore plus loin. Je tiens beaucoup à la transmission.

Pourtant, l’Institut de la Main s’est récemment modifié…

Oui il s’est modifié parce que les caractères ont du mal parfois à s’entendre, les orientations sont un peu différentes. Certains étaient plus tentés de développer leur clientèle que de publier ou participer à une activité scientifique. Avant tout, l’Institut est un lieu où nous devions publier, décrire des nouvelles techniques, évoluer et son rayonnement international fait qu’il ne s’agit pas uniquement de remplir ses programmes opératoires ! C’est très important car une des règles de l’Institut était que l’on devait consulter au maximum trois fois par semaine, et on devait opérer au maximum deux jours par semaine. C’est-à-dire qu’au moins un à deux jours étaient dédiés à la recherche et à l’évaluation des résultats. Je crois que ces règles sont excellentes car quand on est jeune chirurgien on a toujours envie d’opérer plus… Il faut au contraire contrôler son activité chirurgicale, de consultation et d’acte opératoire pour dégager du temps pour la réflexion.

Parlez-nous de la Chaîne de l’Espoir ?

La chaîne de l’espoir est une ONG fondée par Alain Deloche et Éric Chesson en 1995 et qui a comme objectif de prendre en charge des enfants exclus du système de santé. Auparavant nous étions au sein de Médecin du Monde. Nous avons fondé la Chaîne de l’Espoir au début sous tutelle financière de Médecin de Monde, puis au bout de deux ou trois ans nous avons pris notre indépendance. La chaîne de l’espoir a pour mission d’opérer ces enfants atteints de pathologie cardiaque mais aussi orthopédique, plastique et digestive. Au départ les enfants étaient rapatriés en France, pris en charge dans une famille d’accueil, et opérés dans un hôpital ou une clinique. Les familles d’accueil s’occupaient de l’enfant durant la période péri opératoire et l’enfant guéri repartait dans son pays retrouver sa famille. Puis nous avons senti que notre action n’était pas suffisante, et qu’il fallait aller dans certains pays étrangers opérer et enseigner. Ainsi au début nous sommes allés au Vietnam et au Cambodge. Alain Deloche a été encore plus loin : on opérait, on transmettait, et on s’est dit, pourquoi ne pas construire un hôpital et y opérer des enfants pauvres tout en formant des chirurgiens ?

Et ce fut la troisième étape. Première étape on rapatrie des enfants et on les opère, deuxième étape on va à l’étranger opérer les enfants et on transmet aux chirurgiens, troisième étape il faut opérer avec les mêmes standards que chez nous et donc il faut construire des hôpitaux. Des hôpitaux du cœur ont été construits au Vietnam, au Cambodge. Là je voudrais insister sur le rôle d’Éric Cheysson car c’est sur lui que repose l’hôpital construit à Kaboul. Cet hôpital construit par Bouygues, est géré actuellement par la Fondation de l’Aga Khan et la formation est assurée par les médecins de la Chaîne de l’Espoir. Il y a toutes les spécialités : cœur, orthopédie, digestif, urologie, et maintenant il y a une maternité. Dans l’hôpital il y a une IRM, un scanner, et donc le standard européen dans un pays où règne le danger et l’insécurité. J’ai commencé à former des micro-chirurgiens sur place et il y a maintenant trois micro-chirurgiens qui sont capables de réparer les nerfs et les artères. Le budget de la Chaîne de l’Espoir est constitué de dons privés pour 80 % et le reste sous forme de mécénat d’entreprise et parfois de fonds institutionnels. On est parti d’un budget qui était de 4 à 5 millions d’euros par an à un budget aujourd’hui qui est autour de 30 millions d’euros par an avec 70 salariés à Paris, des antennes en province et une présence dans 82 pays.

Et à présent quels sont vos projets ?

Le problème actuel est que nous manquons d’acteurs, nous manquons de chirurgiens !

Il faut trouver des chirurgiens dans toutes les spécialités qui puissent se libérer une semaine. Dans notre société actuellement il est difficile de recruter des chirurgiens en exercice tant dans le privé que dans le public. Ils sont peu disponibles, ils sont soucieux de leur avenir financier et on ne trouve que très peu de collègues qui puissent se dégager régulièrement du temps pour faire des missions. Je crois que ces missions chirurgicales font partie de l’accomplissement du chirurgien pour plusieurs raisons : d’abord les pathologies rencontrées en mission ne se rencontrent plus en France ; ensuite si on y va pas, ces enfants ne seront jamais opérés. A Paris si vous n’êtes pas là une semaine vos patients seront très bien opérés par un collègue et ils seront très contents. Enfin l’évolution du monde actuel rend les gens de plus en plus isolés dans certains pays. Nous faisions des missions en Libye, en Irak, en Syrie et tous ces pays sont aujourd’hui dangereux et souvent inaccessibles. Les quelques chirurgiens qui sont là-bas sont totalement isolés. J’en viens à la télémédecine. Aujourd’hui la Chaîne de l’Espoir essaie de développer la télémédecine internationale avec consultation à distance et essayer d’offrir le plus d’aide possible à ces chirurgiens isolés. C’est pour cela qu’il faut essayer de faire participer plus de chirurgiens aux ONG car nous n’avons pas le droit de laisser des collègues chirurgiens isolés dans un monde où les fossés se creusent ! Au sein de la Chaîne de l’Espoir nous essayons de développer des outils numériques pour faire de la transmission.

C’est à dire ?

Un exemple : Daniel Sidi cardiologue et pédiatre à Necker, spécialiste en échographie cardiaque pratique le mercredi matin de la formation en direct. A Kaboul il y a un cardiologue avec deux ou trois enfants, et Daniel leur apprend à manier l’échographie. C’est à dire que le cardiologue à Kaboul essaye de faire le diagnostic de la malformation cardiaque, et Daniel à 10 000 km lui explique : « met la sonde ici, met la sonde là »… je trouve cela fabuleux. Je pense qu’en tant que chirurgien il faut donner du temps pour aider nos collègues dans ce sens. Il y a beaucoup d’argument pour dire qu’il faut que les jeunes chirurgiens continuent à faire ce qui n’est pas de l’humanitaire pour moi mais simplement de la transmission du savoir. C’est-à-dire que nous sommes à Paris, nous travaillons énormément, nous publions, nous sommes ravis quand nos publications sont acceptées mais il faut qu’elles soient utiles, non seulement pour nos collègues mais surtout pour les chirurgiens qui sont dans ces pays isolés et qui n’ont un contact facile avec Internet. Quand je reçois via Facebook des nouvelles d’un de mes anciens fellows qui vit à Alep en Syrie et qui souhaite coopérer avec la SFA car il organise les premières journées d’arthroscopie, je pense que nous devons nous impliquer !

Aujourd’hui d’ailleurs j’ai une fellow Iranienne qui reste un an pour se former en chirurgie arthroscopique de l’épaule. L’Iran est un pays ou nous réalisons des missions de chirurgie de l’enfant et je suis ravi puisque nous avons publié dans le JSES un article sur 13 transferts bipolaires du grand dorsal avec nos collègues iraniens. En résumé ce n’est pas de l’humanitaire, mais de la transmission du savoir à nos collègues chirurgiens.

Qu’est-ce qui vous fait courir dans la vie ?

C’est une excellente question ! Je suis encore dans une phase où le côté technique de la chirurgie de l’épaule m’intéresse !

Simplifier les techniques pour les transmettre c’est encore un domaine qui m’intéresse. Pour ce faire, il faut avoir beaucoup de patients, il faut beaucoup consulter, il faut encore beaucoup opérer. C’est peut-être probablement ce qui me fait courir actuellement ici à Paris. Ce qui me fait voyager beaucoup ce sont les rencontres. Ce n’est pas la technique qui me fait voyager beaucoup, mais c’est rencontrer des gens, voir comment ils travaillent, voir comment je peux leur apporter quelque chose. Ils m’apportent eux aussi beaucoup parce que c’est un échange permanent. Ces rencontres génèrent de plus le besoin d’écrire et ainsi d’ordonner ses idées et l’écriture m’apparaît au fil des années un élément important de transmission.

Quand nous allons dans ces pays, les chirurgiens ont reçu une formation différente de la nôtre ; par exemple si nous parlons de l’Amérique du Sud où l’arthroscopie est très développée et l’arthroplastie l’est moins, ces chirurgiens nous parle par exemple de l’arthrose du sujet jeune en disant : « nous pratiquons des arthrolyses, des capsulotomies antérieures, inférieures, circonférentielles sous arthroscopie et on s’aperçoit que les douleurs diminuent et ainsi ils repoussent les indications de l’arthroplastie ». Il y a un point aussi que je souhaitais souligner, c’est l’importance du contexte en chirurgie. Les missions m’ont appris que la prise en charge d’un travailleur en Asie qui plante du riz et qui réalise des mouvements extrêmement fins est totalement différente de celle d’un travailleur de Colombie qui avec une machette réalise des gestes beaucoup plus rustiques. C’est ce que j’appellerai volontiers « l’ethno chirurgie ».
Quand nous opérons à l’étranger nous n’opérons jamais seul, mais avec des chirurgiens locaux qui nous apprennent ce dont le patient a besoin, dans quel contexte de vie il évolue, quel est son travail, comment il travaille et c’est ce relationnel avec les chirurgiens locaux qui nous permettra d’adapter nos indications et nos techniques. J’ai recouru à l’étranger à des techniques que je ne ferai jamais à Paris. Tout ce mélange nous permet d’évoluer mais aussi de relativiser. Ce n’est pas forcément la technique qui nous semble la meilleure qui est la meilleure pour le patient !

Je terminerai simplement en soulignant que les échanges en consultation, au bloc opératoire entre jeunes chirurgiens passionnés et chirurgiens plus expérimentés, en France ou à l’étranger lors de missions de chirurgie infantile sont les raisons pour moi de continuer de courir.

Paru dans le numéro N°271 - Février 2018