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MARIUS SCARLAT

Paru dans le numéro N°282 - Mars 2019
Entretien consulté 436 fois

MARIUS SCARLAT

Marius Scarlat s’est installé à la Clinique Saint Michel à Toulon après un itinéraire personnel et professionnel impressionnant.
Il a fait ses études de médecine à Bucarest et sa spécialisation de chirurgie orthopédique à Nancy et à Metz. Il s’est ensuite surspécialisé en chirurgie de l’épaule dans le service de Frederick Matsen à Seattle.
De plus, son goût pour les publications l’on conduit à seconder Pierre Kehr pour la revue orthopédique EJOST et finalement à être rédacteur en chef du journal de la SICOT, International Orthopaedics.

Depuis quand exercez-vous à la clinique St Michel ?

Je m’y suis installé en 2002 et cela va donc faire 17 ans ! Auparavant je travaillais à l’hôpital général de Hyères où j’étais praticien contractuel et j’ai ensuite réussi mon concours de praticien hospitalier.

Pourquoi avez-vous quitté l’hôpital de Hyères ?

L’hôpital de Hyères, à proximité de Toulon, est un hôpital d’excellente qualité, et on faisait beaucoup d’urgences et en particulier beaucoup de fractures des sujets âgés. A trois chirurgiens titulaires nous faisions plus de 1200 interventions par an. Mais comme cela a été le cas pour de nombreux hôpitaux, nous avons dû faire face à des restrictions budgétaires et une partie des urgences a été orientée vers l’hôpital de Toulon. De plus j’avais du mal à programmer ma chirurgie réglée, notamment celle de l’épaule qui m’intéressait et dont la demande était croissante.

C’est à dire ?

Le planning du bloc opératoire était géré par un groupe d’infirmiers très pointilleux sur les heures de travail et les priorités étaient de ne pas dépasser les 35 h de travail, de prendre le repos compensatoire, de s’arrêter à midi pour manger, de reprendre à 13 h 28 et être sûr qu’il y ait un remplaçant pour le déjeuner sinon on arrêtait le programme. Le chirurgien était le dernier décideur dans cet engrenage et dans cette logique inversée. Au lieu de se demander « qu’est-ce qu’on a à faire aujourd’hui » on commençait la réflexion avec « qui doit prendre son repos aujourd’hui, qui coupe entre midi, etc…».

Il n’y avait pas d’arrangement possible ?

Après mon assistanat, j’ai fait un « fellowship » en chirurgie de l’épaule et du coude aux Etats-Unis, et à mon retour je souhaitais développer un service de chirurgie de l’épaule à l’hôpital, mais la conjoncture et la limitation des moyens ne permettaient pas le développement de la chirurgie réglée. On en arrivait à des conflits complètement aberrants avec les anesthésistes pour les créneaux horaires de la chirurgie réglée et on avait du mal à programmer des urgences différées. Après trois années d’un constant investissement personnel j’ai réalisé que pour avoir une plateforme de travail décente il me faudrait mener une vie de combat et que finalement la solution idéale pour développer une activité c’était le privé.

Comment s’est déroulé votre reconversion dans le privé ?

Au début c’était un peu difficile. Je suis allé voir tous les médecins du coin qui me connaissaient comme chirurgien des urgences et qui avaient apprécié ma prise en charge des personnes âgées en traumatologie ou en pathologie de l’épaule. J’ai fait aussi pas mal de réunion d’enseignement pour les médecins généralistes. Au bout d’une année mon unité de chirurgie de l’épaule à la clinique fonctionnait correctement.

Quelle est votre activité routinière ?

Essentiellement de la chirurgie de l’épaule et du coude. En pratique, toute la chirurgie arthroscopique et prothétique courante et celle des séquelles de fracture. Et aussi une chirurgie moins courante qui est la chirurgie neurologique et celle des transpositions musculaires comme les transferts musculaires de type Eden-Lange pour les paralysies du trapèze. Il s’agit d’une pathologie secondaire à une lésion du nerf spinal et c’est une complication classique des biopsies dermatologiques. Je fais également des transpositions du grand dorsal et la chirurgie de l'omoplate.

Comment avez-vous été formé à la chirurgie de l’épaule ?

Mon fellowship aux USA a été une étape importante de ma formation en chirurgie de l’épaule. Tout le monde sait combien c’est difficile d’obtenir un clinicat aux Etats-Unis et surtout d’avoir le droit d’y exercer. J’ai réussi mes concours, j’ai eu mes autorisations et j’ai eu la chance de pouvoir pratiquer dans l’état de Washington au sein du service de chirurgie de l’épaule du Professeur Matsen et du professeur Harryman. Ils ont contribué largement et d’une manière décisive à ma maîtrise de la chirurgie de l’épaule. Matsen pratiquait la chirurgie de la coiffe des rotateurs selon les techniques de Neer et les principes de Codman et il faisait d’une manière irréprochable tout ce qui était réparation de coiffe et réparation de l’instabilité à ciel ouvert. Il faisait aussi beaucoup d’arthroplasties et chirurgie de révision et il avait développé avec la société DePuy la « Global Shoulder », mondialement commercialisée. Avec Rockwood, il était l’auteur du livre de chevet de notre génération : « The Shoulder ». Mais c’est Douglas T. Harryman, qui dans le même service faisait l’arthroscopie et il en faisait beaucoup. C’est donc dans ce service que j’ai acquis mon expertise en chirurgie de l’épaule mais il faut dire que j’avais déjà une expérience française grâce à Daniel Molé de Nancy

Que faisiez-vous à Nancy ?

J’étais interne à titre étranger à Nancy et en dernière année d’internat, j’étais chez Monsieur Molé avec d’ailleurs comme co-interne mon ami François Sirveaux qui a fait une magnifique carrière universitaire à Nancy. A un moment nous avons eu la visite de deux professeurs américains et il fallait qu’un jeune fasse la présentation des dossiers. Comme j’étais le seul à parler anglais correctement j’ai été désigné. J’ai préparé rigoureusement les dossiers et ça a duré trois jours mais cela m’a donné l’opportunité de connaître ces deux chirurgiens visiteurs américains. J’ai fait la présentation des travaux de Nancy notamment sur la prothèse inversée d’épaule que Monsieur Molé mettait déjà en place à l’époque avec des résultats surprenants. Nos interventions ont attiré l’attention des collègues américains et j’ai été encouragé par le Professeur Harryman à faire une demande pour un fellowship, ce que je me suis empressé de faire. J’ai obtenu le poste trois ans plus tard.

Cela vous a donné une longue période de post-internat !

Oh oui et j’ai travaillé comme assistant de Monsieur Christian Cuny à l’hôpital de Metz. C’est un centre hospitalier régional avec les moyens d’un CHU et notamment tout ce qu’il faut pour faire face à la traumatologie lourde y compris les fractures de bassin et toutes les fractures avec complications vasculaires. Cette période m’a permis de me perfectionner dans cette spécialité très mal valorisée en France mais parfaitement reconnue et rémunérée à l’étranger qu’est la traumatologie lourde ostéo-articulaire. Je profite de l’occasion pour tirer mon chapeau à tous les collègues qui assument ces urgences car c’est la partie la plus difficile de notre spécialité. On doit alors prendre en charge, en urgence, des lésions souvent indescriptibles et tenter de reconstituer une anatomie convenable. Cette compétence n’est pas assez mise en valeur chez nous. J’ai donc travaillé pendant trois ans à Metz avant d’aller aux Etats Unis et par la suite, Christian Cuny m’a dit qu’il n’y avait jamais eu dans son service autant d’effervescence et de création que durant cette période. On faisait régulièrement des staffs et des formations pour les internes, des réunions pour les médecins de famille, des publications à la Sofcot, à la Sotest, à l’Aolf et dans les Congrès de bon niveau, y compris à la Aaos, Secec et Sicot. On a fait des vidéos pour la formation des chirurgiens et enfin des vidéos pour le grand public. On a innové avec des industriels français pour de nouveaux implants entre autres les clous verrouillés droits, le modèle le plus connu étant le Clou Telegraph fait avec la société Fournitures Hospitalières de Mulhouse.

Vous étiez donc un chirurgien aguerri quand vous êtes arrivé aux Etats-Unis ; quelles différences avez-vous constaté entre les chirurgiens américains et les chirurgiens français ?

Je pense que les chirurgiens français n’ont rien à envier aux chirurgiens américains sur le plan technique. La différence est plutôt culturelle. C’est une différence d’approche, de confiance mais aussi de revenu ce qui a des conséquences sociales. Le chirurgien est très respecté aux Etats-Unis. Autre conséquence, c’est qu’aux USA on prend plus de temps pour réfléchir. On préparait soigneusement tous les dossiers des opérés, la semaine qui précédait l’intervention. On savait exactement ce qu’on allait faire, on anticipait toutes les situations dans lesquelles on pouvait se trouver en ouvrant telle ou telle épaule. On savait quel interne serait avec nous et il n’était pas là que pour tenir les écarteurs et regarder mais aussi pour faire des gestes plus ou mois compliqués selon son niveau.

Vous publiiez plus ?

On faisait surtout beaucoup de recueil de données et ce pour tous les patients. En France on le fait essentiellement pour les études prospectives, tandis qu’aux Etats-Unis l’évaluation complète pré et postopératoire des patients était systématiquement faite. Maintenant il y a de plus en plus de services universitaires en France qui procèdent à l'évaluation prospective de chaque malade prévu pour un geste chirurgical mais à l'époque pour moi c'était une révélation. On avait un informaticien qui rentrait les feuilles d’évaluation dans un ordinateur muni d’un lecteur optique et une secrétaire était payée à mi-temps pour rentrer les chiffres dans la base de données. Ce n'est pas énorme comme moyens et c’est surtout l’état d’esprit qui différait. J’ai gardé cet état d’esprit dans ma pratique quotidienne : je fais mes scores d’évaluation que je dicte et que j’inclus dans le courrier pour le médecin traitant, et je prends en photo les radios des patients avant l’opération, après l’opération et ce à chaque rendez-vous. Cela dit, je pense que le fait de publier ou de communiquer est une chose qui ne relève pas que de la formation. Quand j’étais tout petit j’aimais déjà écrire. J’ai écrit de la littérature et des poèmes quand j’étais gamin. Plus tard, quand je suis arrivé à Nancy j’ai beaucoup travaillé avec Daniel Molé et son équipe pour des vidéos pédagogiques qui commençaient à se développer à l’époque. Et comme toujours, celui qui produit du matériel pédagogique apprend beaucoup plus que celui qui le reçoit et c’est pour cela qu’il faut que les jeunes publient. Quand je suis arrivé aux Etats-Unis le Professeur Harryman avait perçu mon goût pour les publications et il m’a élevé à ce que je suis aujourd’hui.

De quelle manière ?

Avec Harryman j’ai progressé dans tous les domaines de la chirurgie mais bien entendu les infos venaient sur un terrain préparé par Nancy et Metz. Nous avons publié notamment à l’académie américaine et dans les grands journaux américains. Il m’a formé sur la méthodologie de la recherche et des publications, chose que je continue à perpétrer aujourd’hui dans mes fonctions de rédacteur en chef du journal de la Sicot, « International Orthopaedics ». Doug Harryman est malheureusement décédé d’un cancer fin 99, mais je lui suis éternellement reconnaissant et je continue à parler de lui avant de commencer mes conférences car c’est lui le pionnier des études sur les épaules diabétiques.

Vous nous avez dit qu’à Nancy, vous étiez interne étranger ; d’où veniez-vous ?

Je venais de l’hôpital militaire de Bucarest où j’étais assistant. Mon Patron, le Professeur Gheorghe Niculescu, était un collègue et ami du Professeur Sommelet et il m’a donné la possibilité de venir me perfectionner en France. Je suis arrivé en France comme boursier de la Sofcot en 91. A cette époque j’ai aussi eu le soutien du Professeur Daniel Schmitt qui était le patron de l’orthopédie à Nancy et du Professeur Yves Gérard qui était le coordonnateur régional. Etant interne de 1ère année en Roumanie, j’ai été intégré à l’internat de Nancy en 2ème année à titre étranger chez Daniel Schmitt et Daniel Molé. Durant 4 années j’ai fait une formation complète avec tous les stages entre Nancy et Metz.

En théorie le poste de boursier de la Sofcot est pour un an…

Il y avait des postes de F.F.I. libres. J’ai travaillé dur, j’ai pris des gardes plus qu’à mon tour et je rendais des tas de services à mes collègues nancéens qui à leur tour ont été très bienveillants et m’ont soutenu pour pouvoir continuer mes études en France. Cela dit, à travail égal, mon poste était bien moins payé que celui des internes français.

Quelles sont les personnalités nancéennes qui vous ont marqué ?

Je dois énormément à Daniel Molé qui était à l’époque un jeune professeur charismatique. Il m’a fait beaucoup confiance m’a poussé à travailler toujours plus. C’est un très bon chirurgien et à l’aune de ce que j’avais vu en Roumanie, il était élégant, rapide et ça ne saignait pas. Il m’a permis de participer à des publications du service. Je suis passé dans tous les services d’orthopédie réglée : Schmitt, Molé et Bresler. A Metz je suis passé chez Dan Weill qui avait développé un cotyle sans ciment et qui m’a beaucoup appris en matière de PTH et de PTG, ensuite chez Michel Brice pour la chirurgie de la main et les reconstructions micro-chirurgicales ; enfin on prenait les urgences pédiatriques avec JP Métaizeau qui était incroyablement doué de ses mains mais surtout de son cerveau et qui transformait chaque cas difficile en quelques coups de bistouri et d’écarteurs savamment posés en une partition simple et claire pour l’interne que j’étais. C’était une très bonne école.

Une fois bien formé, que n’êtes-vous retourné en Roumanie ?

En 95 quand j’ai fini mes études et que j’avais la possibilité de retourner à Bucarest, mon patron, G. Niculescu était décédé. Sa place avait été prise par un nouveau chef de service qui m’a gentiment fait comprendre que si je rentrais je n’aurais pas grand chose à faire et que toutes les décisions que je voudrais prendre comme chirurgien devraient être soumises à la discussion d’un staff. J’avais déjà observé cela avec certains chirurgiens qui à l’époque communiste étaient bannis et je me suis rendu compte que si je rentrais j’aurais une très longue traversée du désert. Par ailleurs à l’époque il n’y avait pas encore de clinique privée et je ne pouvais être qu’à l’hôpital. Je me suis donc dit que je ferais mieux de trouver du travail en France et c’est comme ça que j’ai pris le poste d’assistant à Metz.

Pouvez-vous détailler la façon dont vos décisions risquaient d’être argumentées si vous rentriez à Bucarest ?

Il y a 20 ans, le chirurgien roumain était soumis à l’autorité de son chef de service qui était une sorte de mandarin comme la France en a connu autrefois. Tous les matins il y avait une réunion au cours de laquelle les dossiers du jour étaient présentés et on décidait qui et comment opérer et cela tournait à la cabale contre les chirurgiens qui n’étaient pas bien vus. Pour leurs patients, la décision du staff était le plus souvent : on n’opère pas ce malade ou alors on change de chirurgien. Ce type de fonctionnement a évidemment abouti à ce que beaucoup de chirurgiens quittent le pays. Actuellement la situation s’arrange dans le sens où il y a des impératifs de fonctionnement équitable dans le système public et que le système privé se développe. J’avais toutes les qualifications nécessaires pour rentrer avec un poste hospitalier et universitaire mais cela m’aurait demandé des gros compromis dans ma vie professionnelle.

En Roumanie, l’enseignement des six premières années de médecine est-il très différent de celui de France ?

Non, le système roumain est très proche du système français d’une part parce que culturellement la Roumanie est très proche de la France et d’autre part le modèle des études de médecine s’était calé sur le modèle français. D’ailleurs le fondateur de l’école de médecine était un français, le général Davila, qui avait été invité par le roi de Roumanie pour moderniser le système de santé de l'armée. Il avait épousé une Roumaine et il s’était installé comme professeur et médecin militaire à Bucarest. C’est lui qui a fondé la première école médicale militaire en 1855 et cette école est devenue la première faculté de médecine de Bucarest. Elle porte d’ailleurs le nom de ce chirurgien français Carol Davila ou si vous préférez Charles Davila. Enfin, la plupart des chirurgiens roumains avant la deuxième guerre mondiale faisaient une partie de leurs études en France, notamment le clinicat, pour se perfectionner. Une grande partie de ces chirurgiens ont apporté beaucoup à l’histoire de la chirurgie et d’ailleurs dans les membres fondateurs de la Sicot il y a un chirurgien roumain, le Professeur Jianu de Bucarest. Il avait fait son clinicat en France et c’était un chirurgien francophone et francophile. Il y a donc ces liens médicaux très anciens entre la France et la Roumanie. Juvara avec sa technique de résection-arthrodèse du genou était aussi Roumain.

Pourquoi vous êtes-vous orienté vers la médecine ?

Pour faire la grasse matinée ! Mon père qui était militaire prenait le bus le matin à 5 h 30 pour son travail. C’était l’époque du pacte de Varsovie et il était artilleur. Il rentrait tard et fatigué et parfois il partait pour la semaine. Par contre, notre voisin médecin, un endocrinologue, lui partait le matin à 8 h avec une chemise blanche impeccable. Il rentrait à 15 h 30 et il allait promener ses enfants. Il avait le temps d’aller à l’opéra, ce que mon père n’a jamais pu faire. Je voulais donc être un médecin parce que je voulais une vie de meilleure qualité que celle de mon père.

Vous n’avez pas été déçu par la médecine ?

Non, mon professeur assistant d’anatomie, Mihai Popescu, était un chirurgien orthopédiste qui travaille toujours comme Professeur Consultant à Bucarest. C’était un type adorable qui aimait l’anatomie et en première année je me suis rapproché de lui pour faire des dissections, pour comprendre mieux et il m’a dit : tu as une bonne patte donc ce serait bien que tu viennes un peu plus souvent disséquer. L’été je suis allé le voir à l’hôpital et il m’a demandé de l’aider à faire des aides opératoires au bloc. Et c’est ainsi que j’ai commencé à voir très tôt des interventions d’orthopédie et je trouvais que c’était beaucoup plus sympa que la dissection sur cadavre.

Revenons en France ; quel a été votre itinéraire pour devenir rédacteur en chef d’International Orthopaedics ?

D’abord je me suis abonné au journal ! En fait, je me suis inscrit à la Sicot en 94-95 lorsque j’étais chez Monsieur Weill. J’ai toujours beaucoup lu et en particulier je lisais la Revue de Chirurgie Orthopédique mais pour être membre titulaire de la Sofcot il y a avait plusieurs étapes que j’ai finalement franchi afin de devenir membre Titulaire, tandis que pour la Sicot il suffisait d’être chirurgien pour devenir membre. Je me suis dit que cette société scientifique était ouverte, qu’elle avait un journal qui tenait la route et que j’y serais bien. Ensuite il y a eu ma collaboration avec Monsieur Pierre Kehr qui est devenu un de mes maîtres à penser. Il était à Strasbourg et je l’ai rencontré au Geco et dans le cadre de la Sotest dont j’étais également membre comme beaucoup de collègues de l’Est de la France.

Il paraît que les Nancéens ne parlent pas avec les Strasbourgeois…

Il y a des exceptions ! Pierre Kehr avait des projets et en particulier celui de transformer le petit journal de la Sotest en un grand journal européen d’orthopédie : Ejost. Monsieur Kehr m’a envoyé beaucoup d’articles à évaluer en tant que « reviewer » et au bout d’un an, vers 2004 il m’a demandé de devenir rédacteur en chef adjoint du journal européen parce qu’il jugeait que mes analyses des articles d’épaule et du membre supérieur étaient pertinentes. J’étais très fier d’être son assistant et à l’époque il y avait deux autres assistant-éditeurs qui étaient Cyril Mauffrey, actuellement Professeur à Denver et Andreas Mavrogenis, actuellement Professeur à Athènes. Nous étions les jeunes qui faisions tourner le journal sous la direction de Monsieur Kehr. L’Ejost s’est bien développé et il est devenu visible et indexé dans Medline. L’éditeur était Springer, le même que « International Orthopaedics » et à ma surprise ils m’ont demandé un jour de faire partie du « board » du journal.

Et alors ?

Compte tenu de la multiplication des sous-spécialités de notre profession, les grandes revues ont dû avoir recours à des « section editors » avec chacun un domaine d’expertise. Moi je m’occupais de l’épaule et du coude. Mais l’édition ce n’est pas seulement une question de review, c’est aussi une question de choix éditoriaux et pour cela il faut avoir une vision globale. Je pense que mes collègues du board d’International Orthopaedics ont apprécié le fait que j’avais une bonne vision de la littérature anglophone et que de part ma formation j’avais une connaissance pratique de toutes les spécialités de l’orthopédie. Cela dit, à une certaine époque je faisais plus de 100 reviews par an c’est à dire que j’analysais un article tous les deux trois jours avec rédaction d’un résumé et de recommandations que je proposais au rédacteur en chef. De sorte que lorsque la place de rédacteur en chef s’est libérée on m’a proposé de me présenter parmi d’autres candidats et j’ai été choisi.

Cela vous prend beaucoup de temps ?

Actuellement en tant que rédacteur en chef je lis à peu près une trentaine d’article par semaine et je consacre au moins une heure par jour au journal. Le week-end, je prends une demi-journée pour lire et décider des articles à publier après bien entendu avoir pris les opinions de tous les reviewers. Nous avons actuellement un pool impressionnant d’environ 1400 reviewers et chaque article est vu analysé au moins par deux spécialistes. Quand on reçoit des bons articles c’est intéressant parce même s’ils ont des défauts on peut toujours proposer des options pour les améliorer et les publier.

Vous avez quel taux de rejet ?

90 % mais on ne peut pas les mettre tous dans le même sac. Nous publions actuellement un peu moins de 400 articles par an, et je pense qu’on peut trouver dans les rejetés encore 400 travaux qui sont d’une certaine valeur. Le reste, c’est à dire environ les deux tiers de ce que nous recevons est médiocre. On retrouve d’ailleurs pour ces papiers un processus de soumission en cascade. Les auteurs essayent d’abord des revues à fort impact factor puis envoient à des revues plus modestes et de rejection en rejection ils finissent par publier dans une revue obscure ou sur une plateforme "open access" payante. On peut s’en rendre compte par les références de ces articles ; lorsque ces références sont très anciennes cela veut dire que l’article a été rejeté plusieurs fois.

Ce qui pose un problème dans les articles rejetés, c’est le fond ou la méthodologie ?

Les deux ! Si comme moi vous avez du respect pour vos lecteurs, vos collègues, vous ne pouvez pas leur présenter n’importe quoi ! Il y a pas mal de gens qui écrivent dans un langage médical inapproprié et qui joignent des photos de mauvaise qualité et des tableaux dont la somme des chiffres est aberrante. Encore si ça venait d’un pays en difficulté mais même pas ! Aujourd’hui nous disposons de tas d’outils de recherche qui nous permettent de connaître la provenance d’un article et la sincérité des auteurs. Même si nous laissions passer des bêtises, les lecteurs eux s’en rendraient compte.

Vous qui avez l’habitude de juger le travail des autres, quel regard posez-vous sur vos publications ?

J’ai publié deux livres et plusieurs articles avec un score de publication, un Hirsch index, qui est bon ; ce qui me permet de garder la tête haute dans les réunions internationales. Je pense que ma publication la plus importante est celle sur le diabète en chirurgie de l’épaule publiée avec Harryman à l’Aaos. Nous avions étudié des tribus d’indiens de l’Amérique du Nord qui avaient un diabète génétique de type I et qui très jeunes présentaient des raideurs capsulaires sévères. Nous avons publié une série de 57 libérations arthroscopiques de ces épaules diabétiques et cette étude a été beaucoup citée.

Quelles ont été les conclusions ?

Que les épaules des patients diabétiques présentent 100 fois plus de risque d’avoir des raideurs que celles de la population générale. Le mécanisme n’est pas parfaitement connu, il semble être lié à la polymérisation du collagène. Le facteur déclenchant peut être traumatique ou non et dans ce dernier cas on dira « idiopathique » malgré le contexte de diabète. Cela peut survenir chez des jeunes diabétiques insulino-dépendants de type 1. La plupart ont un index corporel important avec un surpoids. Il y a beaucoup de femmes et de diabète de type II. Ce type de population est souvent rencontré dans les pays asiatiques, dans les pays du Moyen Orient et donc ça fait partie d’une endémie du diabète qui est lié à des facteurs génétiques et cela est une chose qu’on a découvert.

Comment traitez-vous ces raideurs ?

La technique faite d’une manière régulière depuis 1999 est une capsulotomie radiaire sous arthroscopie que l’on propose pour des raideurs sévères après échec de trois mois de traitement fonctionnel. La libération par manipulation sous anesthésie ne règle pas la rotation externe qui est limitée par des adhérences sur le bord postérieur du sous-scapulaire. La capsule est sectionnée avec des pinces type « duckbill », bec de canard, modifiées à partir des ciseaux « basket » de ménisectomie et pas avec une sonde thermique qui peut produire des rétractions capsulaires secondaires. La section est circonférentielle en faisant très attention à la capsule inférieure car le nerf axillaire est en dessous. Cette libération sous arthroscopie n’est pas précédée de manipulations préopératoires car le saignement chez le diabétique est très important et les ruptures capsulaires peuvent être extensives.

Autres publications intéressantes ?

Quand j’étais praticien à Hyères j’avais réalisé une étude systématique sur la fonction de l’épaule des sujets âgés de plus de 75 ans. J’ai examiné des personnes âgées aux urgences, dans le service et aussi à la maison de retraite proche de l’hôpital. J’ai constaté que chez 56% de ces sujets qui ne se plaignaient pas particulièrement de leur épaule il y avait rupture ancienne de la coiffe des rotateurs. Autrement dit les épaules âgées asymptomatiques étaient porteuses de ruptures dégénératives. Cette étude a été publiée en 2005 dans la Revue de Chirurgie Orthopédique. Elle confirme la notion des ruptures de coiffe bien tolérée et engage les chirurgiens de l’épaule à la modération en ce qui concerne les réparations de coiffe après 75 ans. Nos conclusions ont été reprises par la suite par des études notamment nord américaines et asiatiques où les taux des ruptures de la coiffe asymptomatiques variaient entre 20 et 60 %. Un autre de mes articles qui est beaucoup cité est celui sur les complications des prothèses inversées publié en 2013. Je fais beaucoup d’arthroplasties inversées car nous sommes un centre de référence dans la région, mais aussi beaucoup de révisions. Je vois mes complications et aussi celles des autres. Je pense qu’il est très important de parler des complications car comme le soulignait un récent Editorial d’International Orthopaedics, les imperfections sont sources de progrès.

Paru dans le numéro N°282 - Mars 2019