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JEAN-PIERRE FARCY

Paru dans le numéro N°31 - Janvier 1994
Entretien consulté 2451 fois

JEAN-PIERRE FARCY

Beaucoup d'entre nous ont envisagé, ne serait-ce qu'un instant, la possibilité d'une carrière américaine, mais Jean-Pierre Farcy l'a fait. Les circonstances qui ont conduit le jeune et insouciant chef de clinique à traverser l'atlantique sont dramatiques, mais il a su relever le défi. Quel exemple !

Monsieur Farcy pourriez-vous vous présenter ?

Je m'appelle Jean Pierre Farcy et j'ai 57 ans. Je suis d'origine marseillaise. J'ai été un élève des bons pères jésuites et ensuite j'ai fait ma médecine à Marseille. J'ai passé l'internat et j'ai fait tout mon cursus en chirurgie générale. A l'époque il y avait peu de chirurgie orthopédique individualisée. Le professeur Salmon avait la chaire de chirurgie infantile et orthopédique et j'ai passé beaucoup de temps auprès de lui. J'ai aussi fait un séjour en neurochirurgie et en chirurgie thoracique chez le Professeur Jacques Dor puis je suis retourné comme Chef de clinique chez mon maître Salmon. Après un an de clinicat, il m'a envoyé ouvrir un centre de traumatologie dans un service de chirurgie générale à l'hôpital Michel Levy à Marseille. J'avais donc, comme chef de clinique, la responsabilité d'un service de traumatologie et d'orthopédie. A cette époque, il avait été question de me mettre sur une liste d'agrégation avec une obligation de déplacement outre mer. Mais comme, en même temps, on me proposait un poste d'orthopédie à l'hôpital Saint-Joseph qui me permettait de garder un contact avec la faculté, d'avoir des internes et une clientèle privée. Je suis donc allé à Saint-Joseph tout en gardant mon poste de Chef de clinique à l'hôpital Michel Levy, pendant les années 72-77. Un service à Saint-Joseph et un temps partiel hospitalier, c'était l'idéal en 1972.

Le système hospitalier à Marseille a changé !!!

Oui. Michel Levy n'existe plus. De vieux hôpitaux comme La Timone ont été complètement refaits il y a une quinzaine d'années. L'hôpital de la conception a été refait il n'y a même pas dix ans. En 77, en allant d'un hôpital à l'autre j'ai eu un accident de moto. J'ai toujours été motard et j'ai toujours aimé la vitesse. A la suite de cet accident de moto je me suis retrouvé avec une paralysie totale du bras gauche durant 3 semaines puis j'ai commencé a récupérer un peu de sensibilité dans l'épaule et de motricité dans le biceps mais ce fut tout. Je suis resté comme cela pendant un certain nombre de mois. J'ai consulté à droite et à gauche, on m'a donné des avis partagés. J'avais envoyé une de mes internes faire un stage à Montréal et elle y avait rencontré une femme chirurgien-plasticien, Julia Tersis, qui s'était spécialisée dans les neurotisations. Elle avait appris à mon interne à faire des neurotisations et à prendre en charge les lésions du plexus brachial. Après avoir été déçu par quelques consultants Européens, je suis allé voir Julia Tersis au Canada.

Vous êtiez-marié ?

Oui et cela à beaucoup influencé mon destin. J'étais marié et je vivais à Marseille avec une américaine dont les parents étaient New-Yorkais. Me voilà parti pour Montréal avec évidemment comme base de rotation arrière américaine les parents de ma femme. Mon beau-père, le docteur Weil était neurochirurgien retraité car à l'époque il avait 83 ans. Après mon intervention, j'ai compris que ma femme avait un profond désir de rester près de ses parents déjà âgés .

Julia Tersis vous a opéré ?

Non mais elle m'a donné des conseils et un de ses jeunes collaborateurs m'a fait une neurolyse. Il n'y avait d'ailleurs rien d'autre à faire. Lors du traumatisme mon plexus a été stripé par un fragment osseux et le tissu cicatriciel a entrainé une striction du plexus brachial au niveau de la clavicule mais Il n'y avait pas de section nerveusel. Avec cette simple neurolyse les choses se sont améliorées. J'ai ensuite fait une longue rééducation. Je suis allé dans une île où je travaillais avec ma main gauche contre le sable, au bord de l'eau. Mais je n'ai récupéré que partiellement. Même aujourd'hui je n'ai ni la sensibilité ni la dextérité de ma main gauche d'autrefois. Cette récupération partielle m'a fait rester aux Etats-Unis. Je ne pouvais plus opérer mais je n'avais pas le tempérament à rester assis sur une chaise à regarder la télévision aussi j'allais visiter les hôpitaux en essayant de trouver quelque chose qui puisse m'intéresser.

Comment se présentait le système de santé?

Il y a deux types de chirurgie et de pratique médicale aux Etats Unis. Il y a ce qu'on appelle le "community hospital" et le "teaching hospital" qui correspondent respectivement pour la france à la clinique privée et au C.H.U. Aux Etats-Unis la médecine se pratique également dans les deux types d'institutions mais la formation des médecins se fait au cours de trois à six années de "résidence" dans un service accrédité d'un "teaching hospital". L'étudiant après quatre ans d'université obtient une licence limitée à la pratique de la médecine dans l'hôpital où il a été accepté comme "résident". A la fin des années de résidence une ou deux années de super spécialisation sont possibles en tant que "fellow". La consécration est donnée par le "board" en deux examens , l'un écrit l'autre oral à deux ans d'intervalle pendant lesquels le nouveau spécialiste exerce soit en pratique privée soit dans un hôpital universitaire . Ni mon diplôme Français ni les équivalences E.C.F.M.G. et F.L.E.X. ne peuvent dispenser des années de résidences pour se présenter aux examens du "board " d'orthopédie.

Et la médecine salariée ?

C'est quelque chose de relativement nouveau. Une compagnie américaine (cela s'appellerait une mutuelle en France), décide de créer un système de soins. Elle réunit un staff de médecins et parfois elle possède un hôpital ou plusieurs hôpitaux. Ensuite elle envoie de la publicité aux gens pour qu'ils adhèrent à ce système. Il existe ainsi des chaînes d'hôpitaux qui sont staffés par des médecins salariés d'une compagnie d'assurance. C'est une autre façon de pratiquer la médecine aux U.S.A. qui aurait tendance à se généraliser . Aucun de ces systèmes ne m'intéressait, voulant la recherche et l'enseignement; je suis donc tout de suite allé vers l'université.

Expliquez-nous le fonctionnement de l'Université.

Il y a deux types d'universités. Il y a d'abord l'université d'état. Chacun des états de l'Union se doit d'avoir au moins une université d'état mais peut en avoir plusieurs. L'université d'état possède quelquefois des hôpitaux d'état qui sont régis par les lois de chaque état. Ce ne sont pas des hôpitaux privés mais des hôpitaux d'état dans lesquels les médecins sont aussi quelque part des fonctionnaires. Ces hôpitaux sont néanmoins peu nombreux. Ensuite il y a les grandes universités privées. Vous avez certainement entendu parler des "Ivy league" (littéralement: ligue du lierre). Le nom de ces vénérables universités provient des vieux bâtiments construits par les Anglais dans le Massachusetts, le New Hampshire, ou dans l'état de New York et sur lesquels poussent du lierre. C'est dans ces vieux bâtiments qu'ont été délivré les premiers diplômes de docteur en médecine, d'avocat, d'ingénieur etc... Ce sont les plus anciennes universités et elles sont imprégnées de la tradition d'Oxford et de Cambridge. Elles sont situées pour la plupart sur la côte Est, car la colonisation de la côte Ouest n'a été faite qu'après et une sorte de tradition attribue plus de valeur aux membres des Ivy League. Ces universités sont complètement privées et possèdent de gros capitaux. Non seulement des bien immobiliers mais par exemple des mines d'or ou de cuivre au Zaïre qui ont été achetées au siècle dernier. J'étais assez attiré par ces universités privées car j'ai très vite compris qu'aux Etats Unis l'argent est le nerf de la guerre. Mais en l'occurrence, les gens qui possèdent cet argent constituent un conseil supérieur de l'université qui dirige les investissements avec un double souci de rendement et d'excellence scientifique. Comme j'avais rencontré beaucoup de gens de Harvard, je me suis intéressé en premier à cette université et je suis allé voir une de ces figures de proue que j'admirais beaucoup: John Hall, qui était professeur de chirurgie du rachis. Dans son service, j'ai rencontré un chirurgien de "Columbia University" avec qui j'ai sympathisé et que j'ai suivi quelques jours dans son hôpital. J'étais fasciné par la productivité intellectuelle qui existait dans toutes les spécialités. Il y avait là des gens de tous les pays et on m'a proposé de participer à l'éducation des résidents. Le "resident" aux U.S.A. a terminé l'école de médecine mais n'a pas passé un concours comme en France; "resident" n'est pas un titre comme "interne des hopitaux" .

A quel titre vous a-t-on proposé ce poste?

Au titre d'instructeur. Je suis obligé de faire une parenthèse pour expliquer tous les titres en usage dans l'université américaine. Quand on est résident et qu'on a fini sa spécialité on devient fellow. C'est l'équivalent de chef de clinique mais limité à un ou deux ans d'enseignement spécialisé. En fin de "fellowship" l'université et le Teaching hospital" qui lui est affilié recrutent le candidat avec le double titre d' "attending physician" et d'"assistant professor" or "instructor". C'est l'échelon le plus bas, et l'équivalent français doit être assistant. Ainsi comme instructeur-attending on peut faire de la pratique médicale et on peut enseigner. Après un certain nombre d'années et de bons états de service, on est nommé "assistant-professor". Après "assistant-professor" on peut postuler pour un titre de "associed-professor", c'est un peu comme maître de conférence; ensuite c'est "full professor", et enfin, si on obtient une chaire le sommet de la hiérarchie est "program director" ou "Chairman". En ce qui me concerne, j'ai envisagé de poursuivre une filière Universitaire et de développer ma production académique tout autant en recherche clinique qu'en enseignement.

Mais comment êtes-vous entré dans la filière ?

J'étais français et je n'avais en tout et pour tout qu'un diplôme de docteur en médecine. L'internat des hôpitaux cela ne comptais pas puisqu'il n'y avait pas d'équivalent Américain. Le clinicat n'existe d'ailleurs pas non plus. Il m'a fallu passer d'abord un examen d'équivalence en médecine, l'ECFMG, dont la partie "anglais" m'a donné beaucoup de soucis, ensuite il fallait passer un examen de licence, le F.L.E.X.. Le F.L.E.X. donne le droit de prendre en charge des malades et de faire des prescriptions. Il teste les connaissances de façon approfondie par un examen qui prend trois jours : un jour de science fondamentale, un jour de science médicale et un jour de clinique. Cette licence que procure le "F.L.E.X. n'est que limitée qu'à l'institution qui vous accepte en "training". J'ai ainsi obtenu une "limited licence" pour travailler à Helen Hayes Hospital affilié à "Columbia University" et commencer mon " training".

Que faisiez-vous durant toute cette période de préparation de concours?

La première année a été consacrée à l'obtention des examens théoriques . Ensuite j'ai travaillé dans le service d'orthopédie et j'ai pu consacrer une partie de mon temps à l'enseignement . Ayant eu en France une solide formation en anatomie, je me suis donc rebranché immédiatement aux Etats-Unis sur l'anatomie. Comme je connaissais particulièrement bien le rachis, j'ai fait l'enseignement de l'anatomie du rachis. Durant cette période de 80 à 84 j'étais payé comme un résident et limité par ma licence à une pratique clinique supervisée sans accès à la clientèle privée. Durant ces années mes fonctions d'enseignement m'ont été compensées par deux ans de "fellowship" et j'ai pu être candidat et ensuite être accepté comme "attending" au Columbia Presbyterian Medical Center et assistant professeur au Columbia University College of Physicians and Surgeons où je suis encore .

Comment avez-vous vécu de 1977 année de l'accident jusqu'en 1981 ?

Pendant cette terrible période j'ai été soutenu matériellement et moralement par ma merveilleuse épouse. C'était très dur moralement et physiquement. Malgré mon optimisme, je pensais parfois que je ne récupérerai jamais. Durant cette période ce qui m'a permis professionnellement de m'accrocher, c'était le support inconditionnel de ma famille et la possibilité qui m'était offerte d'enseigner l'anatomie. J'ai constaté d'emblée, dès mes premiers contacts, qu'il y avait de grosses lacunes en anatomie aux Etats-Unis. J'ai connu des résidents en chirurgie qui n'avaient jamais vu un cadavre de leur vie et qui n'avaient que des connaissances livresques. Dès que j'ai pu, j'ai institué un cours d'anatomie topographique.

Après cet itinéraire de recherche et d'enseignement, êtes-vous redevenu chirurgien ?

J'ai obtenu toutes les certifications en 84 mais cela n'a pas changé ce que je faisais. Je pensais profiter de la plus passionnante des possibilités offertes en Amérique : être la cheville ouvrière d'un grand programme d'enseignement dans une université de premier plan. De plus, aux Etats-Unis, lorsque l'on réussi dans un domaine, les gens vous utilisent pour cela! J'avais la maîtrise de mon enseignement et ça marchait bien.

Et ensuite?

Ensuite, une nouvelle opportunité s'est offerte à moi avec l'aventure américaine de Cotrel et Dubousset. Quand Cotrel est allé la première fois lancer son instrumentation à Louisville au Kentucky, il a été reçu avec enthousiasme par Kenton Leatherman, il a ensuite présenté son instrumentation à John Hall à Boston. L'aura de John Hall était telle qu'il a donné rapidement une dimension nord-américaine à l'instrumentation de Cotrel-Dubousset juste parce qu'il a accepté d'opérer un cas avec eux. Et à cette intervention, j'y étais. Je connaissais Cotrel et Dubousset parce qu'on s'était rencontrés dans des congrès et puis je les avais contactés parce que j'avais compris la valeur de leur idée et le coté révolutionnaire de ce nouveau concept appliqué à la chirurgie du rachis. Le jour où Monsieur Cotrel et Jean Dubousset sont allé opérer à Boston j'étais avec eux, le lendemain Jean Dubousset était chez moi et l'instrumentation était chez moi; il est ensuite venu opérer avec moi le premier C.D. à New York. J'ai ensuite exposé la technique à une vingtaine de chirurgiens américains venus à New-York pour l'apprendre à Columbia. J'étais convaincu qu'il fallait que les chirurgiens américains du rachis apprennent à utiliser cette nouvelle instrumentation mais en même temps je réalisais que ces derniers comprenaient mal ce que Dubousset essayait de leur dire, les mots de Jean Dubousset ne signifiaient pas la même chose dans les oreilles d'un français et d'un américain. Un des problèmes de communication entre un français et un américain peut être illustré par l'exemple d'une radiographie d'un poumon avec une volumineuse tumeur à commenter à des étudiants. En France, l'enseignant expliquera volontiers: "la première chose que vous regardez dans une radio c'est la cage thoracique, c'est toutes les côtes qui sont intactes c'est l'ombre cardiaque, c'est les sinus à droite et à gauche, ensuite vous regardez les bronches souches, puis vous allez vers les petites bronches et vous vous apercevez que dans la trabécule pulmonaire il y a quelque chose d'anormal". L'américain dira : "regardez cette radio, voyez la pêche en plein milieu du lobe postérieur". Le reste il n'en a rien à faire. Il dit l'essentiel. Les français , par souci de précision peuvent quelquefois cacher ce qu'ils veulent dire. Jean Dubousset a essayé maintes fois de faire passer son message sans toujours y parvenir ; et ce n'est pas la faute de son Anglais qui est excellent . Un jour j'ai compris que j'étais l'intermédiaire idéal. En fait le CD est devenu ce que j'appelle mon "principe zoulou".

Principe zoulou ?

J'ai toujours enseigné à mes étudiants le "principe zoulou". L'histoire est la suivante. Il y a très longtemps, un ami de mon père, un homme charmant, avait mangé toute la fortune de ses parents à la suite de plusieurs mauvaises affaires, mais toujours très gentiment et très honnêtement. Avec la dernière propriété de son héritage qu'il avait vendue, il est parti faire une expédition en Afrique dans une région où il y avait des zoulous. Il en est revenu avec des photographies mais complètement fauché. Le Rotary Club se créait en France et mon père lui conseille d'aller y faire une conférence. Il est allé présenter ses photos et il a parlé de son voyage. A cette époque, les gens n'avaient jamais entendu parler de zoulous et encore moins de l'endroit où ils habitaient et certains ont été intéressés. Notre voyageur reçoit bientôt une lettre d'un Monsieur qui lui écrit "je serais très content si vous pouviez faire un article dans mon journal.à propos de ce que vous avez raconté l'autre jour à votre conférence sur les zoulous". Cette lettre était assortie d'un chèque d'avance sur l'article. Il a ainsi repris son bateau, il est reparti chez les zoulous pour faire de nouvelles photos, interroger les gens et il est revenu avec un sérieux article. Au bout d'un an, on lui a demandé de faire des conférences sur les zoulous. Un jour un jeune cinéaste dénommé Bunuel lui dit "je fais une documentation sur les tribus en général ; j'ai lu vos articles et vous êtes parait-il le grand spécialiste des zoulous. Est-ce que vous voudriez être mon technicien pour le film?" C'était il y a 50 ans et ils ont fait le documentaire. Il est devenu après ce documentaire Monsieur Zoulou et on l'a appelé dans le monde entier pour faire des conférences et jusqu'à la fin de sa vie. Il a fini au Collège de France et quand il est mort à l'âge de 83 ans, il était très connu.

Et pour en revenir au rachis...

Je me suis donc dit que la conjonction de l'anatomie et de la chirurgie du rachis, de ma double culture française et américaine et de l'intrumentation de Cotrel-Dubousset qu'il fallait expliquer aux USA pouvait être mon principe zoulou. J'ai beaucoup travaillé dessus et suis devenu aux Etats-Unis une autorité en matière de pathologie de la colonne vertébrale . C'est d'ailleurs le rôle des professeurs aux Etats-Unis qui sont hyperspécialisés dans un domaine volontairement limité.

Pouvez-vous détailler cette fonction professorale ?

Le statut de professeur aux USA c'est d'être vraiment un enseignant. Le professeur quand il fait bien son travail, a examiné en détail le patient qui va être opéré avec son staff. Le résident pendant sa période de formation sur le rachis voit les malades, les discute en conférence en faisant des schémas de l'intervention prévue. Chaque semaine il présente des articles de la littérature à une séance de bibliographie à 6 h du matin où les articles récemment parus sont discutés. Ces articles sont décortiqués et parfois démolis mais il en sort un enseignement de grande valeur. Chaque opération sérieuse fait l'objet d'une discussion approfondie avec l'évocation des options possibles y compris le traitement non chirurgical et le rôle du professeur est un peu le rôle d'avocat du diable. Ensuite vient la préparation logistique et les résidents ont théoriquement la connaissance complète de l'opération qui va se dérouler. Le plus souvent il y a deux résidents par intervention, l'un est senior l'autre junior. Le senior a déjà vu comment on fait l'approche c'est à dire, s'il s'agit d'une chirurgie thoracique, il a vu comment on entre dans le thorax, comment on enlève le cas échéant, une côte. Le jour où il va le faire lui-même, il y a toujours un "vieux" qui va superviser. Il peut aussi y avoir un fellow, et si c'est le fellow qui fait l'opération, le senior résident se met en deuxième position. Le résident assigné à l'opération est désigné par le chef résident du programme. Le patron et son staff ont désigné un chef-résident. La répartition dans les programmes opératoires se fait donc par les résidents eux-mêmes . Lorsque la préparation de l'intervention est correcte, que ce soit ma main ou la main d'un "senior resident" ou d'un "fellow" qui fasse le geste, cela n'a plus d'importance.

Cela implique une parfaite coordination du couple maître-apprenti...

Il n'y a pas besoin d'être un génie pour couper la peau avec un bistouri. Ensuite pour détacher, par voie postérieure, des muscles de la colonne vertébrale cela ne nécessite qu'une brève formation: je pourrais entraîner un jardinier à le faire. Ce qu'il y a de difficile en chirurgie c'est la compréhension du geste. Le problème par exemple, quand on doit arthrodéser une colonne vertébrale d'enfant c'est de savoir combien on va laisser de disques libres en bas et combien on peut prendre de vertèbres ; c'est uniquement une question de pensée. Et cela prend beaucoup de temps pour savoir où s'arrêter dans son arthrodèse. La maîtrise du sujet requiêt de l'expérience et une compréhension de la biomécanique, de la biochimie du disque, de l'anatomie...Tout le problème est d'arriver à ce que nos élèves aient une tête bien faite. Ce système de formation chirurgicale qui est celui de l'Université de Columbia est un système que je respecte beaucoup car c'est la perfection du compagnonnage ; ce qui prime c'est le concept non pas la technique. Il existe une interdépendance entre le patron et les élèves qui est très remarquable si l'on à ce qui se faisait en France à l'époque de mon internat.

Mettez-vous de temps en temps la main à la pâte ?

Oui quand quelque chose sort de l'ordinaire et que le cas n'a pas été prévu ou programmé, ce qui est très rare. Par exemple, nous venons de mettre au point une nouvelle technique d' intervention avec le Dr Mark Weidenbaum qui consiste en une une approche simultanée antérieure et postérieure pour traiter les cals vicieux ainsi que d'autres lésions localisées du rachis. Au début, l'opération n'était pas vraiment connue et il y avait des réticences, il a fallu convaincre de la validité de la technique en prouvant le gain de temps, l'économie de sang , et l'amélioration des résultats . Une étude prospective a été mise en place avec toute la documentation nécessaire et a débouché sur une publication. Tous les problèmes y compris le positionnement du malade sur la table ont été soigneusement étudiés et résolus . Ma participation active dans toutes les phases d'une nouvelle technique est nécessaire mais ensuite je ne fais que superviser.

Quel est votre titre à présent ?

Je suis "Associate Professor". J'ai des fonctions d'enseignement en anatomie et en chirurgie du rachis. C'est-à-dire que dans le système je suis professeur d'orthopédie. Dans le programme d'orthopédie je m'occupe de la colonne vertébrale. En ce qui concerne l'anatomie, cela consiste en des cours magistraux et des travaux dirigés de dissections cadavériques. En pathologie, les malades de Columbia nous sont attribués en fonction de nos créneaux. Moi je m'occupe des grandes déformations rachidiennes. Le malade me voit en tant que consultant. C'est-à-dire je l'examine, je discute son cas avec les résidents et les autres collègues et je lui explique le diagnostic et le traitement. Le patient sait qu'au sein de cette équipe c'est monsieur untel qui va tenir le couteau, mais qu'il est pris en charge par un groupe , c'est ce que nous aimons appeler :"team approach". Rien n'est caché au patient qui doit signer une "informed consent" avant que soit faite l'opération chirurgicale.

Avez-vous une activité de recherche ?

Je travaille essentiellement sur le disque intervertébral et plus particulièrement sur un remplacement des facettes articulaires postérieures. Pour l'instant il ne s'agit pas de prothèse mais d'un modèle expérimental qui nous permet de réfléchir et de recueillir des données.

Vous venez souvent en France, quelle impression avez-vous quand vous retournez dans les hôpitaux ?

En ce qui concerne les CHU j'ai deux impressions contradictoires. D'une part je réalise qu'il y a des gens qui travaillent et qui sont à la pointe du progrès, mais il y a aussi en revanche des gens qui s'encroûtent. Beaucoup de mes camarades professeurs ont augmenté leur notoriété, leur surface politique et ils sont passés à des échelons plus directionnels, mais je n'ai pas l'impression qu'ils ont tous réussis à augmenter leur potentiel académique. La chose la plus frappante quand on revient des Etats-Unis, c'est l'impression qu'en France tout est politisé. Les positions de professeur en France dépendent d'organisme comme la D.A.S.S. etc... L'ultime décision est ministérielle donc cela devient très politique. Mes collègues français, pour obtenir des postes pour leurs élèves, sont quelque part obligés de devenir des politiciens.

Vous pensez qu'il n'ont plus le temps de s'occuper de chirurgie...

Bien sûr que non, mais j'ai l'impression qu'ils se doivent de passer un certain temps à Paris pour conserver leur influence politique alors qu'ils travaillent à Lyon, Nice ou Strasbourg...Personnellement je n'ai aucune idée du nom du ministre de la santé de l'État ou des États Unis.

Les Universités américaines seraient libres alors que l'université en France est...

Complètement dépendante! Cette centralisation est l'une des causes de la stagnation scientifique des CHU et trop souvent de la pauvreté des hôpitaux secondaires..
Il y a quelques mois, ma fille a eu un accident et a été conduite à l'hôpital local où l'on s'occupe d'elle très gentiment et où les médecins sont charmants. Mais voilà, il y a un problème chronique et non résolu de sanitaires dans cet hôpital. Un ami de ma fille contacte un politique influent et les changements seront faits. Il semble qu'en suivant la règle du jeu administratif sans l'intervention d'un ministre cet hôpital n'aurait eu ses sanitaires neufs juste qu'au moment d'être désaffecté .

C'est un peu caricatural !

Bien sûr et je ne veux en aucun cas faire sourire de la structure médicale française que je respecte et où j'ai reçu toute ma formation ; toutefois l'agrégation apparaît trop souvent comme une fin qui mérite tous les efforts et tous les sacrifices. Il semble quelquefois que l'ambition scientifique s'émousse quand le but est atteint.

On a cependant le sentiment que les avancées technologiques se font en France, et qu'elles sont rationalisées aux Etats-Unis. Comment expliquez-vous cela ?

C'est assez facile à expliquer. En Europe les patrons ont tous les droits. Les autres n'ont qu'à s'incliner. Les Etats-Unis qui n'ont connu ni royauté ni république centralisatrice sont une démocratie et ne reconnaissent pas le "mandarinat" . Il y a bien entendu d'autres problèmes mais pas celui-là. Ainsi en France, une idée originale peut être rapidement mise en expérimentation. Si l'idée est bonne ça marche, sinon on s'arrête après deux ou trois essais malheureux. La différence avec les USA, c'est que précisément , ces deux ou trois échec ne passent pas. Lorsqu'une expérimentation commence, il faut qu'un maximum de paramètres soient contrôlés. C'est la raison d'être de la FDA que les étrangers ont du mal à comprendre et qu'ils prennent, à tort pour un organisme politique.

Mais si on prend l'exemple de la vis pédiculaire sur le rachis, on constate qu'elle est utilisée maintenant depuis 7 ans aux Etats-Unis que Steffee puis d'autres ont beaucoup publiés sur le sujet et qu'elle n'est toujours pas acceptée. Il doit y avoir des lourdeurs dans le système...

Je peux vraiment dire, en tant que conseiller sur ce dossier, qu'elle n'est pas encore acceptée. Il y a deux raisons à cela. La première c'est qu'il y a selon les études jusqu'à 20 % d'incidents et d'accidents avec les vis pédiculaires. La deuxième raison c'est qu'un agrément par la F.D.A. mettrait la "vis pédiculaire" entre toutes les mains . La F.D.A. ne peut pas limiter l'utilisation d'un implant si elle donne son agrément. Elle exige donc une expérimentation rigoureuse pour assurer la sécurité du malade.

Comment font donc, en pratique, les utilisateurs ?

Certains fabricants font des vis qui ne sont pas acceptées par la FDA mais qui sont utilisées. Le chirurgien doit faire accepter sa méthode chirurgicale par le malade qui signe un formulaire que j'ai déjà mentionné: "informed consent" dans lequel les avantages et inconvénients de l'implant sont expliqués ainsi que les risques potentiels de l'implant qui sont clairement énumérés. Le patient comprend et il dit "je veux la vis pédiculaire parce que cela me donne une plus grande chance de stabiliser mon rachis". C'est un contrat entre le malade, le médecin et l'hôpital. L'état ne veut pas s'en mêler. Il y a d'ailleurs quelques procès intentés pour des complications attribuées aux vis pédiculaires mais pas plus que pour d'autres implants .J'ai l'habitude d'expliquer au malade que la vis n'a pas l'accord de la F.D.A. mais que c'est une option que j'offre au malade pour augmenter les chances de succès de l'arthrodèse.

Vous convenez tout de même que cette vis rend service?

Absolument mais il y a un problème de fiabilité; cette technique ne peut pas être mise entre toutes les mains et c'est ce qui se passera en cas d'accréditation. J'ai mené avec un groupe de six collègues une investigation sur les complications de la vis pédiculaire. Il apparaît qu'indépendamment de la main qui travaille il y a environ 6 à 12 % d'incidents ou d'accidents liés à l'utilisation de ces vis. Les problèmes sont de gravité inégale mais certaines complications comme les plaies méningées et les lésions nerveuses ne peuvent pas être négligées.

Pour conclure, quel bilan faites-vous de votre terrible accident de moto ?

Cela m'a permis de faire une carrière américaine en tant qu'enseignant, de découvrir une nouvelle culture, une autre dimension et un dynamisme que la confrontation permanente avec les jeunes, régénère sans cesse. J'ai toutefois gardé de la France une nostalgie qui me pousse à y revenir très souvent et à garder les contacts professionnels qui m'ont apporté tout ce que j'ai développé aux États Unis.

Paru dans le numéro N°31 - Janvier 1994