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PHILIPPE LIVERNEAUX

Paru dans le numéro N°291 - Février 2020
Entretien consulté 423 fois

PHILIPPE LIVERNEAUX

Philippe Liverneaux est le président de la Société Française de Chirurgie de la Main, dont l’édition 2019 était placée sous le signe de l’innovation.
Il nous raconte son itinéraire guidé par ses origines et ses rencontres. Expert aux multiples facettes, que ce soit en chirurgie, mais aussi en neurosciences, en musique ou dans l’art de conter, ce touche à tout talentueux nous livre avec toute sa verve les clefs de ses succès.

Philippe Liverneaux, vous êtiez le président du GEM en 2019, parlez-nous un peu du congrès.

Pour l’édition 2019 le fil rouge du congrès, la thématique principale, c’était l’innovation sous toutes ses formes.

C’est-à-dire ?

Prenons par exemple l'impression 3D en chirurgie de la main : elle peut servir de multiples propos, nous allons en retenir trois.

En premier, la technique d’impression 3D peut servir l’enseignement : on peut imprimer des fractures complexes pour permettre aux étudiants de les reconnaître, de faire des ostéotomies, de placer des vis sur le modèle, par exemple. Nous avons développé deux produits qui servent à l’entraînement des internes à partir d’impressions 3D. L’un s’intéresse à la chirurgie osseuse, et l’autre à la chirurgie des parties molles, notamment en microchirurgie. Le premier est un simulateur de fractures du poignet, que nous avons utilisé pour une étude comparative avec deux groupes d’internes, un qui a travaillé sur le simulateur, l’autre sur sawbones : les résultats ont montré que ceux qui avaient appris sur le simulateur avaient de meilleurs résultats que le groupe sawbones.

Nous avons fait la même chose avec le second produit, un simulateur de parties molles pour la microchirurgie. Là encore deux groupes d’internes qui n’avaient jamais fait de microchirurgie ont pratiqué l’un sur le simulateur, et l’autre sur tubes de silicone classiques. On a demandé ensuite eux deux groupes de faire des anastomoses sur le rat. Résultat : ceux qui avaient appris sur le simulateur étaient bien plus à l’aise que l’autre groupe, et avaient diminué leur courbe d’apprentissage.

Voilà pour l’enseignement. Dans quel autre domaine l’impression 3D est-elle utile ?

L’impression 3D peut servir la recherche, car nous sommes souvent limités dans nos options pour effectuer nos travaux. Soit on prend des os de sujets anatomiques, mais qui ont perdu certaines caractéristiques du sujet vivant et ne permettent pas de faire des travaux de recherche reproductibles car on ne tombe jamais deux fois sur le même os, soit on utilise des sawbones. Ces derniers permettent d’obtenir une grande reproductibilité car ils sont produits industriellement, mais n’ont pas les caractéristiques mécaniques d’un os normal. Donc on a d’un côté un os normal mais pas reproductible, et de l’autre un os reproductible mais pas normal. L’impression 3D permet d’obtenir des couches extrêmement fines qui reproduisent la structure de l’os et ont des propriétés mécaniques qui sont proches de l’os normal. Cela nous permet de faire des études biomécaniques fiables et reproductibles sur de l’os synthétique.

Y a-t-il des applications pratiques directes pour les patients ?

Oui, bien sûr ! L’impression 3D est déjà utilisée dans l’application clinique, notamment pour faire des guides de coupe stériles qui nous aident à faire des ostéotomies très précises et beaucoup plus facilement qu’auparavant, comme par exemple le guide d’ostéotomie radiale de Newclip. Cette technologie de guides de coupes imprimés sur mesure est déjà très largement utilisée dans la chirurgie du bassin, du fémur, mais aussi dans d’autres spécialités comme la chirurgie maxillo-faciale. L’avenir, ce sera d’utiliser l’impression 3D pour produire directement des implants, c’est-à-dire plaques, vis, prothèses sur mesure, etc. C’est déjà technologiquement faisable -des Coréens ont déjà utilisé l'impression 3D pour fabriquer des plaques et même des implants- mais la législation européenne pour l’instant ne permet pas à un établissement de soin de fabriquer lui-même un implant.

Je crois qu’il y avait une conférence d’enseignement sur le sujet ?

Oui, présentée par une de mes élèves, Valérie Matter-Parrat. Il y a d’ailleurs eu une autre conférence qui parle d’une innovation tout aussi importante : la médecine régénératrice. J’ai demandé à Guy Magalon de Marseille, qui a une grande expérience dans ce domaine, de faire une conférence sur le sujet. Il a traité les cellules souches dans l’arthrose en chirurgie de la main.

Comment sont perçues ces innovations dans la profession ? Est-ce qu’être à la pointe peut comporter des risques pour le patient ?

Essayer d’avoir du recul par rapport à l’innovation est important. J’ai souhaité que l’on réfléchisse à l’innovation des points de vue historique et philosophique. C’est un ami, Georges Federmann, qui a beaucoup travaillé sur l’histoire de la médecine, notamment sous la Seconde Guerre Mondiale, qui va traiter le versant historique dans une conférence traitant les limites de l’innovation dans « l’expérimentation humaine », et fera un tour d’horizon des limites à ne pas dépasser en s’appuyant, par exemple, sur les expérimentations menées par les nazis.

Le versant philosophique sera traité là encore par un de mes anciens élèves, Chihab Taleb, féru de philosophie. Il est allé à la rencontre des anciens, des sages de la chirurgie de la main et a recueilli leurs réflexions sur le passé, le présent et le futur de l’avenir de la recherche sous l’angle de la philosophie.

Vous parlez d’innovation technologiques, mais qu’en est-il pour ce qui est des techniques chirurgicales ?

Nous avions une table ronde sur la chirurgie mini-invasive, que nous avons beaucoup développée dans mon service, notamment dans la chirurgie du poignet.

Pour les fractures du poignet, en utilisant une voie mini-invasive, nous n’utilisons plus de plâtre, plus d’attelle, plus de drainage, et nous faisons mobiliser notre patient immédiatement. Nous avons conservé l’idée d’Orbay avec la plaque verrouillée, mais en essayant de respecter les tissus en faisant la plus petite ouverture possible. Qu’est-ce que je risque à faire une petite voie d’abord si je peux l’agrandir ? C’est l’idée de cette voie mini-invasive : on ne risque rien, mais si on réussit à la maîtriser -bien sûr il y a une courbe d’apprentissage, d’où l’intérêt de la simulation- on s’aperçoit rapidement qu’elle offre des avantages comme le ligamentotaxis.

Nous avons développé avec toute l’équipe de l’EWAS (qui s’appelle désormais IWAS) et Christophe Mathoulin de nombreuses indications dans la chirurgie arthroscopique du poignet et nous faisons maintenant des cours dans le monde entier.

Est-ce limité au seul poignet ?

Non, on a poussé le concept aussi au niveau de la main, puisqu’on utilise des broches connectées qui nous permettent d’aller très loin dans les indications de brochage mini-invasif dans les fractures des métacarpiens, et même des phalanges. C’est un système que l’on a appelé le méta-HUS, « méta » pour métacarpien, car il a été développé au départ pour les fractures du métacarpien, « HUS » pour Hôpitaux Universitaires de Strasbourg ». C’est une extension de l’idée de Gérard Hoël qui l’a décrite au départ pour les fractures du radius avec le concept HK2.

Je voudrais revenir rapidement sur le poignet. Nous avons développé dans mon service une prothèse destinée aux fractures comminutives chez des patients très âgés, très ostéoporotiques, ce qui représente à peine 1% des indications de fractures du poignet. Cette prothèse, la Prosthelast, remplace uniquement la surface articulaire, et nous permet de résoudre les difficultés, car il n’y a plus de place pour les fixateurs en chirurgie du poignet.

Est-ce tout ce que vous vouliez évoquer en matière d’innovation ?

Oui, c’étaient les thèmes principaux de ce fil rouge. J’ai décidé de ne pas parler de robotique microchirurgicale (à part peut-être deux ou trois communications) car j’en ai déjà beaucoup parlé et j’ai publié de nombreux articles sur le sujet. Il y a une quinzaine d’années, nous étions six chirurgiens : quatre américains, un brésilien et moi-même. Nous nous sommes réunis à Sunnyvale en Californie et nous avons fondé une société qui s’appelle RAMSES, pour Robotic Assisted Micro Surgery and Endoscopic Society, et depuis chaque année nous nous réunissons un peu partout dans le monde pour tenter de développer de nouvelles techniques.

Lors de cette édition, il y avait deux nations invitées -le Japon et la Chine-, qu’est-ce qui a guidé ce choix ?

Le Japon n’est pas un hasard, car grâce à une bourse de l’Association Franco-Japonaise d’Orthopédie j’ai été le deuxième à être interne d’échange entre le Japon et la France. J’y ai passé trois mois, à Hiroshima, Kyoto et Tokyo. J’en ai profité pour apprendre un peu de japonais, et j’ai gardé des liens avec de nombreuses personnes avec qui j’ai travaillé là-bas. De nombreux chirurgiens japonais sont depuis venus dans mon service depuis, et mon épouse et moi sommes même parrains d’une petite fille née à Strasbourg pendant le long séjour de l’un d’entre eux, qui était resté deux ans !

Nous avons donc eu cinq Japonais qui étaient présents pour faire le point sur les nouveautés en matière de chirurgie de la main.

Vous avez des liens de longue date avec le Japon, est-ce la même chose pour la Chine ?

C’est beaucoup plus récent. Je suis allé plus de six fois en Chine ces deux dernières années, notamment à la demande d’un service de chirurgie de la main de Xuzhou, petite ville à l’échelle de la Chine : 10 millions d’habitants seulement… A chaque visite, j’essaie d’aller dans des congrès de différentes villes, ce qui me permet de découvrir de nouveaux services. Je m’y rends en tant que consultant, pour leur donner des conseils en matière de gestion, de publication, de recherche, les aider à communiquer dans des congrès. D’ailleurs l’équipe de chirurgie de la main du Renci Hospital (44 chirurgiens) a communiqué cette année pour la première fois hors de Chine au congrès international de chirurgie de la main de l’IFSSH à Berlin.

Le congrès était placé sous le signe de l’innovation, avez-vous également innové dans son organisation?

Oui, nous avons bousculé un peu les habitudes. Prenez le dîner de gala : je ne voulais pas que l’on s’y ennuie. Je suis quelqu’un de très rigoureux, très sérieux, mais j’aime bien m’amuser ! Le dîner s’est déroulé au 34e étage de la tour Hyatt, avec vue sur la Tour Eiffel, et le spectacle était assuré par des chirurgiens de la main ! Il a fallu changer la salle à la dernière minute à cause de la grève, ce qui n’était pas une sinécure, mais on l’a fait !

Il y a eu également un pré-congrès le Mercredi à l’école de chirurgie du Fer à Moulin avec une cinquantaine de participants, où on a fait le point sur les nouveautés en matière de fracture du radius distal. Il y avait des experts français, mais également d'Argentine, d’Australie, du Japon qui ont procédé aux démonstrations, puis ont aidé les participants à reproduire les techniques de pointe en chirurgie mini-invasive et arthroscopie du poignet.

Nous avons eu une séance de dédicace le soir, car il y a parmi les chirurgiens de la main des auteurs ; trois livres étaient à l’honneur : un ouvrage sur Léonard de Vinci par Dominique Le Nen, ancien président, une BD pour enfants par Adeline Cambon-Binder et enfin un roman historique écrit par mes soins.

Dernière petite particularité : nous avons mené une table ronde très importante sur les aspects juridiques de la chirurgie de la main, animée par Yves Jacob, de Metz. Elle a réuni des experts auprès de la Cour de cassation, des juristes, des avocats, des magistrats, qui ont fait un tour d’horizon du versant juridique de notre pratique.

J'aimerais revenir brièvement sur un thème qui a provoqué de nombreuses réactions récemment, suite à la parution de votre ouvrage : la live surgery. Au-delà de la polémique, pouvez-vous nous en dire quelques mots ?

Cet ouvrage est né un jour où, alors que je furetais sur un réseau professionnel, je suis tombé sur une chirurgie en direct effectuée lors d'un congrès sans aucune mesure d'asepsie. J'ai publié un commentaire sur le réseau pour mettre en avant la dangerosité de l'opération dans de telles conditions, et cela a provoqué des réactions pour le moins houleuses. Tous mes messages furent rapidement supprimés, et c'est ce qui m'a conduit à l'écriture de ce livre, car la liberté d'expression est pour moi essentielle. Après des recherches dans la littérature, les partisans et les détracteurs de la live surgery sont en nombre égal. Ce livre, écrit en quelques semaines, a eu le mérite de lancer un débat constructif autour des chirurgies en direct.

Pour moi, elles ne sont pas le meilleur moyen pour enseigner la chirurgie, tout comme les "relive", ces vidéos de chirurgies montées. Il y a une troisième voie possible, et nous avons commencé à y travailler dans mon service. Avec un interne, nous enregistrons des dizaines de vidéos de fractures du poignet en mini-invasif. Après visionnage, pour la première étape nous recherchons les erreurs commises pour chaque opération ; nous allons voir les opérateurs pour leur faire lire un article sur la technique, et visionner une vidéo de technique idéale. La deuxième étape consiste à enregistrer de nouveau les opérateurs concernés réalisant la même chirurgie pour enfin, lors de l'étape finale, débusquer à nouveau les erreurs commises et analyser la progression des opérateurs. Cela nous permet de leur faire un retour constructif sur leur pratique.

C'est une technique qui est couramment utilisée par les sportifs qui font des analyses tactiques pour les footballeurs, des analyses biomécaniques de leur gestuelle en physiologie du mouvement pour les athlètes, alors pourquoi ne pourrait-on pas l'appliquer à la pratique chirurgicale ? C'est, me semble-t-il, une alternative à la live surgery bien plus efficace.

Vous parliez tout à l'heure de vos voyages en Chine et au Japon, entre autres. Avez-vous le goût du voyage ?

Oui, cela peut s'expliquer par mon histoire personnelle. Bien que ma famille soit une famille champenoise, établie depuis des siècles en Champagne, je suis né en Côte d'Ivoire : j'ai appris à marcher et parler à Abidjan. J'ai été déraciné très jeune, et j'en ai souffert étant enfant, mais cela a l'avantage de faire de moi une personne qui n'est attachée à aucune terre. Mon épouse, qui est cheffe de cuisine, est celle qui m'a donné mon équilibre. Sa présence à mes côtés est capitale, elle me procure cette assise qui me donne la force et l'envie de continuer, malgré une vie un peu folle.

Vous avez passé toute votre enfance en Côte d’Ivoire ?

Non, nous sommes rentrés en France. J'y ai découvert ma passion pour la musique et rencontré mon premier maître, Pierre Penassou, un artiste de renommée internationale qui donnait des cours au Conservatoire de Reims, où j'ai étudié et pratiqué le violoncelle pendant dix ans. La musique a eu beaucoup d'importance pour moi, car c'était l'école du travail acharné, de la rigueur, et cela ne m'a jamais quitté.
Plus tard, en quatrième, j'ai rencontré un autre mentor, Jean Lépine, qui était mon professeur de français, avec qui nous étudions le français, le grec et le latin. Il était extrêmement rigoureux et exigeant, et il a marqué mon esprit car un jour m'a qualifié de "brouillon", ce qui m'a blessé à l'époque mais m'a guidé pour la suite. C'est peut-être grâce à cette phrase que toute ma vie j'ai essayé d'être le plus clair possible.

J'ai fait mes études de médecine à Reims, en champagne, près de ma famille, puis j'ai fait tout mon internat, tout mon clinicat et tout ma recherche à Paris : je me considère donc chirurgicalement comme un ancien parisien. J'ai commencé la chirurgie en premier semestre à Bichat et Jacques Duparc avait renoncé à m'accorder la moindre attention, parce que j'étais trop jeune. J'étais tellement nul qu'il ne prenait même pas la peine de m'engueuler... J'y ai rencontré Jean-Yves Alnot également, qui serait plus tard mon patron quand je serais chef de clinique. Puis j'ai fait mon deuxième semestre à Cochin avec Jean-Marie Postel et Luc Kerboull et enfin, après deux années d'internat, je me suis remis en question. La chirurgie était un peu trop violente à mon goût, et je ne me sentais pas vraiment à l'aise dans ce monde de chirurgiens.

A cette époque, le CNES et l'Agence Spatiale Européenne se préparaient à faire des vols habités ; il y avait un projet de navette spatiale européenne qui s'appelait Hermès, je me suis donc dit que j'allais tenter ma chance. J'y suis allé au culot et j'ai frappé à la porte du Centre d'Etudes Spatiales à Paris, où j'ai rencontré René Bost, qui m'a bien orienté. Il a passé un coup de fil qui a provoqué la troisième rencontre marquante de ma vie.

C'est un drôle de virage ! Qui était cette personne ?

Francis Lestienne, qui était directeur de recherche au CNRS, qui a lancé des programmes de recherche dans l'espace, notamment la physiologie neurosensorielle et le mal de l'espace. Il m'a accueilli dans le laboratoire d'Alain Berthoz, directeur du labo et professeur au Collège de France. Je lui ai dit que je voulais faire un DEA en biomécanique, et il m'a répondu qu'ils ne faisaient pas de biomécanique, mais des neurosciences, et qu'il fallait donc que je passe un DEA de neurosciences. Je n'y connaissais rien mais je me suis lancé quand même. Je suis passé des blocs opératoires à Cochin à un laboratoire à Jussieu plein d'amiante, en train de découper des cerveaux de souris et les passer au microscope à immunofluorescence... Je me suis dit que j'avais peut-être fait une connerie...

Vous avez persisté ?

Oui, j'ai continué. Le rythme dans un labo est bien différent de la chirurgie. Parfois on reste une semaine ou deux sans rien faire, et puis une idée surgit et c'est le branle-bas de combat ! On passe jour et nuit au laboratoire, les week-ends aussi. On m'avait donné une salle à les caves, là où Marat avait été assassiné dans sa baignoire, je trouvais ça amusant ! C'était sale, il y avait du salpêtre partout, et j'avais dû repeindre moi-même pour que ce soit plus accueillant. Je me prenais des décharges quand le rouleau touchait les fils électriques... C'était un laboratoire incroyable où j'ai passé deux années à temps complet. J'y ai rencontré des gens extraordinaires, notamment des astronautes. J'ai rencontré là-bas Jean-Loup Chrétien, Patrick Baudry et surtout Claudie Haigneré -à l'époque elle s'appelait André-Deshays. On a partagé le même bureau pendant ces deux années ; son rêve c’était d’être astronaute, comme moi. Finalement, c'est elle qui a volé...

Sur quoi portaient vos recherches dans ce laboratoire ?

Pendant la deuxième année, j'ai fait mon service militaire. J'ai été affecté à un laboratoire de neurosciences grâce aux relations d'Alain Berthoz et de Francis Lestienne, j'y ai fait des recherches amusantes, car c'était un laboratoire de neurosciences qui était orienté vers la recherche spatiale. A l'époque il y avait le projet Rhésus, qui visait à envoyer un singe dans l'espace. Nous travaillions simultanément avec les Américains et les Soviétiques pour envoyer un singe dans la navette spatiale ou dans un Soyouz, et c'était une course entre les deux pour y arriver le premier. Le projet consistait à envoyer le singe dans l'espace et faire des expériences ; il était bardé de capteurs de tension, de pression artérielle, de fréquence respiratoire, etc. Le colonel Milhaud, chercheur en neurosciences et directeur du laboratoire, m'a dit : "Débrouille-toi pour que le singe ne s'emmerde pas!". Dans la navette, le singe avait un moniteur devant lui. J'ai testé plusieurs types d'images et de films pour observer ses réactions, et la seule chose qui le divertissait sans l'exciter, c'était... le clip de "3 minutes 50 de bonheur", par Carlos et Sylvie Vartan !

J’ai donc dit au colonel « Mon colonel il faut emmener Carlos et Sylvie Vartan dans la navette spatiale, c'est le seul moyen pour que le singe ne bouge pas. » Je suis finalement allé à Atlanta pour apprendre au singe comment utiliser l'ordinateur.

Ça n'est vraiment pas banal ! C'est après cette aventure que vous avez quitté le laboratoire ?

Presque. J'ai terminé pendant la fin de mon service militaire mon second DEA, en biomécanique cette fois. La chirurgie a commencé à me manquer. J'ai tout de même voulu terminer ma thèse de sciences, ce qui m'a pris trois ans. J'ai ensuite repris l'internat, je suis allé un peu partout : Cochin, Versailles, Bobigny, Bondy, Garches, Ambroise Paré, Boucicaut, et j'en oublie.
Ensuite j'ai été chef à Bichat; Jean-Yves Alnot y était le patron, et je me considère comme un de ses élèves. Jean-Yves Alnot ést un ours mal léché, un peu bourru, qui nous engueulait du matin jusqu'au soir, mais c'était un excellent enseignant. Tous ceux qui sont passés chez lui ont été formés de façon remarquable, avec beaucoup de rigueur. Et je crois que parmi les personnes que j'ai citées, mon prof de violoncelle, mon prof de français, mon prof de recherche, mon colonel, c’est Jean-Yves Alnot qui a formé mon esprit chirurgical.

Bichat a donc été très important pour vous !

Plus que vous ne pensez !
Un jour, à minuit, arrive une très jolie patiente avec une fracture ouverte de jambe terrible. Je l’opère, et qu’est-ce qui se passe ? Une chose qui ne devrait pas arriver et que le conseil de l'Ordre aujourd'hui réprouve : le coup de foudre ! Aujourd'hui nous sommes mariés depuis vingt-cinq ans, avec deux enfants...

Avec mon épouse, nous avons eu envie de changer d'air, après quatre années passées à Bichat. Nous voulions quitter la vie parisienne, Nous nous sommes installés d'abord à Cognac, où nous sommes restés sept ans, jusqu'à ce que la chirurgie ferme dans l'hôpital. J’y ai monté le service de la main, mais je faisais un peu toute la chirurgie orthopédique, les fractures de du fémur, de l'épaule, etc. Un jour, j'ai vu arriver un patient de 89 ans, avec une amputation complète de la main. Le patient était trop âgé, et je n'avais pas envie de le replanter, mais l'anesthésiste m'a dit "Allez, tente le coup, on verra bien !". Je l'ai donc replanté, et j'ai établi un nouveau record du monde : à 89 ans, il devenait le plus vieux replanté au monde. Le précédent record était tenu par un Chinois de 82 ans...

Où êtes-vous allés à la fermeture de l'hôpital ?

Je suis allé à Rochefort, suffisamment près pour conserver ma patientèle. Malheureusement je n'y suis resté que trois ans, car je n'avais pas les moyens de travailler comme je le souhaitais. Après ces trois années, j'ai donc cherché un nouvel établissement et me suis retrouvé au CHU de Reims, sur les conseils de Jean-Yves Alnot. L'ambiance y était pour le moins compliquée, et à l'époque je ne m'y suis pas senti à l'aise. Cela s'est très largement assaini depuis, et l'équipe actuelle est excellente.

Christophe Oberlin m'a appelé un jour, alors que je descendais les pistes à Chamonix, pour me dire qu'il y avait un poste qui se libérait à Strasbourg.

C'est comme ça que vous y avez atterri ?

Oui ! J'y ai fait mon trou, même si les premières années ont été dures : j'ai connu quelques difficultés pour m'intégrer. Heureusement j'étais entouré de personnes compétentes et chaleureuses. Je voudrais citer trois femmes formidables. Sybille Facca, qui a été presque ma première interne et que j'ai nommée PUPH il y a quelques années ; je lui ai cédé la chefferie de service quand je suis devenu chef de pôle de l’orthopédie, de la plastique, du maxillofacial et de la main. La deuxième personne que je dois citer est Stéphanie Gouzou, qui est une excellente opératrice et le pilier du service. Elle joue un rôle très important dans l'enseignement des internes, c’est une organisatrice hors pair et surtout un chirurgien d’une technicité remarquable. La troisième femme que j'aimerais citer est ma secrétaire, Isabelle Urfer, qui m'est très fidèle depuis de nombreuses années, et qui a surtout une grande psychologie avec les patients et rattrape pas mal de malentendus. Nous nous entendons très bien.

Comment est organisé le service ?

Nous avons subi très récemment un déménagement, comme de nombreux hôpitaux ; en 2018 l'activité d’orthopédie et de plastique était complètement dispersée sur au moins trois localisations. Au CTO, qui est devenu le CCOM, il n'y avait plus d'activité de traumatologie du tout, simplement une activité de chirurgie froide d’orthopédie, essentiellement des membres inférieur et supérieur. On était dans un petit établissement à échelle humaine, familiale et, il faut l'avouer, un peu laissé à l'abandon par les instances, ce qui nous a donné une liberté exceptionnelle de nous organiser. On a travaillé comme dans une clinique, à toute vitesse, dans une très bonne ambiance et nous avions un rendement remarquable.

Vous y avez monté le service de chirurgie de la main ?

Oui, en l'espace de quinze ans ce service est devenu un vrai service de chirurgie de la main. On ne fait que de la chirurgie de la main, avec de la chirurgie des nerfs périphériques. Nous opérons énormément de fractures du poignet (à peu près 700 à 800 par an) et faisons beaucoup de traumatologie osseuse. Il y a aussi bien sûr de la neuro-orthopédie : on prend en charge les tétraplégies, les spastiques, les plexus...

Le service est très organisé. Nous avons un staff de traumatologie tous les matins de 8h à 8h30. Dans ce staff nous voyons avec les internes et chefs de clinique tous les patients qui restent à opérer de la garde, sur lesquels nous discutons des diagnostics et des indications opératoires afin de les programmer dans la journée, ou deux ou trois jours après selon la gravité. Nous revoyons tous les comptes rendus opératoires des patients qui ont été opérés la veille et enfin toute la bobologie passe au peigne fin, y compris les petites entorses ou les doigts en maillet : tout passe au staff du matin. Les comptes rendus opératoires tiennent en une page, même si l’opération est compliquée : tout doit tenir en une page, donc il faut vraiment être très rigoureux et dans le compte rendu opératoire figurent toutes les photos, toutes les radiographies, l’IRM, l’échographie si besoin, avant et après l'intervention, ce qui nous permet le lendemain matin de travailler sur des images plutôt que sur des mots.

A propos d'imagerie, il me semble que vous utilisez beaucoup l'échographe dans votre pratique...

Dans le service nous utilisons beaucoup l’échographie, non pas pour faire des canaux carpiens parce que ce serait un gadget inutile, mais nous l'utilisons essentiellement aux urgences et au bloc opératoire. L'échographie est utilisée par les internes qui doivent faire des diagnostics de phlegmons, de corps étrangers, d’hémarthroses... On ne va pas importuner les radiologues de ville ou le radiologue de garde pour ce genre de choses. Nous utilisons aussi régulièrement l’échographie au bloc opératoire notamment pour opérer les phlegmons par une technique mini-invasive ; sans ouvrir du tout, nous nettoyons les phlegmons grâce à l'échographie qui nous permet d'aller à l'intérieur de la gaine sans avoir besoin d'ouvrir.

Nous avons une activité essentiellement ambulatoire, et officiellement nous n'avons aucun lit ; plus de 90 % de nos patients sont opérés en ambulatoire, y compris les fractures du poignet lorsqu'elles arrivent et qu'elles ne font pas trop mal, elles sont sédatées, on donne aux patients des antalgiques, une attelle, une consultation d’anesthésie et ils repartent chez eux et ils sont opérés le lendemain ou deux ou trois jours après en ambulatoire, tranquillement. Alors évidemment nous avons des exceptions comme des patients très âgés ou des fractures avec des lésions vasculaires : nous pouvons occuper quatre places dans le service d'hospitalisation, mais nous essayons de tout faire en en ambulatoire.

Tout cela a l'air bien rôdé !

Nous sommes extrêmement bien organisés, mais nous subissons depuis le déménagement de nombreuses crises :
manque d’IBODE, d'infirmières, d’anesthésistes. Et puis maintenant nous sommes en pleine grève des internes, que nous soutenons bien entendu, mais tous ces éléments depuis le déménagement compliquent les choses, et chacun est un peu à bout. Nous avons un outil magnifique, mais à l'intérieur nous avons encore de nombreux problèmes à régler. Je n'ai pas de craintes pour l'avenir, cela dit : je pense que l'outil qu'on nous a donné est excellent, et nous saurons nous adapter à ces difficultés. L'année prochaine en février nous allons souffler notre première bougie, je pense que le bilan sera tout de même positif , du moins je l’espère...

Paru dans le numéro N°291 - Février 2020