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NGUYEN VAN NHAN

Paru dans le numéro N°59 - Décembre 1996
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NGUYEN VAN NHAN

Le Pr Nguyen Van Nhan figure parmi les pionners et les chefs de file de la chirurgie orthopédique et traumatologique au Vietnam. Témoin des derniers conflits qu'a traversé son pays il a consacré sa carrière à traiter les blessés et les accidentés. Avec gentillesse et humilité il nous évoque son parcours.

Monsieur Nguyen Van Nhan comment s'est déroulée votre formation ?

Ma formation en médecine ainsi que celle de tous les collègues de ma génération est assez peu banale. Lorsque j'étais en deuxième année de médecine, la guerre a commencé et tout le reste de ma formation s'est fait dans des conditions de guerre dans la forêt au Nord Vietnam notamment à Diên-Biên-Phu où j'ai été très tôt chirurgien avec une antenne chirurgicale. Nos maîtres étaient Ho Dac Di, Ton That Tung, Hoang Dinh Cau, Nguyen Huu..., figures bien familières parmi les collègues français. La guerre a duré neuf ans et dès ma quatrième année de médecine, nous travaillions seuls, sans maître, sans patron dans les unités de I'armée. Nous apprenions en travaillant dans tous les domaines surtout en chirurgie car en temps de guerre tous les médecins sans exception, même les thérapeutes, étaient chirurgiens. Ce n'est qu'après la guerre que les médecins internistes pouvaient faire leur spécialisation.
Mon livre de chevet en Chirurgie de guerre était les «Exercices chirurgicaux» de J. Sarroste et R. Carillon que j'ai pu «piller» à la bibliothèque de notre Faculté de Médecine lors de l'évacuation de Hanoï, les premiers jours de la guerre franco-vietnamienne.

Comment êtes-vous devenu chirurgien orthopédiste et chirurgien militaire ? Pourquoi pas civil ?

En ces temps de guerre, il n'y avait pas de différence entre civils et militaires car tout le monde était militaire. Ce n'est qu'au rétablissement de la paix que l'on différenciait civils et militaires. En ce qui me concerne, je n'ai pas eu le choix et je suis donc resté militaire.
Pour ce qui est de ma spécialisation en chirurgie orthopédique, tout le monde de ma génération faisait de la chirurgie de guerre et nous faisions des opérations «de la tête au pied». Personnellement j'aimais éperdument la chirurgie viscérale et vasculaire. Mais après le rétablissement de la paix en 1955, l'objectif était de créer une Académie de médecine, c'est pourquoi il a bien fallu se spécialiser. Je n'ai encore pas eu le choix et j'ai été envoyé en URSS avec deux autres collègues pour nous spécialiser en traumatologie et orthopédie. J'ai passé au total quatre ans à Moscou, les deux premières années pour la spécialisation, puis deux ans durant lesquels j'ai été ce qu'on appelait candidat es science c'est-à-dire la première étape dans les recherches scientifiques avant le doctorat.

Vous êtes revenu ensuite au Vietnam ?

Oui, en 1960, avec ma spécialité et mon titre de candidat es science et j'ai pris alors la cheferie du Service de chirurgie orthopédique de l'Hôpital Central de l'Armée à Hanoï.

Quels ont été vos premiers travaux ?

Mon premier travail portait sur le traitement chirurgical des pseudarthroses et des pertes de substance des deux os de la jambe. J'avais rassemblé 150 cas entre 1958 et 1960. I1 s'agissait dans la majorité de séquelles de traumatismes de guerre avec pseudarthroses infectées.
La technique standard de traitement était la greffe osseuse libre, auto ou homogène, associée ou non à une synthèse interne métallique (clous intramédullaires ou plaques vissées) après assèchement parfois fort pénible de l'ostéïte.
Ce même schéma de traitement était encore adopté durant la période de guerre avec les américains. Ce traitement classique nous donnait des résultats bien satisfaisants dans les cas de pseudarthroses plus ou moins serrées, peu septiques ou depuis longtemps refroidies... mais nous causait bien des déboires - parmi lesquels les réveils d'infection avec séquestration des greffons osseux et détérioration des synthèses métalliques - dans les grosses pertes de substance osseuse avec mauvais état local des parties molles. Les séquelles quasi constantes, même après consolidation osseuse, étaient la raideur des articulations et le raccourcissement du membre.
Je dois dire immédiatement que c'était précisément ces ennuis qui nous ont amené à opter pour la méthode d'Ilizarov dans la période actuelle.
J'étais alors directeur-adjoint d'un hôpital spécial pour les invalides de guerre situé à 85 km au nord de Hanoï.
Les blessés venaient en brancards ou en automobiles du sud, après des mois et même des années passés par une chaîne de soins dans les «infirmeries de campagne», échelonnées le long des quelques milles kilomètres de la Chaîne Annamitique du sud au nord.
L'hôpital comptait parfois jusqu'à 1200-1600 blessés et nous étions au total une trentaine de chirurgiens.

Comment se faisaient les ostéosynthèses ?

Avec notre propre matériel en dehors de quelques plaques et vis qui venaient d'URSS. Je me suis heureusement passionné pour les ostéosynthèses et je faisais dès 1960, peu de temps après mon retour, des ostéosynthèses par compression selon la technique de Danis. J'ai dû inventer une plaque modifiée car nous n'avions pas de métal pour fabriquer le coapteur. Il faut dire qu'à cette époque les plaques étaient fabriquées à partir de gros clous centro-médullaires que l'on déroulait, aplatissait et à partir desquels nous tirions toutes les longueurs de plaques que l'on voulait. J'ai inventé ainsi cinq modèles avec compresseur qui ont donné des résultats tout à fait satisfaisants, par comparaison avec ceux obtenus avec l'immobilisation plâtrée employée dans le passé.

Avez-vous réussi à commercialiser ce matériel au Vietnam ou en Asie ?

Non, j'ai envoyé quelques dizaines de ces plaques à mes maîtres à Moscou. Je n'ai eu ensuite aucune nouvelle et lorsque je suis retourné les visiter cinq ans après à l'institut d'orthopédie, j'ai été étonné de voir que les plaques d'ostéosynthèses de Sivach ressemblaient étrangement aux miennes. J'ai demandé à mes maîtres qu'elle était la différence. On ne m'a rien répondu sauf par un sourire et un haussement d'épaules.

Vous avez également fait un gros travail sur les pollicisations...

Oui, avant 1972 nous reconstruisions les pouces amputés exclusivement selon Nicoladoni. Non satisfait des résultats autant esthétiques que fonctionnels des doigts ainsi restaurés, j'avais tenté en 1972, d'abord sur les cadavres, la pollicisation selon la technique de Hilgenfeldt. Sur ce sujet je voudrais profiter de l'occasion pour rendre un pieux hommage aux livres de Marc Iselin, parmi lesquels son Traité et son Atlas de Chirurgie de la main qui avaient heureusement guidé mes premiers pas en chirurgie de la main.
Ainsi de 1972 à 1983 j'ai réalisé 55 pollicisations. La moitié des cas opérés était des transferts de doigts sains (du 2ème au 5ème) l'autre moitié consistait en des transpositions de doigts mutilés des moignons de doigts ou des métacarpiens. Je faisais la pollicisation non seulement en cas d'amputation du pouce, avec le premier métacarpien épargné, mais aussi en cas d'amputation totale du premier rayon. Ainsi, j'ai réalisé et proposé une technique personnelle de transfert du 3ème ou du 4ème doigt, avec reconstruction de l'articulation métacarpo-trapézoïdienne avec un implant articulaire métallique «improvisé» en forme de ressort. Après 2 à 3 ans de recul le ressort s'est brisé mais la fonction du néo-pouce était parvenue à créer à sa place une néo-articulation avec des mouvements parfaitement indolores. J'ai présenté ce travail à Léningrad en 1990 quand j'ai soutenu mon Doctorat es Sciences. J'ai pu revoir des patients avec un recul très important, de 15 à 20 ans. J'aime suivre mes opérés et je revois encore, par exemple, quelques malades auxquels j'avais fait des homogreffes articulaires de tête fémorale pour tumeur à myéloplaxe il y a 30 ou 35 ans.

Avez-vous publié vos travaux ?

J'ai publié 65 travaux en vietnamien et en russe. Je n'ai pas eu l'occasion de publier en langue française ou anglaise par exemple. Et même si j'ai parlé et écrit assez couramment le français dans ma jeunesse, il m'est maintenant difficile de
l'écrire car voilà à peu près un demi siècle que je n'ai ni parlé ni écrit le français.

Depuis quand êtes vous membre de la SOFCOT ?

Depuis novembre 1992 après la deuxième conférence franco-vietnamienne d'orthopédie traumatologie à Ho Chi Minh ville. Avant nous n'avions aucun contact avec l'orthopédie et la traumatologie française en dehors de la littérature qui était d'accès difficile même encore actuellement. Heureusement je reçois la Revue de chirurgie orthopédique et cela nous aide énormément.

Avez-vous des contacts avec d'autres orthopédistes étrangers ?

Jusqu'en 1991, avant la «chute de Moscou», si l'on peut dire, nous avions des contacts avec nos collègues soviétiques. Maintenant nous commençons à nouer des contacts avec nos voisins les orthopédistes chinois, thaïlandais... Les contacts sont plus étroits avec les orthopédistes laossiens qui viennent faire leur formation chez nous. En fait c'est par l'intermédiaire des organisations américaines, australiennes, allemandes et françaises qui viennent faire des missions chirurgicales chez nous que nous avons le plus de contact avec l'orthopédie et la chirurgie reconstructrice internationale.

Vous êtes le vice-président vietnamien de l'Opération Smile. De quoi s'agit-il ?

Oui,.. mais de l'Opération Smile du Vietnam (OSV). C'est une Société regroupant des chirurgiens maxillo-faciaux, orthopédistes, plasticiens etc... Notre Société s'était formée sous l'impulsion de l'Opération Smile International (OSI) des USA avec qui nous gardons des relations amicales bien étroites.
Chaque année nous organisons avec eux des missions chirurgicales dans nos grandes villes de province et nous opérons des centaines de petits malades avec des malformations congénitales telles que becs de lièvre, fentes palatines etc... Chaque année également, des groupes de chirurgiens plasticiens de l'OSI viennent faire de grandes opérations de microchirurgie maxillo-faciale ou orthopédique dans notre hôpital. A chaque mission, ils viennent avec tout leur personnel de bloc opératoire, anesthésiste, instrumentistes... et tout le matériel nécessaire. Ils sont très bien équipés et ils opèrent... comme s'ils étaient à Washington ou à San Francisco !

Et les missions françaises ?

La seule organisation française (La Chaîne de l'Espoir: ndlr) avec qui nous travaillons est celle qui organise des missions de chirurgie de la main depuis maintenant presque cinq ans. J'aime la manière dont ces missions sont effectuées car les interventions sont réalisées avec notre personnel et le matériel que nous avons sur place et c'est la meilleure façon pour nous de pouvoir refaire nous-mêmes les techniques enseignées qui concernent les malformations congénitales, les séquelles de brûlures et de traumatismes de la main. Nous possédons depuis quelques années grâce aux dons et par l'intermédiaire de l'OS, quelques microscopes opératoires et nous avons ainsi appris à effectuer des interventions microchirurgicales et depuis peu nous avons réalisé, avec succès, des transferts d'orteils.
Dans les grandes pertes de substance cutanée et osseuse nous maîtrisons les transferts tissulaires libres, musculaires et osseux et nous avons maintenant une série de plus de 20 cas de transferts libres de péronés.

Avez-vous encore à traiter des séquelles de traumatismes de guerre ?

Non, la guerre s'est terminée en 1975 et nous avons presque liquidé toutes les séquelles en cinq ans alors qu'après 1954, c'est-à-dire après la guerre franco-vietnamienne, nous avons eu une période de 15 à 20 ans pour tout liquider. Mais à l'époque il n'y avait pas à proprement parler d'orthopédistes, ni de traumatologistes. Le fléau actuel dans nos grandes villes est représenté par les accidents de la route et notamment de motocyclette qui ont terriblement augmenté et sont la source de pratiquement toutes les pseudarthroses septiques que nous avons à traiter. Depuis quelques années nous les traitons avec de nouvelles techniques: greffes libres microchirurgicales et ostéosynthèses par distraction et compression. J'ai mis au point un fixateur externe mono-plan, transfixiant, bilatéral qui permet une compression et une distraction bien contrôlée.

Vous n'avez pas adopté le fixateur d'Ilizarov ?

Si, je l'ai utilisé en URSS et ici mais nous avons limité ses indications au fémur uniquement pour de grosses pertes de substance osseuse. Pour la jambe, j'utilise mon fixateur qui est quand même quinze fois moins cher que l'Ilizarov que nous devons en plus payer en roubles. J'ai été très intéressé par un article dans «Maîtrise Orthopédique» sur la méthode d'Ilizarov dix ans après son application en France par les membres de 1'ASAMIF. Il s'y dégage une tendance qui, d'ailleurs rejoint la nôtre, de sélectionner de plus en plus les indications pour ce type de fixateur externe.

Comment réglez vous les problèmes d'osteites ?

Résection radicale et assèchement par lambeaux musculaires, le plus souvent pédiculés à la jambe, et quelquefois libres.
Puis ostéosynthèse bifocale à l'Ilizarov: compression au niveau du défect osseux pour consolider l'os; distraction au foyer de corticotomie pour pallier au raccourcissement causé par la compression. Les résultats finals sont bien supérieurs par rapport à ceux, obtenus avec le traitement classique par greffe osseuse.
Je dois dire que nous avons obtenu de très bons résultats avec les allongements de membre surtout de jambe et avec mon propre fixateur suivant la technique d'Ilizarov. Nous rassemblons aujourd'hui plus d'une centaine de cas opérés, avec un recul de 1 à 5 ans.

Faites-vous dans votre service de la chirurgie de l'arthrose de hanche ou du genou ?

Nous faisons depuis quatre à cinq ans l'arthroplastie de la hanche mais avec des prothèses de Moore uniquement puisque nous ne pouvons nous procurer les prothèses totales de hanche qui sont terriblement chères. Nous avons commencé à utiliser les prothèses totales de hanche, il y a un ou deux ans, avec les orthopédistes allemands.
Pour le genou, nous réalisons des ostéotomies mais nos indications sont rares car nous voyons assez peu de gonarthroses. Chez nos collègues civils il y en a plus.

Comment voyez vous l'évolution de la chirurgie orthopédique et traumatologique au Vietnam ?

Nous sommes maintenant mieux organisés avec une Société d'Orthopédie et un Congrès national où l'on se retrouve entre civils et militaires. J'ai été vice-président de la société quand mon collègue civil mon ami le Professeur Dang Kim Chau était président. Nous sommes actuellement sur une bonne voie de développement avec des relations de plus en plus fréquentes et étroites avec nos colloques étrangers et je dois dire que nous profitons pleinement de vos missions régulières à Hanoï. Nos conditions de travail ont été et sont encore pour vous inimaginables et vous avez pu constater que nous travaillons pour ainsi dire les mains vides. Cela se passe quand même mieux que dans le passé et j'ai personnellement une devise que j'ai apprise par le scoutisme quand j'étais jeune éclaireur: «Ne jamais se croiser les bras devant les difficultés ! Une seule solution... la débrouillardise». Cela m'a beaucoup aidé pendant la période de guerre dans la brousse où nos hôpitaux étaient soit accrochés sur les pentes des montagnes, soit souterrains. A Diên-Biên-Phu par exemple j'avais une très belle salle d'opération souterraine à quelques kilomètres des lignes françaises. Avec les américains, c'était la même chose, les salles d'opérations, les chirurgiens, les blessés étaient à trois mètres sous le sol et ont pu résister aux bombardements jours et nuits.

Une dernière question, quel âge avez-vous ?

J'ai 72 ans.

Et la retraite ?

Etant professeur et expert en chef, ce sera quand la santé me trahira ! Je dois veiller à la bonne marche de notre service qui comprend actuellement une dizaine de chirurgiens, parmi lesquels mon fils. Surtout j'aime éperdument l'enseignement et je garde une grande attention à la formation de nos jeunes collègues par l'acquisition de techniques nouvelles ou de compétences plus particulières comme la microchirurgie par exemple. Bien sûr, dans la limite de nos moyens.

Paru dans le numéro N°59 - Décembre 1996