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PHILIPPE LANDREAU

Paru dans le numéro N°294 - Mai 2020
Entretien consulté 271 fois

PHILIPPE LANDREAU

Philippe Landreau mène une vie extraordinaire pleine de régularité : c’est comme un métronome qui se réinvente décade après décade, une mue après l’autre. Entretien avec un grand passionné.

Philippe Landreau, vous avez eu plusieurs vies, qui vont ont mené à devenir un grand nom de l’orthopédie et de la chirurgie du sport. Tout a commencé à Paris ?

Oui,  j’ai effectivement un parcours un peu particulier. Ma vie a été constituée de phases d’à peu près 10 ans. Cela signifie que je vais probablement passer 10 ans à Dubaï…

Je suis un Angevin qui a réussi l’internat de Paris. Elève de Jacques Witvoët, j’ai passé pas mal de temps comme interne et chef de clinique à St Louis où existait son service à l’époque ; c’était une école rigoureuse. Le Patron était sévère mais son enseignement extrêmement riche.

Toute son éducation passait par ce que l’on appelait le staff du matin au cours duquel étaient discutés tous les patients opérés ; on apprenait beaucoup. Le service avait de plus un autre avantage car trois mentors était présents. En plus du Patron, il y avait Laurent Sedel et Pascal Christel agrégés dans le service. C’est à cette période que je me suis dirigé plus particulièrement vers la chirurgie du sport et la chirurgie arthroscopique. Mais nous avions aussi l’enseignement de la prothèse dans le service. Parallèlement, parce que l’arthroscopie était en pleine évolution, je me suis orienté aussi vers l’épaule. Vers 1995, avec Pascal Christel, je me souviens que nous avions débuté les premières techniques du traitement arthroscopique de l’instabilité avec la technique de Morgan où on passait les fils au travers de la glène, et on suturait sur le sous-épineux. Les résultats étaient loin d’être bons, mais nous défrichions ! Je crois qu’on atteignait 50 % de récidive (si ce n’est plus), mais il n’y avait pas encore d’ancres fiables à l’époque.

Voilà l'environnement qui m'a conduit à m'intéresser à ces deux articulations que sont le genou et l’épaule et que je pratique encore maintenant.

Mais c’est aussi dans ce service que j’ai lié des amitiés fortes qui durent encore aujourd’hui. Le patron était membre du très sérieux groupe universitaire sur les prothèses, le GUEPAR. Pour parodier ce groupe, nous avons été plusieurs internes, chefs et anciens chefs, à créer le GRODAR, Groupe de Recherche Orthopédique pour le Développement des Arthroplasties de Reprise! Ceci témoigne bien de l’ambiance excellente qui existait entre nous. Ce qui était au départ un gag a perduré jusqu’à aujourd’hui en une amitié solide et le GRODAR se réunit chaque année au moment de la SOFCOT. Le Patron est d’ailleurs invité pour sa plus grande joie. Et personne ne sera étonné d’apprendre qu’on ne parle pas beaucoup d’arthroplastie pendant le dîner…

Quels sont les services qui vous ont marqué à Paris ?

Il y a beaucoup de services qui m’ont marqué, en plus de celui de Jacques Witvoet. J’ai par exemple appris énormément dans le service d’orthopédie de Montfermeil, dirigé par Philippe Moinet. Je suis passé à Tenon (à l’époque ou Thierry Judet débutait), à Trousseau (H. Carlioz), à Cochin chez Michel Postel, et à Beaujon à l’époque où il y avait Bruno Lasalle. J’ai eu une formation assez générale en orthopédie : les seuls services où je ne suis pas allé sont les services de chirurgie de la main. Je ne suis pas passé à la Pitié, ni comme interne ni comme chef, mais j’y ai ensuite eu un poste d’attaché quand le besoin d’un arthroscopiste s’est fait sentir. Gérard Saillant m'a un jour demandé de monter un club d’arthroscopie dans le service, dans le but de faire de l’enseignement pour les internes et les chefs. Ce fut une très bonne expérience, qui s'est prolongée plusieurs années.

Quand je suis parti dans le privé, une autre personne m’a influencé : Philippe Cartier. Il n’était pas patron de service hospitalier, mais j’ai complété ma connaissance sur les prothèses de genoux avec lui. Je suis resté dix ans à la clinique des Lilas à travailler à ses côtés. Après avoir découvert et approfondi la chirurgie prothétique avec Witvoet, la suite logique était de me former auprès de Philippe Cartier sur les  principes d’unicompartimentale, entre autres. Nous avons même participé ensemble à un symposium de la SOFCOT sur les unis. J’ai beaucoup appris avec lui : c’était un personnage original, assez exubérant, mais avec une énorme expérience.

Aux Lilas, j’ai également rencontré Frédéric Laude. Nous avons opéré côte-à-côte pendant des années et sommes devenus amis. Il m’a ensuite rejoint  à la Clinique du Sport. En parallèle du centre du genou de Philippe Cartier, j’ai monté un centre médico-chirurgical de l’épaule. Il a connu un certain succès, et pas mal de jeunes collègues ont suivi.

J'étais allé voir Laurent Lafosse qui développait des techniques de réparation arthroscopique de l’épaule assez uniques à l’époque. Je suis revenu d’Annecy en me disant que c’était ce qu’il fallait implanter à Paris : nous étions je crois en 1999. Quand j’ai commencé, il n’y avait pas à disposition les instrumentations que l’on a maintenant, et j’ai publié la première série de coiffe sous arthroscopie dans Maîtrise orthopédique : c’était probablement une des premières séries évoquant l’insertion du sus-épineux sur le trochiter sans appeler ça le footprint. Le sujet de l’étude était une petite série de ruptures du supra-épineux où l'on avait fait des arthroscanners post-opératoires à tous les patients, et nous avions montré qu’il y avait une partie qui cicatrisait complètement, et d’autres cas qui n'avaient qu’une cicatrisation incomplète sur le trochiter. Cela a marqué le début de mon expérience en chirurgie arthroscopique de réparation de la coiffe. On était peu à en faire à l’époque.

C’était en 2001, dans le numéro 109 : « La réparation arthroscopique du sus-épineux est-elle une alternative au traitement chirurgical classique ».

C’est un titre qui est maintenant désuet : on se demande ce que ça veut dire car de nos jours, tout le monde répare les coiffes sous arthroscopie. Ca montre que nous étions au début.

Comme je n’étais pas hospitalier, je trouvais çà plus sympa de publier dans Maîtrise orthopédique que, par exemple, dans la Revue de chirurgie orthopédique, ce qui était probablement, sur le plan des publications et travaux, une erreur stratégique. Ce devait être une manie : nous avions commis le même “impair" avec Pascal Christel et Patrick Djian en publiant la première série de mosaicplasty française dans Maîtrise Orthopédique, quelques années plus tôt : "Les greffes ostéochondrales selon la technique de la mosaicplasty”, en 1998.  On trouvait que MO était une belle initiative, et nous avions eu envie de le soutenir dès le début !

Cette deuxième période de vie de 10 ans, aux Lilas, a donc été marquée par cette double activité : la chirurgie du genou (aussi bien ligaments que prothèses) et la chirurgie de l’épaule.

Qu’est-ce qui vous a conduit à ouvrir un nouveau chapitre dans votre carrière ?

Mon ami Luc Kerboull avait alors repris la direction médicale de la clinique du sport, suite à son rachat par la GMF. Pour les plus jeunes qui n'en auraient pas entendu parler, suite au scandale du Xénopi, la Clinique  du sport avait connu de grosses difficultés financières et avait été rachetée par la GMF, puis par la Générale de Santé. Ils ont alors demandé à Luc Kerboull d’être directeur médical du centre et, comme nous nous connaissions depuis longtemps, il a fait appel à moi pour contribuer au développement de la chirurgie du sport dans ce projet. Je suis parti dans cette aventure en 2001 ; je travaillais au début dans les deux structures à la fois, puis je suis passé rapidement à temps plein avec Luc. Cela a été un succès et nous avons même monté un centre de consultation, l’Espace Médical Vauban, qui existe toujours. L'idée était d’avoir une indépendance pour les consultations tout en continuant à opérer à la Clinique du sport.

Durant cette période parisienne, vous vous êtes beaucoup impliqué dans la SFA : pourquoi la SFA plutôt qu'une autre société savante ?

Dans ma génération, quand on était chef ou après avoir été chef, on n’avait pas vraiment envie d’être dans les sociétés "traditionnelles". La SOFCOT, à l’époque, avait une image académique et plutôt universitaire; je pense sincèrement qu’elle a évolué depuis cette époque et j’ai d’ailleurs accepté de faire partie du bureau par la suite pour en être trésorier. La SFA renvoyait l’image d'une société rassemblant de jeunes chirurgiens dynamiques s'intéressant à une chirurgie plus récente que la chirurgie classique. François Kelberine et d'autres m’ont approché, et cela s’est fait progressivement, en participant à des enseignements, comme par exemple ce cours commun avec la société d’arthroscopie lituanienne où la SFA avait envoyé un groupe de chirurgiens pendant plusieurs jours à Kaunas. Je n’étais alors pas encore vraiment impliqué dans la SFA, j’en étais un simple membre, mais de fil en aiguille on m’a proposé de m’investir de plus en plus et j’ai fini par rentrer au bureau. Ce n'était pas la carrière au sein d'une société qui m'intéressait, mais cet incroyable échange d’idées et d’expérience au milieu de gens parfois brillants, dans une atmosphère conviviale. C’est un moyen d’être aspiré par le haut et à la SFA, il y avait cet esprit. Philippe Hardy, par exemple, y était très impliqué et il a été de ceux qui m’ont convaincu d’être de plus en plus actif au sein de cette société.

Dans mon engagement, en dehors de l’activité au sein du bureau et au cours des congrès,  j’ai en particulier eu la charge pendant quelques années des annales de la SFA qui ont évolué avec les livres Perspectives en arthroscopie, éditées par Springer puis les numéros spéciaux SFA de la Revue de Chirurgie Orthopédique, ce qui a permis une visibilité accrue de la société et de ses travaux.

Vous souvenez-vous de moments forts liés à cet investissement dans la SFA ?

Je trouve qu’à la SFA de nombreux moments ont été forts, tous les congrès ont été marquants : les membres étaient toujours plus nombreux, et chaque année le congrès accueillait plus de participants que l’année précédente. La qualité des symposiums était remarquable, car ils s'appuyaient toujours sur de véritables études multicentriques, sur des séries, ce qui n’est pas le cas dans la majorité des autres sociétés.

Plus personnellement, l’étude que j'ai menée avec Pierre-Henri Flurin a constitué un moment fort : nous avons alors été co-directeurs d’un symposium sur le réparation arthroscopique de la coiffe, c’était au congrès de Bordeaux en 2004. Quelques années après que j'ai commencé à réparer les coiffes sous arthroscopie, nous avions formé un petit groupe de chirurgiens qui pratiquait cette intervention; à l’époque, le critère pour participer au symposium était d’avoir réalisé au moins 50 coiffes sous arthroscopie afin de sélectionner des opérateurs qui avaient déjà dépassé leur courbe d'apprentissage. Je me souviens que nous avions intégré Olivier Courage bien qu'il n'en ait réalisé que 47 ou 48 parce que voulions absolument bénéficier de son expérience et de sa participation, et puis parce qu’on l’aimait bien ! Je crois que c’est de cette façon qu’il commença à s’impliquer lui aussi à la SFA. Cela a donné une étude rétrospective sur 500 cas de réparation du supra-épineux avec contrôle arthroscanner ou arthro-IRM, exactement comme l’étude que j’avais faite auparavant dans Maîtrise, mais à plus grande échelle. 500 cas, plusieurs centres, pour montrer qu’il y avait 50 % de coiffes complètement cicatrisés, 25% à la cicatrisation partielle et enfin 25 % d’échecs anatomiques ce qui ne voulait pas dire forcément un échec clinique.
Autre moment marquant : ma présidence du congrès à Paris en 2002. C’était un moment fort, parce que j’étais très honoré d’avoir la responsabilité d’être le président d'un si beau congrès.

Enfin, lors du dernier congrès auquel j’ai participé, j’ai été nommé membre d’honneur : ce genre de chose est toujours émouvant car cela rappelle comment on a pu contribuer à la progression d’une société comme celle-là. Cela confirme aussi que les années ont passé...

C’est à peu près à cette période que vous avez mis en place le Knee course, n'est-ce pas ?

Là encore, c'est une histoire de rencontres. Le cours épaule de Val d’Isère avait déjà eu deux ou trois sessions je crois et avait rencontré un grand succès. François Kelberine avait très tôt été actif dans les Cadaveric Courses de la SFA avec l’IRCAD à Strasbourg et il me demandait régulièrement d’y participer. Un soir, alors que nous dinions à Strasbourg avec François après avoir participé à un des cours de la SFA,  j'ai lancé : « pourquoi on ne ferait pas la même chose pour le genou ? ».  François, que l’on connaît pour son énergie et son enthousiasme, a tout de suite été d’accord pour ce projet. Nous ne pouvions le faire seuls, mais nous connaissions à l’époque déjà bien Corinne Bensimon et ses qualités humaines et professionnelles : nous lui avons proposé de nous rejoindre, et elle a accepté. Nous avons débuté à trois pour l’organisation lors des premières années puis d'autres nous ont rejoints par la suite comme Nicolas Graveleau et Sébastien Lustig récemment. Nous avons vite réalisé que si nous voulions inscrire le Knee course dans la durée, il fallait intégrer la génération suivante. Nicolas et Sébastien ont beaucoup apporté et ils vont continuer.

Cela fait déjà une vie parisienne bien remplie…

Oui, et elle continue encore par l'intermédiaire de cette petite feuille de chou qui s’appelle Index, dont je suis le rédacteur en chef. C’est une vieille histoire, j’avais monté ça avec Olivier Rouillon, médecin du sport. On travaillait ensemble à l’époque et on a créé Index avec les moyens du bord; c’était assez compliqué parce qu’on gérait tout, y compris la maquette et l’impression. On a failli tout laisser tomber, faute de temps et de moyens, mais le laboratoire Leo Pharma nous contacté un jour pour nous dire : « On trouve ça génial, on est prêts à le financer. » Cela nous a permis de continuer. Index, c’est finalement une sorte de Reader’s Digest qui devient de plus en plus pertinent étant donné la foison d’articles de la littérature ce qui rend impossible une lecture exhaustive.

Voilà pour la troisième “tranche de vie”, la période Clinique du Sport, qui a duré environ 10 ans. On m’a alors proposé d’aller travailler à Aspetar, au Qatar.

Comment s’est présentée cette opportunité ?

Gérard Saillant qui allait devenir le nouveau directeur médical de cet hôpital récent dédié aux sportifs, et Hakim Chalabi, chef de service de médecine du sport (plus tard directeur adjoint) avaient besoin d’un chirurgien qui avait de l’expérience dans le domaine du sport pour développer le service de chirurgie. Comme j’avais pas mal développé cette orientation pendant mes dix années à la Clinique du sport, et même auparavant aux Lilas, j’étais pour eux un candidat intéressant. Ils ne recherchaient pas forcément un universitaire, ils voulaient plutôt quelqu’un de pragmatique avec une expérience clinique. Mon profil collait au poste : l’âge, l’expérience, le réseau et puis probablement aussi mon implication dans des sociétés internationales comme l’ISAKOS.

Je n’avais jamais envisagé d’aller travailler à l’étranger. Je suis français, j’adore la culture française, j’adore mon pays, par conséquent je n’avais jamais vraiment envisagé de vivre à l’étranger. J'ai toujours beaucoup voyagé, mais là c'était différent : il s’agissait de s'expatrier. Nous avons été invités un week-end au Qatar, mon épouse et moi, pour en discuter et pour juger. J’ai pu prendre connaissance du projet d'ensemble, voir comment était la vie sur place, et je me suis dit : «Finalement ce n’est pas ce que l'on pense, c’est plutôt européanisé ; on n’a qu’une vie, c’est une expérience unique... » De plus le projet était solide et n’était pas porté par des fonds privés (on m’avait déjà approché pour ce genre de projet à Dubaï dans des structures privées qui ne m’avaient pas intéressé) mais par un hôpital gouvernemental, avec toute la puissance du Qatar et de ses finances en soutien. Ils n’avaient pas encore obtenu l'organisation de la Coupe du Monde, mais c’était déjà dans les tuyaux, et il était évident qu'il y avait à disposition beaucoup de moyens en parallèle d’un réel désir de faire quelque chose d’exceptionnel. C'était donc un risque de laisser quelque chose qui fonctionnait parfaitement bien à Paris mais, Gérard Saillant allant s’y installer, Hakim Chalabi y étant déjà, je me suis dit pourquoi pas.  Je suis donc parti avec ma femme et ma plus jeune fille (après leur avoir demandé leur avis bien sûr). J’y suis finalement resté 9 ans, trois contrats de trois ans, pour y vivre une expérience unique : je ne crois pas qu’il y ait un autre hôpital de ce type dans le monde.

Qu'est-ce qui le rend si particulier ?

Bien évidemment, c’est magnifique, luxueux, mais ce n'est pas uniquement ce qui le distingue. Sa spécificité, c’est que tout est concentré au même endroit. La chirurgie a une place importante mais elle n’est qu’un élément parmi d’autres : il y a la médecine, la rééducation, mais aussi la cardiologie, la psychologie, la diététique etc… C'est un hôpital dont toutes les spécialités sont concentrées autour de l’athlète et du sportif en général, soutenu par une volonté gouvernementale de succès et de pérennité. A ma connaissance cela n'existe pas ailleurs. D'autres structures s'en approchent, qui sont plus orientées vers la rééducation par exemple, mais aucun n'atteint ce niveau de service global. C'est d’ailleurs illustré par le NSMP, le National Sports Medicine Programme, qui fait de cet établissement gouvernemental le référent médical pour tous les clubs de sport du pays, ce qui permet des suivis extrêmement pointus des athlètes en activité au Qatar : c’est un concept hors du commun.

Vous nous avez parlé de votre "feuille de chou”, Index, mais vous avez aussi aidé à la création de la revue Aspetar...

Oui, j’en ai même apporté l’idée. C’était une période assez excitante au début. Le message de la direction était : mettez sur la table vos propositions et si c’est bon pour Aspetar, on met les moyens. Avec l’expérience que j’avais d’Index, je pensais qu’il serait intéressant de créer un journal pour l’hôpital en s’inspirant de Maîtrise Orthopédique. Nous avons donc invité Levon Doursounian à passer quelques jours à Doha afin qu’il partage son expérience et nous donne des conseils pour développer ce nouveau journal. Je ne pouvais pas en être rédacteur en chef par faute de temps et nous avons délégué la mission, mais le journal s’est développé, avec un peu de l’esprit Maîtrise orthopédique : un journal facile à lire, mais écrit par des experts.

A Doha, des partenaires ou des collègues vous ont-ils plus particulièrement marqué  ?

J’avais dans mon service des chirurgiens temps plein, tous européens et des “visiting surgeons” dont nous avons augmenté le nombre au fil des années. Nous avons pu engager des chirurgiens comme Peter Verdonk, Josh Dines (Hospital for Special Surgery, New York), Mark Hutchinson (Chicago), et encore Stefano Zaffagnini (Italie), parmi d'autres. Côté français, Gilles Reboul venait pour la chirurgie de la pubalgie (en plus de Ulrike Muschaweck, de Munich) et Philippe Hardy pour la chirurgie de l’épaule. Philippe connaissait déjà bien le Middle East : il venait régulièrement en Arabie Saoudite. Tous ces chirurgiens sont devenus des amis, et il y a une continuité même si je ne suis plus au Qatar maintenant. Il y a quelques mois par exemple, avec Mark Hutchinson, nous avons organisé à Dubaï le premier “Cadaveric Arthroscopic Course” de l’AANA (Arthroscopic Association of North America) au Middle East en collaboration avec l’Emirates Orthopaedic Society.

Un projet comme Aspetar permet aussi un brassage de culture.  Il y avait plus de 60 nationalités représentées dans l’hôpital. C’est un challenge parfois mais c’est surtout une grande richesse en raison des échanges d’expérience et de vision. Je dirai que dans un sens, cela permet de remettre en question certaines certitudes mais en même temps de conforter certains idées et façons de travailler. Dans ce melting pot, j’ai vraiment réalisé que la médecine et la chirurgie françaises ont un très haut niveau et il faut en être conscient. Pas question d’arrogance française car nous avons nos faiblesses aussi mais la qualité de l’approche clinique est parfaitement enseignée en France. D’autres sont meilleurs que nous en recherche et publications mais je pense que les choses sont en train de changer grâce à la nouvelle génération de chirurgiens français. En résumé et d’un façon générale, lorsqu’on parle de qualité de la prise en charge médicale au Moyen Orient, on peut dire qu’on trouve le meilleur mais aussi le pire !

Comment se déroulait le quotidien, au Qatar ?

La vie y est extrêmement agréable. Lorsqu’on est chirurgien et expatrié, on bénéficie de conditions très avantageuses : on nous propose une sorte de forfait qui facilite bien des choses. Les “locaux” sont ravis de voir des Européens venir travailler chez eux et apporter leur expérience, ils leur offrent donc les meilleures conditions possibles pour les attirer et les retenir. Les gens y sont chaleureux et le niveau de sécurité y est exceptionnel. Pas besoin de mettre une serrure 3 points à la porte d’entrée de sa maison, je crois même qu’il n’y en pas à vendre dans le pays ! Tout n’est pas parfait bien sûr avec des disparités dans la façon dont certains expatriés sont traités et pour nous français, on réalise bien vite que c’est loin d’une démocratie. De plus, la région elle-même est instable, voire à risque : certains visiting surgeons n’ont pas voulu venir des États-Unis parce que, vu de l’extérieur, cela leur semblait trop risqué. S’y adapter est donc très personnel. Quand on met les avantages et inconvénients dans la balance, dans mon cas, les premiers ont compensé les seconds mais ce peut être différent pour d’autres personnes.

En parallèle à cette période au Qatar, votre implication dans l’ISAKOS s’est, semble-t-il, renforcée ?

Oui, parce que j’étais désormais loin de la SFA. Il m'était donc difficile d'y rester pleinement impliqué même si j’ai toujours gradé le contact : j’ai été invité à plusieurs reprises, comme à la SOFCOT d'ailleurs, pour participer au congrès annuel.
Me situant en dehors de l’Europe, et comme je faisais déjà partie du comité épaule de l’ISAKOS, il était naturel pour moi de m’engager plus dans cette société, sachant qu’il n’y pas de société Qatari d’orthopédie ou de traumatologie du sport, le nombre de chirurgiens étant peu nombreux. Je me suis investi de plus en plus, un peu comme à la SFA quelques années plus tôt et j’ai même organisé deux meetings ISAKOS à Aspetar, dont l’un en co-partenariat avec la FIFA.

Un des projets que j’ai proposé dès le début en arrivant à Doha était un laboratoire cadavérique car il n’existait rien de ce genre dans la Middle East. La haute Autorité du pays a accepté l’idée, a au passage modifié quelque peu une loi pour permettre l’arrivée des pièces cadavériques dans le pays et m’a permis de faire construire un Sports Surgery Training Center au sein de l’hôpital. Certains lecteurs trouveront cela sans doute étonnant mais comme l’hôpital était directement sous la direction de l’Emir et de la famille royale, certaines barrières administratives pouvaient disparaître immédiatement s’il était jugé que cela avait un intérêt pour le pays. Aspetar, en plus d’être dédié aux athlètes, était d’ailleurs aussi l’hôpital officiel de la famille royale.

Le training center a connu un énorme succès pendant deux ans, les chirurgiens venant de toute la région et même au-delà. Un des cours a été organisé avec le soutien de l’ISAKOS. Ce fut assez exceptionnel avec la présence en grand nombre d’experts internationaux. Malheureusement, les problèmes politiques dans la région ont engendré par la suite un blocus entre le Qatar et les autres pays. Comme ce projet avait pour mission de porter l’enseignement de la chirurgie arthroscopique orthopédique et de la chirurgie du sport dans la région, l'impossibilité pour les ressortissants d’Arabie Saoudite, des Émirats et de Bahrain d’y participer a bridé la portée de ce centre qui s'est depuis concentré sur un enseignement plus local.

Nous avons égrainé votre passé, mais où en êtes-vous, actuellement  ?

J’ai quitté Aspetar il y a plus d’un an maintenant. Je crois que la période incroyable que j’ai vécu au début de mon expérience au Qatar est révolue. C’était assez unique avec des moyens illimités et une vrai volonté de développer, ce qui créait une atmosphère excitante. Les choses ont changé. Aspetar reste spécial mais le contexte politique isolant le Qatar sur la scène locale, les coupes budgétaires drastiques et peut-être aussi l’enthousiasme qui s’est effrité m’ont poussé à partir sur un nouveau projet. Il n’en reste pas moins que j’ai appris beaucoup de cette expérience de 9 ans et je suis heureux de voir que ce que j'ai initié perdure, que l’enseignement sera assuré pendant des années encore pour les jeunes chirurgiens du coin : c'est très gratifiant. Quand je suis arrivé à Doha, l’activité chirurgicale était très modérée, quand j’en suis parti, elle était multipliée par quatre et j’espère qu’ils vont encore progresser. J’ai gardé de nombreux contacts avec des amis rencontrés pendant ces quelques années passées au Qatar.

Lorsque je travaillais à Aspetar, j’allais régulièrement à Dubaï en particulier pour participer à des congrès et j’avais fait la connaissance du directeur de l’économie de Dubaï  - qui est aussi un homme d'affaire dans le domaine de la santé. Après quelques discussions, il m’a proposé de venir à Dubaï  pour développer quelque chose dans le même esprit qu’Aspetar. Nous avons donc lancé DxBone, Bone and Joint Excellence Center. J’ai fait venir des gens d’Aspetar : un chirurgien de la main belge, Bernard Lallemand, qui a travaillé avec moi 4 ans et a lui aussi souhaité tenter l’aventure, mais aussi d’autres médecins et des administratifs, parce que dans un tel projet il ne faut pas que des soignants. Le projet n’est encore qu’à ses débuts…

La vie à Dubaï est-elle très différente de la vie au Qatar ?

La vie n’est pas très différente mais l’ambiance globale de Dubaï est très énergique et cosmopolite : on a plutôt l’impression de se trouver à Shanghai ou à New York. Dubaï est incontestablement une plateforme d’affaires, extrêmement dynamique avec des sollicitations dans tous les domaines, business et loisirs.

Est-ce que vous revenez en France régulièrement ? Y avez-vous toujours des attaches, après dix ans ?

Oui ! A Dubaï on vit très bien, mais ce ne sont pas mes racines. Et puis j’éprouve le besoin de me baigner régulièrement dans ma culture d’origine, qui est pour le moins éloignée de la culture locale. Je reviens au minimum cinq ou six fois par an. On aime jamais autant la France que quand on en vit éloigné !

Quelles sont les choses qui vous sont chères en dehors de votre métier ?

Ce qui m’est le plus cher, c’est ma famille : c’est ma priorité et mon énergie. Je me considère comme chanceux car nous sommes une famille très soudée. Ma femme Isabelle est ici avec moi à Dubaï mais nos trois enfants, ainsi que notre petite-fille qui n’a que quelques mois, vivent en Europe. Deux de mes enfants vivent à Paris et une de mes filles à Bruxelles ; deux sont mariés avec des partenaires fantastiques, mais comme nous sommes éloignés les uns des autres, nous nous retrouvons souvent au téléphone ou sur des applications vidéo. Nos enfants viennent nous rendre souvent visite au Moyen Orient et puis régulièrement, depuis des années, nous organisons des vacances communes avec souvent de grands voyages.

Je suis bien occupé dans mon nouveau projet mais je garde quelques activités en dehors de l’orthopédie : j’aime beaucoup lire avec une prédilection pour l’Histoire et pas seulement celle de la médecine,  je fais du sport tous les jours, et puis j’ai une passion, le dessin ! Je suis un amateur de dessin depuis fort longtemps, et je réalise régulièrement les illustrations insérées dans mes articles, comme vous avec pu le voir dans MO. J’ai d’ailleurs quelques projets plus élaborés en cours.
Je dirai pour finir que ce métier de chirurgien orthopédiste est fantastique. Il permet d’avoir de multiples expériences comme celles que j’ai pu vivre. Mais après toutes ces années, la grande richesse, au-delà des satisfactions professionnelles, est d’avoir pu créer des amitiés solides et durables. Et c’est le message que je donnerai à nos plus jeunes collègues : préservez ça !

Paru dans le numéro N°294 - Mai 2020