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PHILIPPE HARDY

Paru dans le numéro N°259 - Décembre 2016
Entretien consulté 4351 fois

PHILIPPE HARDY

Philippe Hardy est chef de service à l’hôpital Ambroise Paré à Boulogne.
Après un internat Nancéen, il intègre pour "toujours" le service d’orthopédie de l’hôpital Ambroise Paré.
Il met à profit ses rencontres avec les pionniers de l’arthroscopie en France pour faire progressivement de son service la première école d’arthroscopie de l’APHP.
Son approche bienveillante et rigoureuse de la formation des internes font de lui un Maître bien aimé et respecté.

Comment se portent les hôpitaux de Paris ?

Vaste question ! En ce qui concerne mon hôpital et mon service, ils ne se portent pas trop mal.  Par contre je suis beaucoup plus inquiet sur l’avenir de la chirurgie en général et orthopédique en particulier à l’AP-HP. Nous n’arrivons pas à retenir les chirurgiens de valeur que nous avons formés pendant de longues années. Obtenir un poste temps plein, universitaire ou non, à l’AP-HP n’est plus le Graal de nos jeunes collègues.

Quelles sont à votre avis les raisons de cette désaffection ?

Elles sont multiples.  L’aspect financier n’est pas le plus important ; la cause principale est liée aux conditions de travail,  déplorables. Nos collaborateurs sont souvent stupéfaits lorsqu’ils découvrent celles du secteur privé, efficaces et valorisantes. Quand ils y ajoutent l’aspect financier leur choix est vite fait et sans regret, nous n’observons en effet aucun  retour à l’AP-HP.

Pourquoi les conditions de travail se sont- elles détériorées ?

Pour de multiples raisons. Nous n’avons pas assez défendu la chirurgie et nous sommes tous responsables. Au moment de l’instauration des pôles, nous aurions dû militer pour des pôles métier. L’AP-HP a favorisé les pôles thématiques, neuro-locomoteur ou autre, ce qui a dispersé les chirurgiens dans des pôles pluri disciplinaires. L’argument d’alors étant que des pôles chirurgicaux n’étaient pas compatibles avec un hôpital universitaire, que pour promouvoir la recherche fondamentale et clinique il était préférable de mettre en place cette mixité. En réalité il est tout à fait possible de faire de la recherche avec des services médicaux même s’ils ne sont pas dans son pôle. Il est par contre préjudiciable d’isoler les chirurgiens, leur mode de fonctionnement est différent des médecins. Un pôle chirurgical est un facteur de stabilité, dans une petite équipe comme la mienne où il y a un PU-PH et un PH, un jeune assistant qui veut rester à l’hôpital se demande où serait sa place. Alors que dans un grand pôle chirurgical dans lequel il y aurait plusieurs PU-PH et PH, il pourrait envisager de faire son chemin. Je crois donc qu’on devrait faire des grands pôles chirurgicaux à l’AP-HP.

Vous n’êtes pas loin du grand centre hospitalier chirurgical …

Oui ! Il faudrait arriver à transformer un hôpital entier de l’AP-HP en hôpital purement chirurgical.  Je suis persuadé que si l’on avait un hôpital entièrement chirurgical avec une administration dédiée, nous aurions  plus de moyens ou en tout cas que tous les moyens seraient orientés vers l’efficacité chirurgicale. Saupoudrer un peu de chirurgie partout n’est pas rationnel et nous en subissons quotidiennement les inconvénients.

Et comment faites-vous pour vous en sortir ?

Je survis parce que je suis bien entouré en particulier je me félicite tous les jours de travailler avec Thomas Bauer. Nous avons réussi avec Thomas à former une belle équipe avec des collègues qui sont particulièrement compétents et motivés. Le plus important reste les hommes, jusqu’à preuve du contraire les malades choisissent un hôpital pour les praticiens. L’inconvénient de mon « petit » hôpital est compensé par le fait que le service, par son activité et ses recettes, y représente financièrement un certain poids.

Le service d’orthopédie est pris au sérieux !

En tout cas, il n’est pas défavorisé. J’ai des conditions de travail que je trouve relativement bonnes. Il faut bien dire une chose, la T2A a des inconvénients mais aussi des avantages, quand je parle avec des administratifs on a finalement un langage commun. L’objectif est assez clair : il faut dégager des marges financières en maintenant la qualité des soins. Ceci dit, il est important de rester vigilant. Les blocages viennent plutôt d’autres spécialités souvent médicales moins rémunératrices.

Et vous parvenez à faire remplir à vos assistants toutes leurs obligations hospitalières et universitaires ?

ça c’est le délire actuel. Il faudrait tout faire et on est évalué sur tout : sur l’activité, les capacités d’enseignement en premier cycle, en deuxième cycle, en troisième cycle, la recherche fondamentale et clinique. On nous demande d’être performant partout et à vouloir être performant partout en règle générale on n’est performant nulle part. Je pense qu’il faudrait créer un véritable statut de chirurgien des hôpitaux. Celui-ci serait rémunéré correctement avec une grille comparable à celle des PS-PH et puis pour les universitaires il y aurait une exigence d’activité de recherche clinique ou fondamentale mais avec les moyens nécessaires. Il est temps de créer un véritable statut de chirurgien des hôpitaux.

C’est certain que nous avons en la matière un conflit avec les médecins mais peut-être aussi avec nos collègues viscéraux ?

Ils ont une grosse différence avec nous c’est qu’ils n’ont pas la concurrence frontale du secteur privé lucratif. Pour les orthopédistes, le delta entre un salaire hospitalier et les revenus dans le secteur privé est dans un rapport de 1 à 3 ou de 1 à 4. Ainsi, le secteur privé à l’heure actuelle recrute énormément et ne se gêne pas pour venir chercher au sein des hôpitaux universitaires nos meilleurs éléments.

Certaines instances considèrent que les orthopédistes ne sont là que pour faire les urgences ?

C’est-à-dire que la conception de certains collègues médecins d’un service universitaire n’est pas la même que la nôtre. Pour nous, un service universitaire c’est un service qui fait certes de la recherche clinique, parfois de la recherche fondamentale, mais surtout de la chirurgie.  Il nous faut sans cesse former de jeunes chirurgiens en leur tenant la main, nous n'aurons donc jamais le même niveau de recherche fondamentale que les médecins. Mais nous, nous sommes aussi dans la transmission d’un savoir technique.

Vous avez été l’un des premiers à promouvoir les stages d’internes dans le privé…

J’ai poussé pour que des structures privées accueillent des internes pour de multiples raisons. Premièrement parce qu’aujourd’hui dans certaines régions certaines techniques ne peuvent être enseignées que dans le privé comme par exemple la chirurgie de la main. Deuxièmement, la majorité des internes après un cursus hospitalier assez long finit par s’installer en clinique sans jamais avoir vu ce qui s’y passait. L’expérience a montré que des internes, pendant leur semestre d'internat en clinique ont réalisés qu’ils n’étaient pas faits pour ce mode d’exercice et ont préféré le secteur public. Il faut contrôler et maîtriser le nombre d’internes envoyés dans le secteur privé.  Il ne faut pas oublier que l’hôpital qui est « de garde » a une mission de service public et doit assurer la prise en charge des urgences. Pour répondre à la qualité de la formation des internes il est souhaitable d'offrir quelques choix de stage en clinique et en même temps veiller à ce que les gardes hospitalières soient assurées. Ce n’est pas forcément antinomique. Les structures privées qui n’ont pas joué le jeu ont perdu leur agrément et n’ont plus reçu d’internes. Comme certains hôpitaux d’ailleurs !

A propos d’internat, où avez-vous fait le vôtre ?

A Nancy. J’étais Parisien et j’ai été nommé à Nancy où je suis arrivé en 1983. A l’époque l’internat durait quatre ans et il fallait faire de la chirurgie générale. Sur mes 8 semestres, je n’en ai passé que 4 en orthopédie.

Chez qui ?

Deux chez le Professeur Sommelet avec Henri Coudane, Daniel Molé et Hubert Lanternier. C’était une véritable école de chirurgie. Monsieur Sommelet avait créé une structure avec des conditions de travail absolument remarquables. Toute intervention était planifiée avec rigueur et on y apprenait les « bonnes manières ». Il y avait des aides opératoires professionnelles et quand on disait : « incision à 8 heures », cela voulait dire que l’on rentrait dans la salle d’opération et que la panseuse nous tendait le bistouri à 8 heures. C’était vraiment exceptionnel. J’ai également fait un semestre en chirurgie infantile chez le Professeur Prévost  avec  Jean Paul Metaizeau et Pierre Lascombe qui maintenant est parti en Suisse. Puis j’ai fait six mois en inter-CHU à Ambroise Paré …

Ce stage inter-CHU c’était une décision naturelle pour un Parisien…

Pas tout à fait ! Quand j’étais externe je suis arrivé à Ambroise Paré en orthopédie en 79-80. A l’époque les stages d’externe duraient six mois. J’ai tellement aimé l’orthopédie que je suis resté un an dans le service du Professeur Ramadier. Je m’étais particulièrement bien entendu à l’époque avec Alain Lortat-Jacob et Jérôme Benoit.

Qui étaient les CCA d’alors ?

J’étais externe et je m’étais lié d’amitié avec Jean-Yves Dupont. On s’entendait très bien, on jouait au tennis ensemble, et un jour il m’a dit : « Viens au bloc, en salle 1 à Ambroise Paré ». Toute ma vie je m’en souviendrai car je l’ai aidé à faire la première méniscectomie arthroscopique « à l’œil » qui ait été faite en France. Certes Henri Dorfmann faisait déjà de l’arthroscopie mais il ne faisait pas de méniscectomie. Jean-Yves à fait cette méniscectomie arthroscopique et j’étais l’externe qui l’aidait en présence de Monsieur Ramadier qui bougonnait : « Tout ce que je vois c’est un paysage lunaire, et vous passez votre temps à faire des fautes d’asepsie ! » Alors le scope se collait à l’œil avec la main à côté du visage. A l’époque mon interne était André Franck et un des attachés du service était Philippe Beaufils. Je me suis aussi lié d’amitié avec Alain Lortat-Jacob. J’ai participé au développement des fixateurs externes ALJ et nous avons fait ensemble la première chirurgie d’escarre à Ambroise Paré. Quel externat !

Alain Lortat-Jacob s’intéressait aussi aux externes ?

Oui tout à fait ! Il adorait former. Je me souviens de la première chirurgie d’escarre où il a fait un lambeau sur une escarre ischiatique avec la technique opératoire scotchée au scialytique. Et puis j’ai grandi, j’ai passé mon internat, j’ai été reçu à Nancy. Et je me souviens très bien qu’à Nancy, Daniel Molé, Henri Coudane et Hubert Lanternier disaient souvent : « Dupont a dit que… » Et je leur demandais « Vous voulez dire Jean Yves Dupont ? ». Oui, c’était bien lui et j’ai alors compris que son truc avait marché et que l’arthroscopie avait pris !

D’où le projet de revenir en échange inter-CHU ?

Surtout, je me souviens très bien que Monsieur Sommelet m’avait dit un jour dans son bureau : « Vous voulez un bon conseil Hardy ? Voyagez ! ». Message reçu. J’avais compris et j’ai demandé un l’inter-CHU à Ambroise Paré tout naturellement. A la fin du semestre j’ai demandé un poste de chef de clinique à Ambroise Paré mais il n’y en avait pas dans l’immédiat et donc pendant un an j’ai été attaché à Ambroise Paré et attaché à Robert Ballanger chez Yann Masse. Ensuite j’ai pu faire mon clinicat à Ambroise Paré.

Et à l’époque qui était le chef de service ?

C’était Jérôme Benoit. Je suis venu et je n’en suis plus jamais reparti.

Quel type de chirurgie faisiez-vous quand vous étiez chef de clinique à Ambroise Paré ?

Au début je faisais beaucoup de chirurgie septique avec Alain Lortat par amitié et je faisais aussi ma part de traumatologie.
Et puis je me suis dit à un moment qu’il fallait que j’ai mon truc à moi. Quand je suis arrivé à Ambroise Paré il y avait deux méniscectomies par semaine faites par un attaché, Pierre Lelong, puisque Jean Yves Dupont, André Franck et Philippe Beaufils étaient partis. J’ai donc aidé Pierre Lelong à faire les arthroscopies du genou et puis je me suis dis que cela pourrait être mon domaine.

Vous aviez été déjà formé à l’arthroscopie ?

J’avais pas mal appris à Nancy avec Henry Coudane, Hubert Lanternier, Daniel Molé et Jacques Delfosse. J’ai vu là-bas beaucoup d’arthroscopies du genou. Je suis donc parti à fond sur l’arthroscopie. Je voulais en faire à Robert Ballanger où j’étais attaché. Je me rappelle qu’il y avait une grande armoire fermée à clé dans le bureau de la surveillante, et je lui demandais toujours :
« Mais qu’est-ce qu’il y a dans cette armoire ? » Elle répondait : « Il y a du matériel d’arthroscopie mais vous n’avez pas le droit d’y toucher ; c’est à Monsieur Dorfmann. » C’était l’armoire d’arthroscopie d’Henri Dorfmann. Un jour je suis parvenu à amadouer la surveillante, obtenir la clé et utiliser son matériel. ça, Henri ne l’a jamais su !

Il y avait une caméra ?

Oui. J’ai fait vraiment beaucoup d’arthroscopie du genou et puis assez rapidement je suis passé à l’épaule. J’ai commencé les premières arthroscopies d’épaule en 89 avec des installations qui ne passeraient surement pas aujourd’hui, on accrochait des poulies au plafond. Mais enfin on faisait des arthroscopies d’épaule avec ma première stabilisation en 90 ou 91.

Quand avez-vous fait votre post-internat ?

J’étais attaché en 88-89 et CCA de 89 à 93 soit 4 années ! En 93 j’ai dû être attaché pendant quelque temps. Je remplaçais régulièrement un chirurgien Michel Faivre à Bagnolet. J’étais quasiment installé avec Michel quand Alain Lortat et Jérôme Benoit m’ont dit : ça ne te dirait pas de concourir ? J’ai répondu : « oui ». Je n’étais pas du tout parti pour ça mais quand la porte s’est ouverte je m’y suis glissé.

Il n’y avait pas d’autres concurrents à l’époque ?

Non, je n’ai pas de souvenir qu’il y ait eu vraiment de concurrence. C’était la grande époque de la Clinique du Sport et tous mes proches collègues, Didier Fontes et Didier Bornert, s’installaient à la clinique du sport et ils étaient ravis. Moi j’ai toujours aimé l’hôpital et c’était une belle reconnaissance quand le patron me disait : « C’est un peu compliqué mais on va te soutenir car on aimerait bien que tu sois professeur dans le service. »

Le patron c’était Jérôme Benoît ?

Oui, et donc je fais un DEA de biomécanique aux Arts et Métiers puisque à l’époque quasiment tous les orthopédistes faisaient ce DEA. La remise à niveau en mathématiques et en physique qui avait pour but de rattraper notre retard sur les ingénieurs Arts et Métiers fut plus que difficile ! J’ai fait un travail sur un modèle par éléments finis d’analyse des pertes de substance fémorale sur les reprises de PTH.  C’était l’époque où on faisait des fenêtres fémorales pour retirer les prothèses de hanche, nous avons pu démontrer que biomécaniquement c’était une hérésie. Il vaut mieux faire des volets. Je ne sais pas si les fenêtres sont toujours utilisées mais j’en doute.

Il ne faut pas faire de fenêtre il vaut mieux faire des volets ?

Voilà ! La petite fenêtre qu’on faisait pour retirer le ciment et le bouchon n’était vraiment pas à recommander. Nous avons travaillé aussi sur une prothèse de hanche morpho adaptée. C’était la grande époque des prothèses de hanche sur mesure. J’avais fait mon travail en binome avec un ingénieur Arts et Métiers.

Quel statut aviez-vous pendant ces années de post-internat ?

J’étais PH de 94 à 96. En 96 je passe mon HDR à l’époque il n’était pas indispensable d’avoir une thèse de sciences et je suis nommé la même année.

Vous avez été nommé dans le service d’Alain Lortat-Jacob ?

Non, Lortat a été chef de service en 2000. J’ai connu Alain en 1979 et depuis on ne s’est jamais vraiment quitté. C’est un personnage, un chirurgien qui a une expérience absolument énorme et qui avant une opération vous dira : « Tu auras un problème à tel moment de l’intervention » et il aura raison. Avec un humour parfois grinçant et qui ne résiste que rarement au plaisir d’un bon mot. Il est redoutable dans la joute oratoire. Je prévenais les internes :
« taisez-vous, n’essayez pas de vous justifier  vous n’y arriverez pas ! » A côté de ça, Alain est un grand affectif et ne supporte pas qu’on ne l’aime pas.

Quelle empreinte a-t-il laissé ?

L’héritage de Alain Lortat c’est la chirurgie septique, c’est le centre de référence de l’infection ostéo-articulaire. C’est lui qui est à l’origine du concept que les infections ostéo-articulaires graves doivent être traitées dans des centres spécialisés avec des équipes multidisciplinaires.

Il s’est vraiment battu pour créer les centres de référence de l’infection ostéo-articulaire. Ce qui est dommage c’est que ces centres n’aient été opérationnels qu’à sa retraite. Il n’a pas pu être légalement directeur du centre qu’il avait créé. En chirurgie de l’infection ostéo-articulaire il a quand même eu des idées très intéressantes. Un aphorisme de lui que j’aime bien : « l’antibiogramme d’un germe c’est sa carte d’identité mais ce n’est pas son casier judiciaire ». C’est à dire que ce n’est pas parce qu’un germe est résistant que forcément il va entrainer une infection grave et par ailleurs il y a des germes peu résistants qui provoquent une infection très grave.

Que pensez-vous de son fixateur externe ?

Le fixateur ALJ avait deux inconvénients : d’abord son look qui ressemblait trop à celui du Hoffmann et ensuite son marketing qui n’a pas été assez agressif. Mais c’était un fixateur véritablement innovant. Si on regarde en détail, il y avait des grosses fiches, il y avait des fiches coniques et c’était un fixateur monoplan. Il a défendu le monoplan bien avant l’Orthofix mais c’était un genre d’Orthofix qui ressemblait au Hoffmann. Objectivement c’est un très bon fixateur externe avec l’apport d’une excellente fixation épiphysaire qui nous a permis de traiter nombre de fractures proximales complexes du tibia.

Comment êtes-vous venu à la chirurgie de l’épaule ?

J’avais commencé à faire la chirurgie de l’épaule à Nancy, mais en fait c’est par l’arthroscopie que je me suis mis à la chirurgie de l’épaule. J’ai pas mal voyagé pour voir ce qui se faisait ailleurs. Et puis on vieillit avec ses patients et ses correspondants ; au début on traite les instabilités puis avec le temps on commence à opérer des coiffes, puis après on pose des prothèses.

Qui vous a marqué durant vos voyages ?

En chirurgie de l’épaule ? L’équipe de Peter Fowler qui était à London dans l’Ontario. Ces gens faisaient de la belle chirurgie, ils réfléchissaient bien et j’y ai rencontré à l’époque une femme remarquable qui s’appelait Sandy Kirkley. Elle conduisait vraiment de solides recherches et elle avait des tas d’idées. C’est elle qui a mis au point le WOMAC le WOSII et c’est la première qui m’ait dit, en 97, pourquoi est-ce qu’on n’opère pas les premiers épisodes d’instabilité ? Elle a publié une étude prospective randomisée sur ce sujet. Malheureusement elle s’est tuée en avion quelques années plus tard avec son mari qui pilotait et qui était venu la chercher après un de ses cours aux Etats-Unis. Qui ai-je vu encore ? Steve Burkhart pour les étrangers, et puis en France il faut avouer qu’on a tous bénéficié des travaux de Gilles Walch. Gilles Walch a été une locomotive, on s’est accroché derrière et comme les wagons nous avons suivi.

En chirurgie de l’épaule, quels sont les domaines qui vous semblent perfectibles ?

Le plus gros sujet à mon avis c’est la glène et les prothèses anatomiques. Objectivement on n’est pas très bon là-dessus. On pose des implants dont on sait que  quasiment 100 % seront descellés 10 ans plus tard. On le fait parce qu’on n’a pas trouvé mieux mais c’est là-dessus qu’il faut travailler.

Quels sont les causes de ces descellements !

Nous utilisons des implants parfaitement symétriques, mais que l’épaule de l’opéré va être soumis à des contraintes asymétriques. Dès que le patient commence sa rééducation, la tête humérale va pousser en haut et en avant, en haut et en arrière mais elle ne sera plus au centre. C’est d’ailleurs une des raisons du succès de la prothèse inversée : elle impose un centre de rotation. Je travaille actuellement sur une glène qui supprimerait les contraintes en cisaillement liées à l’asymétrie des forces de la coiffe des rotateurs.

Qu’envisagez-vous comme solution ?

Je travaille sur une prothèse d’épaule anatomique à plateau mobile. Le polyéthylène suivrait la tête humérale où qu’elle aille, un peu comme une prothèse uni du genou. Une des craintes c’est que l’implant mobile se luxe mais jusqu’à présent les essais sur cadavre montrent que l’implant reste en place.

C’est votre intérêt pour la prothèse d’épaule qui explique la création du Paris Shoulder Course ?

C’est parti d’une discussion avec Philippe Valenti au printemps 2013 et plus tard Markus Scheibel. On s’est dit qu’il fallait quand même que Paris ait son congrès de chirurgie de l’épaule et on y a réfléchi. Nous voulions un cours international, avec de la chirurgie en direct, du laboratoire d’anatomie, des discussions de dossiers, bref un cours avec un format qui ressemblait beaucoup à celui de Pascal Boileau qui est parfait. Nous sommes tombés d’accord sur le projet de faire un cours mono thématique sur la prothèse d’épaule parce que finalement il n’y a pas beaucoup de congrès uniquement sur la prothèse d’épaule. Nous avons travaillé avec Eventime et monté ce projet en six mois. La mayonnaise a pris tout de suite… Nous restons sur la prothèse d’épaule tous les deux ans avec un calendrier d’années impaires ; on est peu de temps après le cours de Val d’Isère qui ne fait que de l’arthroscopie, et avant le cours de Laurent Lafosse qui lui ne fait que de la chirurgie en direct. C’est étonnant de voir qu’en fait tous ces congrès sur l’épaule loin de se concurrencer, se potentialisent.

Quels seront les thèmes de l’année prochaine ?

Ce sera toujours la prothèse d’épaule : fractures le jeudi, prothèses anatomiques le vendredi et prothèses inversées le samedi. Nous allons mettre plus de live surgery à la demande de nos précédents inscrits et de nos sponsors industriels.

Quand vous êtes-vous intéressé à la SFA ?

Très tôt ! J’ai essayé deux fois de rentrer à la SFA dans les années 89 ou 90 et deux fois je me suis fait éconduire.

Sous quel prétexte ?

Trop jeune ! J’étais beaucoup trop jeune, je n’étais qu’un jeune chef de clinique. Après un premier refus j’ai renouvelé ma demande et mes parrains devaient être André Franck ou Jean Yves Dupont ou Philippe Beaufils. Encore non, encore trop jeune ! Heureusement que maintenant on laisse rentrer les internes. Finalement j’ai fini par rentrer à la SFA en 92 ou 93.  Après j’ai participé à des symposiums et par la suite je suis rentré au bureau et j’ai été secrétaire scientifique pendant cinq ou six ans je pense. Et puis je suis devenu président pendant deux ans. A mes débuts, c’était quand même de l’artisanat. Maintenant la SFA est devenu une machine impressionnante mais il y a un esprit qui est toujours là et je trouve que c’est une société qui a fait des bons choix en se tournant résolument vers les jeunes. La création de la « SFA jeune » est une excellente idée car les jeunes ont des idées que n’ont pas les anciens. Ils sont l’avenir, tout va tellement vite que nous avons besoin de leurs idées. Comme depuis quelques années je suis au board de l’ISAKOS, j’essaie de les convaincre de faire une « Young Isakos », mais là quand je leur dis qu’il faut offrir le congrès aux jeunes…

Que faites-vous d’autre que la chirurgie ?

Je m’occupe de ma famille. J’ai deux familles une famille à l’hôpital et une famille à la maison. Je m’occupe des deux un peu de la même manière. Il y a 7 ans alors que les enfants étaient un peu sortis des affres de l’éducation ma femme a décidé de reprendre ses études. Elle a fait des études de psychologie. Elle est donc maintenant psychologue clinicienne et travaille dans le service une journée par semaine. Elle voit les patients hospitalisés qu’on lui confie. Elle fait parallèlement un travail de recherche sur l’influence du catastrophisme et de la dépression sur le résultat des prothèses articulaires. Elle a rentré dans une banque de données avec un anesthésiste, Christophe Ménigaux, à peu près une centaine de prothèses d’épaule, de genou, un peu plus de hanches et beaucoup plus de pieds. Elle leur fait un bilan avant l’intervention, sur catastrophisme, dépression, qualité de vie, score fonctionnel et elle les revoit avec le même bilan à trois mois, six mois et un an.  Les résultats sont étonnants. Nous mettons parfois des prothèses de genou à des patients qui sont surtout dépressifs !!. Les prothèses d’épaule qui ont un score de catastrophisme préopératoire élevé mettent deux fois plus de temps que les autres à récupérer. L’idée maintenant va être de les dépister et de leur faire une préparation à l’intervention.

Et quand vous n’êtes pas dans votre service ?

Quand je ne suis pas à Paris ou en congrès je suis sur le bassin d’Arcachon. J’y vais depuis presque 30 ans en vacances. J’ai loué la même maison pendant longtemps et puis j’ai racheté la maison d’à côté il y a 7 ans. C’est là que je me retire un mois par an, et je profite de tout ce qu’on peut faire là-bas, c’est à dire du bateau, du ski nautique, du tennis et manger de bonnes huîtres avec les copains. Je ne devrais pas vous dire à quel point c’est bien parce que vous allez tous y aller et il aura trop de monde. C’est juste l’endroit où je revis.

Paru dans le numéro N°259 - Décembre 2016