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LUC FAVARD

Paru dans le numéro N°308 - Novembre 2021
Entretien consulté 71 fois

LUC FAVARD

Pour ce numéro, nous avons rencontré le professeur Luc Favard, chirurgien de l'épaule et universitaire renommé. Il nous raconte sa carrière et comment il a su traverser au mieux la crise COVID en organisant consécutivement avec la SoFCOT un congrès virtuel et un congrès présentiel avec succès.
Rencontre avec un enseignant passionné et un président heureux.

Luc Favard, pouvez-vous nous présenter votre parcours ?

Je suis un berrichon pure souche, un berrichon du Cher. J'ai pu reconstituer l'arbre généalogique de ma famille, et suis remonté jusqu'en 1715 : de père en fils tous ont été charpentiers et ont travaillé le bois, je suis la première exception.

J'ai passé mon enfance aux côtés de mon père, qui construisait des charpentes et des escaliers. L'été, je l'accompagnais sur les chantiers pour l'aider ; longtemps j'ai hésité à poursuivre la tradition familiale, mais la médecine exerçait suffisamment d'attrait sur moi pour m'en détourner, et j’avais fait mon choix avant même la classe de terminale. Dès le début de mon cursus en médecine, j'ai su que si je parvenais à accéder à l'internat, je ferais de la chirurgie : je n'étais pas particulièrement intéressé par les spécialités médicales. A la fac de Tours, j'ai bénéficié d'un enseignement captivant sur l'appareil locomoteur dispensé par des enseignants hors pair, Jean Castaing et Bernard Glorion. Cet enseignement initial, ainsi que les premiers mois d'internat m’ont conforté dans l’idée de faire de l'orthopédie, qui finalement s'apparente peu ou prou à la charpente humaine. J'étais dans mon élément !

Durant votre internat, vous avez pas mal gravité autour de l'école Lyonnaise. Comment l'occasion s'est-elle présentée ? 

Je suis allé à Chambéry où j'ai beaucoup travaillé avec Jean-Jacques Brémant. Cela m'a beaucoup plu et j'ai pris une disponibilité vis-à-vis de l'internat de Tours pour y rester plus longtemps, et ainsi me former et m'aguerrir avant de véritablement prendre mes fonctions d'interne à Tours. Ainsi, pendant trois années, j'ai pu vivre aux côtés de l'école Lyonnaise, quand JJ Brémant m'emmenait avec lui voir ses collègues à Lyon. C'est un lien que j'ai renforcé avec le temps, du fait de mon tropisme pour l’épaule.

A votre retour de Chambéry, vous avez repris l'internat auprès de Jean Castaing ?   

Oui, et cela s'est plutôt bien passé, je m'entendais bien avec Jean Castaing, qui était pour moi quelqu'un de remarquable et savait tout faire. En plus d'être un pionner en chirurgie (combien de techniques n’a-t-il pas mises au point), il était un artiste accompli capable de réaliser d'incroyables automates, mais aussi d'exécuter une fresque dans le style de Michel Ange en utilisant ses techniques ou de se former pour faire de la dorure à la feuille.

L'internat fut d'autant plus agréable que j'y ai retrouvé un collègue -Philippe Rosset- qui avait été reçu au concours de l'internat la même année que moi, en 1978. Il est devenu un très grand ami, et nous avons eu la chance de pouvoir être nommés quasiment ensemble -à un an d'intervalle- lui dans le service de Jacques Barsotti et moi dans celui de Jean Castaing. Très intelligemment, au moment de notre nomination, nos deux patrons avaient décidé de réunir leurs deux services ce qui fait que nous avons pu, Philippe et moi, travailler main dans la main. Cela n'a pas changé depuis.

Un jour, Jean Castaing m'a dit : "L'épaule va se développer, il faut absolument que tu prennes ça en charge à Tours!" C'est au « fameux »  Cours de Tours que j'ai pris contact avec Didier Patte, grâce à qui je suis parti en inter-CHU à Henri Mondor chez Daniel Goutallier, où j'ai vu pas mal de chirurgie de l’épaule. Ensuite je suis parti chez Bob Cofield à la Mayo Clinic pendant quelque temps, puis chez Ed Craig à Minneapolis. A mon retour, j'ai commencé à développer la chirurgie de l'épaule et nous avons fait nos premières prothèses d'épaule ensemble, Jean Castaing et moi. Je me suis rendu compte qu'à cette époque nous ne savions pas exposer correctement la glène ; on posait la prothèse de Neer, et pour nous faciliter la tâche JC (c’est ainsi qu’on l’appelait) avait fait fabriquer des petits ciseaux gouge légèrement courbés afin de pouvoir faire la dérive de fixation dans la glène comme il faut, car nous n'étions pas en face. Petit à petit, nous avons progressé Puis c'est avec Didier Oudet qui avait été mon chef de clinique et qui était parti s'installer en clinique que nous avons concentré notre attention sur ce que faisait Paul-Marie Grammont. J'ai posé ma première prothèse de Grammont fin 92, et j'ai dû en poser 5 l'année suivante. Je me souviens encore très bien de cette première prothèse : je n'ai jamais obtenu un tel résultat depuis. La patiente pouvait tout faire, c'était extraordinaire ! Je l'ai suivie pendant 18 ans, elle n'a jamais eu de problème.

La prothèse inversée a-t-elle été adoptée rapidement ?

Au début, ils étaient bien peu nombreux ceux qui  pensaient que la prothèse de Grammont pourrait fonctionner. A l'époque je faisais partie du groupe Aequalis, aux côtés de Gilles Walch, de Pascal Boileau que j'avais rencontré à la Mayo Clinic, de François Sirveaux, Daniel Molle et Christophe Lévigne. Au début, seuls Daniel et moi posions des prothèses de Grammont. Quand on se réunissait, nous essayions de convaincre les autres membres du groupe de l’intérêt de cette prothèse et cela a pris un peu de temps, mais une fois qu'ils ont été convaincus, le groupe a été à l’origine d’une promotion tout azimuth de la prothèse inversée, notamment lors du cours de Nice initié par Pascal, un grand succès au fil des années, mais aussi dans tous les congrès notamment américains. Et c’est ainsi que nous avons pu convertir Neer, le pape de la chirurgie de l’épaule, de l’intérêt de cette prothèse, au cours d'une session mémorable au terme de laquelle il s'est levé et a déclaré : "Il faut croire à ce concept !" Puis, la prothèse a pu être introduite aux USA et n’a cessé de se développer depuis. Avoir vécu tout cela derrière un chef de file comme Gilles a été pour moi une expérience inoubliable et je pourrai passer tout cet interview à ne vous parler que de lui.

Dans votre parcours, vous avez montré un goût prononcé pour l'apprentissage et la formation. Est-ce ce qui vous a conduit à choisir la carrière universitaire ?

Dès le départ, j'ai préféré l'enseignement à la recherche, même si je suis passionné par la recherche clinique. Ce goût de l'enseignement m'est venu du travail accompli aux côtés de Jean Castaing, notamment le Cours de Tours, qui fut une grande expérience. Au début, on pouvait y rencontrer tous les grands patrons, qui restaient la semaine : Ivan Kempf pour l'enclouage, Vidal de Montpellier pour les fixateurs, etc. Jean Castaing et moi avons découvert lors de ces cours que nous portions un intérêt tout particulier au bon usage des instruments, et l'idée a germé de faire un livret, puis un petit film, pour enfin devenir le livre que nous avons écrit ensemble, "Du bon usage des instruments en chirurgie orthopédique". L'illustration de couverture de la première édition -le dessin de la main qui tient le ciseau à os- est en fait la main de mon père qui tient un ciseau à bois... Je lui dois beaucoup.

La carrière universitaire nous garantit d'être toujours au contact des jeunes, et c'est une chance inestimable et un énorme avantage par rapport aux collègues en clinique qui prennent peut-être plus de plaisir dans leur activité chirurgicale mais n'ont pas cette possibilité d'être sans cesse titillés par les jeunes, les internes, voire les externes.

Quel a été l'impact de la réforme sur la formation dans votre approche ?

C'est assez compliqué. Nous avons eu la chance grâce au réseau Hugortho de se sentir concernés très tôt, car à l’initiative de Hugortho se trouvent Philippe Rosset et Hervé Thomazeau, qui sont tous deux très impliqués. Hervé était le président du Collège au moment de la mise en place de la réforme. Il a eu les mains dans le « cambouis » dès les débuts de la R3C et n'a eu de cesse d'insister pour que l'on mette en route les chantiers le plus tôt possible. Sans son initiative et sa persévérance, c'eut été un peu rude...

Parlez-nous un peu de Hugortho...

Hugortho rassemble les hôpitaux universitaires du Grand Ouest : Brest, Rennes, Nantes, Angers, Tours et Poitiers, un peu comme la SOO, une vieille société dynamique et conviviale, qui couvre une zone un peu plus étendue. Les liens entre la SOO, HUGORTHO et le DESC sont très forts, ce qui nous a permis cette année de faire venir un grand nombre de jeunes : la mayonnaise est en train de prendreet nous en sommes très contents car la survie de la SOO en dépend. On les a impliqués, on a fait la "thèse en 180 secondes", la session "d’jeuns", la session du DESC accolée à la SOO. Il y avait chaque jour une session qui leur était consacrée, ce qui fait que la très grande majorité est restée les deux jours, et ils sont même venus au dîner de « vieux »!

Au sein de Hugortho, Hervé s'occupe de l'enseignement avec la R3C et les coordonnateurs, Philippe s'occupe de tout mais plus particulièrement de la recherche et je tache de les aider du mieux possible.

Cela ressemble à l'organisation de votre service. Pouvez-vous nous la décrire ?

Effectivement, nous nous sommes appuyés sur l'expérience de Jean Castaing : il nous a appris énormément sur la façon de souder et gérer une équipe, de la motiver, et même de la transcender. A son départ, nous nous sommes organisés en trois secteurs. Je me suis occupé de l'enseignement et de la fac pendant huit ans, en tant que vice-doyen, avec pour tâche principale la création et l'entretien du lien entre les services d'orthopédie et la faculté. Philippe Rosset s'est occupé du versant CME et de la relation avec l'administration : faisant partie du bureau de la CME il était très proche de son président. Philippe Burdin, enfin, s'occupait de la formation des internes et de la gestion du service.

Nous avons choisi cette approche tricéphale car elle nous permettait d'assister à toutes les réunions, chacun dans son domaine. Ensuite, nous nous retrouvions pour faire le point. En plus de cela, nous avions conservé la tradition de la "messe noire" initiée par Jean Castaing, qui se déroulait le mercredi soir une fois par mois. C'était une réunion qui rassemblait les permanents et les chefs de clinique durant laquelle nous mettions sur le tapis tout ce qui ne fonctionnait pas, en général autour d'un bon verre de whisky. Il y avait également une séance de bibliographie par mois où le service payait un repas aux internes, le tout dans une excellente ambiance : tout cela participait à souder le service.

Ensuite Philippe Burdin est parti, Jean Brilhaut a été nommé et nous avons continué dans le même esprit. Jean s'est focalisé sur la partie CME, et Philippe s'est intéressé de plus en plus à la recherche fondamentale, secteur qu'il a développé pendant que je continuais de m'occuper de l'enseignement.

L'an dernier, le congrès n'a pas pu se tenir sous sa forme traditionnelle. Comment avez-vous su rebondir après cette annulation de dernière minute ?

Nous avions quasiment tout organisé avant d’être obligé d’annuler, et nous nous sommes posé la question de la tenue du congrès en virtuel. Après réflexion, nous avons choisi de reporter, tout en organisant fin novembre une journée SOFCOT Live avec le symposium sur les infections, qui a connu un succès phénoménal (entre 1600 et 1700 connexions) puis une conférence d'enseignement. Comme les conférences d'enseignement de cette année étaient déjà programmées, nous avons décidé d'utiliser celles de 2020 pour faire des sessions live tout au long de l'année, auxquelles on a accolé de temps en temps des sessions organisées par le CJO qui ont également connu un grand succès. D'une façon générale, ces quatre dernières années la SOFCOT a redoublé d'efforts pour asseoir sa présence numérique, par exemple avec les podcasts de Marc et Mathieu Ollivier, les "Un café avec..." notamment celui de Jimmy Pecheur, qui est très suivi, et d'autres initiatives encore.

Cette année, nous aurons trois symposiums car nous avons reconduit le second symposium programmé en 2020. Ils auront lieu tous les trois le même jour dans le grand amphithéâtre. Une grande majorité des orateurs a souhaité représenter leur communication en 2021, cela nous a amené à ajouter pas mal de sessions afin de ne pas pénaliser ceux qui étaient programmés en 2021 : le programme va être chargé ! Nous avons conservé toutes les tables rondes prévues en 2020, en particulier celle de l'ESSKA-SFA pour mettre en lumière la présidence de David Dejour, et celle de l'EFORT pour mettre en valeur la présidence de Philippe Neyret. Une autre nous tient à cœur : la table ronde sur l'orthogériatrie, un sujet sur lequel nous devons vraiment avancer. Cette année, je vais prendre en charge le forum, qui va traiter l'intelligence artificielle. Il va réunir des experts qui vont présenter en une minute trente, avec un petit clip, leur domaine d'expertise. Ensuite, ils seront interrogés par les jeunes de la « task force » que j'ai constituée puis la parole sera donnée à la salle. La « task force » est composée de Marc-Olivier Gauci, Mathieu Ollivier, Thomas Grégory, Julien Berhouet, Michaël Chelli et d'autres encore, tous passionnés par le sujet. Parmi les experts, Stéphane Chabardes communiquera sur les exosquelettes connectés au cerveau, Frédéric Khiami nous parlera de l'importance des innovations dans l'intelligence artificielle dans la traumatologie routière. Thomas Grégory évoquera la réalité mixte, Louis Dagneaux l'impact de l'intelligence artificielle dans la formation et Benjamin Bouyer les big data. Enfin, Jean-Gabriel Ganascia -qui est notre invité d'honneur- cloturera le forum avec "Et l'humanisme là-dedans ?". JG  Ganascia travaille à la Sorbonne, est responsable du comité d'éthique du CNRS et tient un laboratoire d'intelligence artificielle. Il fera également un exposé lors de la séance inaugurale autour de la crainte que peut susciter l'intelligence artificielle.

Est-ce que l'industrie vous a suivi pour ce congrès ?

Certains n'ont pas voulu ou n'ont pas pu être au rendez-vous, mais nombreux sont ceux qui reviennent et investissent plus qu'ils ne l'ont fait en 2019. Pour vous donner un ordre d'idée, un budget industrie dans des conditions normales tourne autour de 1,5 million d'euros et cette année nous pensons atteindre 1,3 million, ce qui n'est pas si mal compte tenu du contexte. Les industriels étaient en nombre à la SOO, et je crois qu'ils sont contents de revenir ! Leur présence en congrès leur permet d'entretenir un lien essentiel avec notre profession.

Une fois que votre présidence aura pris fin, vous allez enfin retrouver un peu de temps libre, surtout le jeudi ! Quels sont les loisirs avec lesquels vous allez pouvoir renouer ?

Je serai à la retraite le 31 août 2022, mais je ferai une année de consultanat supplémentaire pour continuer à m'impliquer dans le service et l'enseignement. J'aime beaucoup le sport, en particulier le trail que je pratique régulièrement. Je fais également de la randonnée, de préférence en montagne. Je pars souvent en bateau avec mes amis, notamment Philippe Rosset qui est un excellent skipper. J'adore jardiner, et je devrais bientôt pouvoir y consacrer plus de temps. Enfin, il y a une activité que j'ai délaissée depuis un moment et qui me manque : le travail du bois. J'ai hâte de m'y remettre, en m'appuyant sur le savoir-faire et les outils qui m'ont été légués par mon père.

Et puis, il y a les amis. Notamment, il y a presque 30 ans nous avons créé avec Philippe Rosset, à l'instar de ce qu'avaient fait nos patrons Jean Castaing puis Philippe Burdin, un groupe de voyage composé de chefs de cliniques et d'internes. Nous étions une douzaine, et chaque année nous prenions contact avec des collègues en Europe et dans le monde, en leur demandant s'ils étaient d'accord pour recevoir un groupe de chirurgiens pendant une semaine pour observer leur façon de travailler au quotidien. Nous avons cessé de le faire de façon professionnelle, mais nous continuons depuis deux ans de façon touristique accompagnés de nos épouses, et nous formons un groupe à l'entente parfaite. Nous avons fait toutes les grandes villes d'Europe, et bien d’autres comme Kyoto, Chicago, Tunis, etc. C'est d'ailleurs suite à un séjour au Danemark que nous nous sommes intéressés à la RAAC. Ces voyages ont représenté une expérience humaine et professionnelle formidable, que je conseille à tous les jeunes.

A propos de jeunes, que conseilleriez-vous à un interne qui aimerait se lancer dans la carrière hospitalo-universitaire ?

Il faut de la motivation, de la persévérance et plus que tout l'amour de que ce l'on fait au quotidien. Quand on est passionné par son métier, quand venir travailler chaque jour est un plaisir, on trouve la motivation et la persévérance sans difficulté.

Paru dans le numéro N°308 - Novembre 2021