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MICHEL POSTEL

Paru dans le numéro N°58 - Novembre 1996
Entretien consulté 3680 fois

MICHEL POSTEL

L'un des thèmes des XVIèmes Journées d'Orthopédie de Fort de France était la chirurgie de reprise des prothèses totales de hanche. La session était présidée par un Maître qui avec intelligence et discrétion, a marqué toute une période de la chirurgie orthopédique française: Michel Postel.

Monsieur Postel, comment allez-vous?

Je vais très bien. La retraite, c'est à dire le départ de Cochin cela remonte à octobre 1991. Tout de suite après, j'ai continué à travailler un peu en clinique mais je n'ai pas trouvé cela très confortable. Quand on a connu les fastes de l'Assistance Publique...

Qu'est-ce qui vous a géné dans le travail en clinique ?

C'était de ne pas avoir d'équipe et de ne jamais être tout à fait sûr le matin en arrivant que la prothèse ou le ciseau serait prêt. C'était le fait d'abandonner les malades pendant le week-end. Pendant la moindre absence le malade est privé de son chirurgien alors que lorsqu'il est dans une équipe hospitalière il n'y a pas de problème. Les contraintes sur la chirurgie libérale sont sévères et elles le sont encore plus aujourd'hui qu'il y a trois ans lorsque j'ai eu cette petite activité. Mais en ce qui me concerne, je crois que je ne m'étais pas organisé. J'étais habitué depuis longtemps à une organisation qui marchait très bien et un beau matin je me suis trouvé sans rien. Sachant que c'était provisoire je ne me suis pas défoncé pour organiser une équipe. A posteriori, je regrette cette activité privée stricte de deux ans.

Comment cela se passait-il sur le plan opératoire ?

J'étais aidé en général par un interne de Cochin, et par mon fils Jean-Marie. Il y avait donc des gens capable de terminer l'intervention si je m'effondrais au milieu. Je n'étais pas particulièrement fatigué, mais bien qu'il soit rare qu'un chirurgien tombe raide durant une intervention, c'est arrivé, j'en connais.

Depuis que vous avez arrêté toute activité opératoire, comment passez-vous votre retraite ?

Je voyage beaucoup, je vais voir mes enfants à droite et à gauche, je prends des leçons de golf, de bridge etc...

Vous n'aviez pas de loisirs à l'époque où vous étiez chef de service ?

Non, parce que je passais mes vacances soit à skier, ce que je fais encore, soit à pêcher en mer, ce que je fais encore également mais ce n'était pas des activités quotidiennes.

Vous ne vous interessez plus du tout à l'orthopédie ?

Si; je suis toujours présent au congrès de la SOFCOT par exemple. J'ai continué de m'occuper de problème de matériel avec le Maconor et l'Afnor. Et j'ai quand même été invité à un certain nombre de tables rondes.

A 5 ans de votre retraite, l'orthopédie a-t-elle beaucoup changé ?

Sensiblement je crois. J'ai un peu peur dans certaines tables rondes de ce genre de n'être pas à ma place. Les types de prothèse, les luttes entre les cimenteurs et les non cimenteurs, la prévention des infections post-opératoires, le traitement des lésions septiques. Je n'ai pas l'impression quand je retourne le lundi à Cochin par exemple d'être tout à fait dans la course.

Mais justement, pour tous les thèmes que vous avez énuméré, on a l'impression que rien n'a changé...

Bien sur ce n'est pas très différent, mais je me perçois comme étant à côté du mouvement.

Par exemple, en ce qui concerne le débat ciment-sans ciment qu'est-ce qui a changé ?

Je pense à l'hydroxyapatite. Sur le fémur il n'y a pas de changements notables Le cotyle est fixé sans ciment dans un grand nombre de cas et apparemment cela ne marche pas si mal. Mais ce n'est surement pas la panacée, surtout en matière de reprise.

Revenons un peu en arrière à l'époque où vous étiez chef de service. On a l'impression que durant les dix dernières années de votre activité on ne faisait que de la prothèse à Cochin...

Il restait une petite place pour les ostéotomies tout de même. Elle concernait les dysplasies de hanche et les coxarthroses sur dysplasie à un stade précoce chez des gens encore jeunes. On faisait des varisations ou des Chiari.

Quel bilan faites-vous des Chiari ?

J'ai l'impression que c'est une intervention tout à fait valable. J'étais pratiquement le seul à les faire dans le service car en raison de leur changement rapide, les chefs avaient peu l'occasion d'en aider et encore moins d'en faire. Ces ostéotomies convenaient bien pour des gens jeunes pour qui le type de coxarthrose rend les varisations ou valgisations sans espoir. C'est une très bonne opération.

Il y aurait eu trop de butée ?

Les butées sur des hanches dysplasiques et non arthrosiques on n'en fera jamais trop. Le Chiari a presque la même indication que la butée mais sur une arthrose développée et non recentrable par une ostéotomie fémorale.

L'école Bernoise a développé une ostéotomie de bascule du cotyle, qu'en pensez-vous ?

C'est sûrement bon dans de bonnes indications mais c'est trop fort pour moi, trop difficile. Cela dit, c'est quand même un processus très lourd pour des hanches qui ne seront jamais des hanches normales et qui termineront avec une prothèse.

Justement jusqu'à quel âge faut-il pousser les indications de la chirurgie conservatrice ?

Je dirais 50 ans dernière limite. Il peut se trouver qu'on dépasse ce délai ou au contraire qu'il soit trop long mais en gros on peut avoir d'excellents résultats de butée jusqu'à 45 ans.

Mais ce n'est pas si anodin que cela une butée. L'abord est assez important.

Oui, il faut savoir faire les butées sur les pointes des pieds en réparant bien les muscles. On voit tant de pauvres femmes qui se sont fait décrocher le tenseur du fascia lata et qui ont un grand trou sur la crête iliaque. C'est scandaleux. Une bonne butée ne change pas la morphologie esthétique si je puis dire. Mais le savoir-faire de la butée se perd un peu. Mes successeurs n'en font pas beaucoup.

Cela vous scandalise qu'on pousse les gens à la prothèse ?

Cela dépend de la vitesse de l'évolution de l'arthrose. Je crois qu'il ne faut pas trop s'accrocher à des barrières. Affirmer " Vous n'avez pas 50 ans vous n'avez pas droit à la prothèse ; vous avez 51 ans vous y avez droit" cela me paraît ridicule.

A Cochin vous étiez quand même sur le versant prothèse.

Je crois que c'est une question de recrutement. Pendant très longtemps nous avons concentré à Cochin toutes sortes de pathologie de la hanche. Je parle d'une époque reculée où c'était peu fait à l'extérieur. Les gens venaient nous consulter de province pour une dysplasie alors que maintenant il y a 150 orthopédistes rien qu'à Paris qui sont prêts à sauter dessus. C'est le recrutement qui a changé et la formation des orthopédistes étant ce quelle est, les dysplasies sont traitées sur place.

Cela ne vous pesait pas de faire toujours la même opération ?

Bien sûr des coxarthroses banales bien centrées chez des gens de taille normale c'est un peu de la routine mais ce n'est pas désagréable de bien faire une bonne opération. Par ailleurs, plus on est plongé dans une spécialité moins on sait faire le reste. J'ai fait pas mal de prothèses de genou mais je ne me suis jamais penché vraiment sur le problème ; ce sont d'autres qui l'ont fait avancer et je n'ai fait que sauter dans le train.

En ce qui concerne les PTH, vous vous êtes un peu figé sur la Charnley...

En général, lorsque l'on tient une bonne intervention l’on n'a pas envie de changer. De plus, j'ai été très échaudé par mes tentatives d'innovation. À l’époque des prothèses métal-métal de McKee nous voulions faire mieux et nous avons mis au point un cotyle métallique avec des bandes à glissement. L'idée était de diminuer la résistance à la friction et in vitro c'était infiniment supérieur au couple métal-métal habituel. Mais compte tenu des connaissances de l'époque, nous avions très mal évalué les conséquences biologiques des débris d'usure. Les débris de cobalt ont déclenché chez les patients une réaction monstrueuse autour des hanches.

Quel était votre état d'esprit au début des prothèses Charnley ?

Nous avions des craintes de toutes sortes. Une des raisons qui nous ont fait garder la McKee assez longtemps c'est la cavité que l'on créait avec les Charnley. On enlevait une grosse tête arthrosique, ostéophytique et un gros col et on les remplaçait par une petite tige qui avait 13 mm de diamètre. C'est-à-dire qu'on laissait une cavité dans laquelle il ne pouvait y avoir que du sang, et que le moindre staphylo passant par là ... Une autre crainte concernait les luxations et d'ailleurs nous en avons eu un certain nombre. Là il n'y a pas de discussion : si les petites têtes sont favorables du côté de l'usure, elles sont défavorables pour la prévention des luxations.

Quelles sont les raisons qui vous ont fait modifier les Charnley ?

On s'est aperçu au bout de cinq à six ans qu'il y avait des enfoncements des pièces fémorales dans le fémur. Elles s'enfonçaient dans le ciment avec une sorte de fissure sur le bord interne de la prothèse. Cela représentait 10 à 15 % des dossiers. En modifiant la dimension des queues et en remplissant mieux le fémur avec la prothèse nous avons éliminé une des causes d'échec.

Compte tenu de l'environnement universitaire vous auriez pu évaluer plusieurs variantes de prothèse...

C'est vrai je le reconnais, mais chaque fois qu'on faisait une revue de dossiers les résultats des Charnley étaient les meilleurs. Je crois qu'à un an le pourcentage de succès complet d'une Charnley dans des conditions normales est de 99 %. Alors commencer une autre série en espérant qu'au bout de 10 ans on va obtenir 99,9 % de succès au risque de faire moins bien... Ce n'était peut-être pas très courageux comme attitude mais il faut penser un peu aux malades.

25 ans après, que pensez-vous de ce couple métal-polyéthylène tellement décrié ?

C'est facile d'en dire du mal. On a beaucoup dit et écrit contre le ciment, mais je crois qu'il n'est pas responsable de grand chose. Quand on regarde de près, les soi-disant maladies du ciment ce sont les maladies des prothèses mal faites. Nous avons toujours dit que plus tard, c'est l'usure du polyéthylène qui créerait le problème. L'usure en tant que modification de la cavité cotyloïdienne et en tant que génératrice de poussière de polyéthylène. Nous avons bien essayé avec Langlais de faire des recherches sur de nouveaux matériaux. Nous nous étions adressé à des gens très compétents des Arts et Métier qui nous ont rapidement envoyé sur les roses en disant qu'au point de vue résistance à l'usure, à l'abrasion et avec ces conditions de maniabilité, nous ne trouverions pas mieux.

Le couple alumine-alumine, cela ne vous a pas tenté ?

Le cotyle en alumine sans ciment me paraissait une hérésie ayant peu de chance de tenir. Si l'on cimente cela perd un peu de son intérêt. J'ai regretté de ne pas avoir une tête fémorale en alumine, mais il fallait augmenter le diamètre et passer à 28, alors...

Que pensez-vous des propositions actuelles de retour au métal-métal ?

Je n'ai pas très bien compris en quoi consiste leur modification mais il semble que les Suisses reviennent à une prothèse qui a failli chez nous et même chez eux. J'aime beaucoup Maurice Muller mais c'est un peu le changement perpétuel.

Il y a peut-être un juste milieu ?

J'ai quand même innové dans le service. Avec Méary nous avons introduit l'ostéotomie de varisation...

De quelle manière ?

Pauwels est venu à un congrès à Paris en 1952 et a montré quelques radios qui m'ont paru époustouflantes. J'étais à ce moment-là, chef de clinique avec Méary dans le service. Quinze jours après nous étions à Aix-la-Chapelle pour voir comment il faisait. On a passé trois jours de leçons particulières "non-stop" et on a ramené cela à Cochin. C'était une acquisition intéressante.

Merle d'Aubigné vous avait laissé partir ?

Vous imaginez le Patron qui n'a dans son service que deux chefs et qui leur donne l'autorisation de partir ensemble. Mais cela s'est passé sans problème et nous sommes partis trois jours avec Roger Timal et Louis Descamps. En fait, à l'époque il y avait encore Cauchoix et Ramadier. Puis à notre retour il nous a laissé carte blanche. Pour la prothèse totale cela a été un peu pareil. J'ai reçu un jour un coup de téléphone de Nissen, un orthopédiste anglais qui organisait à Londres un cours supérieur remarquablement fait. C'était en 65. Il me dit vous devriez venir à Norwich, il y a un truc intéressant ; vous verrez ce que c'est que les prothèses totales de hanche. Alors j'en ai parlé au Patron, et nous y sommes allés. C'était une espèce de petit club anglais devant lequel McKee présentait ses résultats. Il y avait des malades convoqués avec leur radio et qui marchaient sans canne. McKee a opéré deux malades devant nous le dimanche. Puis nous sommes rentrés à Paris en lui demandant de venir en poser deux ou trois. C'est comme cela que nous avons démarré. Auparavant il n'y avait que des prothèses de Moore. Nous n'avions jamais vu une pareille qualité de résultats.

Merle d'Aubigné aimait bien les Anglais...

Oui.

Pourquoi ?

Peut-être à cause de Watson-Jones. C'était le plus voyageur et le plus international des Anglais; il était très brillant. Mais il y avait Seddon qui était remarquable. Un homme silencieux réservé, prudent et de grande rigueur ; chose à laquelle on était peu habitué en France à l'époque.

C'était quoi l'absence de rigueur à l'époque ?

C'était l'absence de dossier, l'absence d'examen complet du malade avant d'opérer. Les résultats étaient toujours "très bons". Pourquoi ? parce qu'ils sont très bons ! C'était primaire quand on y pense. Je crois qu'à l'heure actuelle, on va trop loin dans les statistiques, mais là on n'en faisait pas du tout, les observations n'étaient pas prises, la cotation chiffrée n'existait pas.

C'est vous qui avez fait cette cotation chiffrée ?

J'y ai participé mais elle n'est pas de moi. Je suis toujours cité mais c'est vraiment une idée de Merle qui l'avait ébauchée et présentée à un Congrès de la SICOT en 49-50. Elle est alors passée inaperçue puis deux ou trois ans après, en pleine période de prothèse acrylique, les américains l'invitent à faire une conférence sur les arthroplasties de hanche qui est ensuite publiée dans le "Bone and Joint" avec en tableau les cotations chiffrées. C'est moi qui avait préparé l'article qui était signé Merle d'Aubigné et Postel, mais je ne suis pas l'inventeur de la cotation.

Comment êtes-vous devenu le collaborateur privilégié de Merle d'Aubigné ?

Cela s'est passé de façon curieuse. A l'époque on retenait ses quatre postes d'interne pour les quatre ans d'internat. C'est à dire que le lendemain de la nomination au concours il fallait foncer chez les patrons chez lesquels on pensait avoir une place et ce sur les conseils de Pierre ou de Paul. En l'occurence, c'est Morel Fatio qui m'a dit: "Va voir Merle D'Aubigné, il n'est pas encore agrégé mais cela va venir". En premiere année d'internat je suis tombé sur un numéro spécial de la Semaine des Hôpitaux entièrement consacré à la maison Merle. C'est là que j'ai découvert le sérieux dans les publications, l'ébauche de la cotation, l'explication de la qualité des résultats, leur évaluation en fréquence. Pour moi, c'était complètement nouveau. J'avais fait des plâtres dans les deux services de chirurgie ou j'étais passé comme interne mais c'était des horreurs, des plâtres dégueulasses. Alors que chez Merle c'était de la belle orthopédie, la vraie, faite sur des malades examinés. Et l'année d'internat passé chez lui ne m'a pas déçu au contraire. Mais il y a aussi une question d'atomes crochus. Manifestement nous nous entendions bien et j'étais un des seuls à pouvoir l'approcher les jours de grande colère.

Vous étiez collègue avec Méary...

Méary avait six mois de plus que moi. Nous avons été nommé à l'internat ensemble et nous avons débarqué ensemble dans le service Merle d'Aubigné en 1947. Nous nous entendions très bien. C'était une force de la nature à tout point de vue que ce soit l'organisation d'un service, l'organisation de la photo dans le service ou l'organisation d'une table ronde sur tout ce qu'on voudra. C'était un bourreau de travail. Je l'aimais beaucoup et notre rêve quand nous faisions la visite ensemble c'était de nous dire "Ce ne serait pas mal si on revenait ici tous les deux". Et cela s'est produit.

Malgré une France quasiment dépourvue d'orthopédiste, vous rêviez de rester dans la maison mère ?

Oui. Robert Meary avait des relations plus difficiles que moi avec le Patron parce qu'il mettait les pieds sur la table et qu'il l'agaçait par une certaine désinvolture dans la présentation ou dans la forme. Mais il fonçait, il travaillait très vite et ses articles étaient prêts. Lorsque le Patron a abandonné les problèmes de pied qui l'ennuyaient, Meary les a repris en main sérieusement avec des études et des résultats. Et puis est arrivé le jour ou le Patron est parti. Il y avait la succession à prendre. On avait goupillé notre petite manoeuvre Meary et moi pour qu'il soit nommé chef de service. Je m'étais un peu engueulé avec le Patron parce qu'il voulait que ce soit moi et moi je ne voulais pas, parce que je pensais que Meary avait plus le profil du chef de service.

C'est une dispute un peu inhabituelle.

Ce sont des conditions qui se reproduisent rarement. En pratique, pour avoir la certitude que Meary revienne à Cochin, la seule solution c'était que je ne bouge pas de mon poste et que lui soit offerte directement la place de Merle d'Aubigné. Nous étions tous les deux à ce moment là, professeur titulaire au même échelon.

Merle avait tout de même une vision assez aristocratique de l'existence...

A cause de cela, il a été copieusement détesté par un bon nombre de ses collègues. Et en plus, il ne laissait pas passer grand chose. Quand il avait quelque chose à dire à quelqu'un il le lui disait en face et sans prendre de gant. Mais il cherchait la bagarre et c'était un peu un jeu. Par ailleurs il ne pouvait pas supporter qu'on l'appelle "Merle" parce que dans son milieu on parle de "Monsieur d'Aubigné" et pas de Merle. Un jour Léger lui écrit "Mon Cher Merle" et il lui répond "Mon Cher Lé".

C'est lui qui a donné à Cochin cette devise Grecque "La parole n'est que l'ombre de l'action" ?

Oui c'est un aphorisme d'un philosophe grec. Je n'ai jamais su dans quel sens il fallait la comprendre "Que ton discours soit le reflet de ton travail" ou "Que ton travail soit le reflet de ton discours". Dans l'esprit du Patron c'est que les discours sur telle opération ne sont valables que s'ils sont l'ombre de ce qui a été fait. En d'autres termes les paroles doivent être conformes aux actes.

L'opposition forte entre Merle d'Aubigné et Judet c'est de la légende ?

Non ce n'est pas de la légende. Ils sont toujours restés gentlemen et celà n'a jamais été jusqu'aux combats de rues. Les injures ont été très limitées mais l'opposition sur la consolidation des fractures était claire et nette de même que celle sur la manière d'exercer notre métier.

Dans le fond, où était la différence ?

Le Patron avançait avec beaucoup de prudence. Chez Judet dès qu'il avait une idée, et Dieu sait qu'il en avait, elle était immédiatement racontée, publiée.

Vous avez connu une époque d'innovation permanente en matière d'arthroplastie prothétique...

J'avais l'impression qu'un certain nombre de collègues rêvaient la nuit à une modification de prothèse existante ou à une idée complètement nouvelle et passaient à l'application le lendemain. A ce rythme là, un certain nombre de prothèses ont abouti à des catastrophes. J'ai moi-même, malgré quelques études préliminaires, fait une grossière erreur avec la prothèse à bandes cotyloïdiennes. Mais il faut rappeler qu'à l'époque les fabricants étaient à la disposition des chirurgiens. Le corps des orthopédistes avait quelque chose de dynamique, de tonique et d'efficace dans la recherche. Il a petit à petit sombré dans les subventions des fabricants. Un certain nombre de collègues se sont ainsi lancés dans le "n'importe quoi" en modifiant un détail sur une prothèse pour toucher des royalties.

Avez-vous tenté de freiner certaines ardeurs ?

J'ai essayé de déterminer avec la commission d'ostéosynthèse de la SOFCOT des critères de qualité des prothèses de hanche mais c'était horriblement difficile. De quel droit peut-on décider de tel ou tel critère ? Et l'approche économique est également problématique. En fixant un prix très bas aux prothèses on supprime beaucoup de retombées intéressantes pour des laboratoires sérieux et pour des études sérieuses.

Que pensez-vous des poursuites envers les chirurgiens pour malversations ?

Je crois que certains meritent ce qui leur est tombé dessus. Ceux qui ont "crée" des prothèses qui étaient une copie à laquelle ils ont ajouté une virgule pour en augmenter le prix, pour créer des petites sociétés "bidon" sensées acheter des prothèses au fabricant et les revendre par un intermédiaire qui était leur épouse...

Pour revenir aux craintes que vous aviez au début des prothèses, ne redoutiez-vous pas les infections ?

Si, nous étions convaincu que ce serait la complication majeure et ce d'autant plus que nous étions désarmés. Il y avait alors un principe: une infection sur un corps étranger se termine par l'ablation obligatoire du corps étranger. Charnley disait d'ailleurs: "Si l'état fonctionnel de votre futur opéré est supérieur à ce que donnerait une résection tête et col, laissez le tranquille". Au début on a cru qu'on y avait échappé parce que par bonheur pendant les trois ou quatre premières années, il n'y a pas eu d'infection aigue. En fait, on a mis longtemps à interpréter les images radiologiques du descellement septique; ce n'est pas venu du premier coup.

Quand est-ce que l'antibioprophylaxie s'est-elle imposée ?

Assez tard. Nous avons commencé par mettre les malades aux antibiotiques mais pas de la bonne façon, pas avant l'intervention, pas forcément avec le bon antibiotique. Cela a mis un certain temps à se décanter. Ensuite nous avons fait des antibiothérapies prophylactiques beaucoup trop lourdes et longues qui ont probablement induit des résistances que nous aurions pu éviter autrement. Les problèmes infectieux ont tout de suite été rattachés à la partie du service qui était la mienne. Evrard avait déjà commencé à travailler les problèmes infectieux avec le Patron.

Pourquoi ?

Il était volontaire pour une première enquête sur les infections post-opératoires qui remonte aux années 50. Evrard a vécu sans rien demander, sans avoir les honneurs d'un titre ronflant, ni les émoluments d'ailleurs.

Il aimait peut-être la tranquillité, il avait sa tour d'ivoire.

Oui qu'il défendait avec férocité. Il avait parfois un caractère de cochon mais dans l'ensemble c'était vraiment très agréable de travailler avec lui. Je lui ai laissé tout de suite la bride sur le cou, mais je faisais une visite chez lui de temps en temps. Chaque fois qu'il y avait un problème il m'en parlait; c'était le collaborateur idéal.

Pourtant, il aurait eu des raisons d'être amer...

Il a abattu un travail formidable pendant 25 ans sans chercher les honneurs. Il était officiellement attaché dans le service et chercheur CNRS. Pour tous ses services rendus, l'Assistance Publique a été très ingrate. Cinq ans avant sa retraite quand on s'est aperçu qu'il travaillait au CNRS et à l'hôpital on m'a fait savoir qu'il ne pouvait pas cumuler les deux et garder toutes ses vacations (cela faisait 5000F environ par mois) et on m'a obligé à revenir à trois, puis finalement a les supprimer. Lui a tout de même continué à faire son boulot, à tenir ses dossiers avec une rigueur terrible, et à rédiger des papiers interessants.

En quoi son approche du traitement de l'infection différait-elle de celle de Letournel par exemple ?

Schématiquement, Evrard était moins agressif . Il cherchait à obtenir d'abord la consolidation et la fin du traitement de l'infection venait ensuite. Letournel se jettait sur une pseudarthrose infectée du fémur en enlevant tout ce qui était sale et en enlevant le clou. Pour rien au monde Evrard n'aurait démonté un foyer correctement synthésé. D'abord assurer la continuité osseuse, puis assécher le foyer septique....

Votre service avait un grand rayonnement sur l'orthopédie parisienne. Toutes les hanches célèbres allaient à Cochin. A-t-on le droit de parler de la fracture du col de Chirac ?

Oui je crois; les radios ont été montrées à la presse et on en a parlé partout. C'était une fracture sous-trochanterienne banale.

Quel genre d'opéré était-il ?

Très simple, très facile à manier si je puis dire. Heureusement tout s'est bien passé. La seule difficulté était de résister au pressions extérieures de personnes en quête de détails. Mais s'il y avait eu un pépin dans l'évolution cela aurait été dramatique. Je repense encore, le jour de son accident, à la troupe qui l'attendait au pavillon Ollier. Le rez-de-chaussée des urgences était plein comme aux beaux jours de mai 68. On l'attendait pour 18h, à 20h il n'était toujours pas là. Quelqu'un m'interpelle et me dit "je suis de FR3 qu'est-ce qu'il a et qu'est-ce que vous allez lui faire ?". Je lui réponds "Mais Monsieur je ne peux rien vous dire je ne l'ai pas vu, je n'ai pas vu ses radios et je ne sais rien de lui". Mais, rétorque-t-il, "il faut bien que je parle et mon journal télévisé est à 20h." Je lui dis "Adressez-vous ailleurs".

Avez-vous un regret après cette longue carrière consacré à l'orthopédie ?

Oui c'est de ne pas avoir consacré assez de temps à l'enseignement.

Comment auriez-vous pu enseigner plus ?

En opérant moins moi-même et en aidant plus.

Vous avez l'impression de ne pas avoir assez aidé les jeunes ?

Oui. Pas au début, mais petit à petit je me suis laissé embarquer dans le système avec des reprises de prothèse quasiment quotidiennes et qui duraient toute la matinée. Quand on vient de finir cela, on n'a pas très envi d'aider un interne.

Néanmoins vous avez eu beaucoup d'élèves fidèles?

Oui et beaucoup sont devenus quasiment des amis. Ce que j'appréciais le plus c'est un staff qui marchait bien, où il y avait quelques malades originaux pas trop simples et avec un état major d'internes et de chefs qui s'interessait au problème.

Qu'est-ce qui vous plaisait tant ?

L'impression de faire comprendre aux gens qui étaient là, l'indication opératoire et la décision. L'aide opératoire est importante, mais l'aide à la décision est majeure.

Paru dans le numéro N°58 - Novembre 1996