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JEAN-LUC ROUX

Paru dans le numéro N°281 - Février 2019
Entretien consulté 351 fois

JEAN-LUC ROUX

Jean-Luc Roux présidait en décembre dernier le 54ème congrès du GEM.
Que de chemin parcouru depuis son petit village des Vans en Ardèche.
Jean-Luc a fait toute sa formation chirurgicale à Montpellier à l’Ecole d’Yves Allieu.
Après une longue pratique hospitalière il a participé à la création de l’Institut Monpelliérain de la Main qui est un modèle de SOS-main privé.

Comment se porte le GEM ?

Le GEM se porte bien. C’est une société qui a atteint sa maturité et nous sommes chaque année plus d’un millier à son congrès. Cette année j’ai voulu rassembler les chirurgiens francophones qui viennent de pays où la chirurgie de la main est à un stade de développement très différent. Nous aurons des délégués de 25 pays, des sociétés anciennes comme le Canada, la Suisse, la Belgique, des sociétés de chirurgie de la main plus jeunes comme la Tunisie ou le Maroc. Et puis des chirurgiens d’autres pays où la chirurgie de la main est tout à fait balbutiante.

Mais pourquoi cet intérêt particulier pour la francophonie ?

Personnellement, c’est avec un peu de regret que j’ai accepté lorsque j’étais secrétaire général la décision de publier le journal de chirurgie de la main qu’en anglais. Publier uniquement en anglais ne me paraît pas une bonne idée d’autant qu’il existe déjà un journal européen. Nous ne savons pas ce que deviendront les territoires des langues dans 30 ans, si on regarde les prévisions démographiques le nombre de locuteurs français aura triplé. Il ne me paraît donc pas logique que nous, français, abandonnions le français à un moment où les chirurgiens francophones qui s’intéressent à la chirurgie de la main sont de plus en plus nombreux. C’est pour tous ces chirurgiens que j’ai souhaité faire de mon année de présidence l’année de la francophonie.

Dans le vaste programme de cette année, y a-t-il des thèmes qui vous tiennent plus à cœur ?

Il y a une table ronde qui me tient particulièrement à cœur c’est la table ronde consacrée à la prise en charge des urgences de la main en France. Il y a 20 ans sous l’impulsion de Michel Merle et la direction de Guy Raimbeau, un livre blanc de la prise en charge des urgences de la main a été publié. Vingt ans après il me paraissait important de faire un nouveau bilan. Il se trouve qu’en 1998, après 7 ans de post-internat à l’hôpital, je me suis installé dans le privé. Depuis j’ai constaté années après années d’importants changements dans la fréquentation des centres de la main. Le nombre de SOS main a doublé, on est passé de 33 en 1998, à 65 aujourd’hui. Avec l’enquête qui a été menée pour préparer cette table ronde je pense que nous allons être surpris de l’évolution de la prise en charge des accidents de la main. Ensuite, il y a longtemps qu’on n’avait pas parlé des brûlures de la main, des sutures nerveuses, des tendons extenseurs, autant de sujets importants lorsqu’on reçoit des urgences. Il y aussi des sujets plus confidentiels comme les prothèses radio-ulnaires distales avec un face-à-face entre les deux leaders mondiaux. On parlera aussi arthroscopie du poignet, j’ai demandé à deux experts de montrer que cet outil est devenu incontournable dans certaines indications.

Où en est-on de la formation des chirurgiens de la main ?

La réforme est effective depuis octobre 2017 et maintenant la formation de chirurgie va se faire en 6 ans. On peut craindre un déficit de formation pour les chirurgiens de la main qui sont des « hyper-spécialistes ». Jusqu’à présent la formation était de 7 ans avec un internat d’orthopédie ou de chirurgie plastique de 5 ans et 2 années de mise en situation avec le clinicat. Le clinicat disparaissant pour la majorité des chirurgiens sous sa forme actuelle, on ne sait pas trop comment vont être formés les futurs chirurgiens de la main. Une réflexion a été engagée au sein de la société pour trouver une solution qui autorise le maintien du niveau de formation des futurs chirurgiens de la main.

En 2000, sous l’impulsion de François Moutet, nous avons obtenu de l’ordre national des médecins, le droit au titre en chirurgie de la main. Le droit au titre fait partie des exigences demandées aux chirurgiens qui exercent dans les centres labellisés SOS main. Cela veut dire que les chirurgiens de ces centres ont obtenu un DIU de chirurgie de la main, un DU de microchirurgie et ont bénéficié de 2 ans de post-internat dans un service formateur. Notre objectif est de préserver le niveau de formation. La FESUM (Fédération des Services d’Urgence de la Main), pourrait en maintenant l’exigence de formation pour les chirurgiens installés dans les SOS main avoir un rôle important à jouer. La formation en microchirurgie et la 2ème année de mise en situation sont les problèmes à résoudre rapidement.

Vous organisez aussi régulièrement un congrès en Ardèche, aux Vans…

J’organise depuis 2000 dans mon village natal, Les Vans, qui est aussi le village natal d’Ollier, un congrès sur les prothèses. Tout a commencé grâce à mon père qui était maire du village et à Louis Paul Fischer, chirurgien lyonnais. Lorsque j’étais interne ils ont eu l’idée de créer un musée en l’honneur d’Ollier. Un musée évidemment à l’échelle du village, nous disposons d’un peu plus de 50 m2. D’emblée associé à ce projet, je me suis dit qu’il serait dommage de ne pas organiser des journées chirurgicales à l’occasion de l’inauguration. Il existait déjà le Club Ollier en région Rhône-Alpes qui régulièrement réunissait les chirurgiens de l’école lyonnaise d’orthopédie mais il était un peu tombé en désuétude. J’ai contacté Jean-Paul Carret qui était le dernier secrétaire général du Club Ollier pour lui faire part de mon projet d’organiser un congrès aux Vans. Il a tout de suite accepté, ainsi le premier congrès Ollier a eu lieu en 2000. L’idée était de réunir les chirurgiens lyonnais avec Jean-Paul Carret, Louis Paul Fischer, Jacques Caton et les chirurgiens montpelliérains car Ollier avant d’être le grand chirurgien lyonnais que l’on connait avait fait ses études de médecine à Montpellier. Ainsi j’ai associé Yves Allieu et Henri Connes. Yves Allieu dont j’étais un des chefs de clinique m’a beaucoup aidé pour réunir les chirurgiens du membre supérieur. Je ne savais pas trop où cela allait nous mener et puis nous avons eu presque 200 participants dont de nombreux participants internationaux : Américains, Japonais, Australiens… Des chirurgiens du monde entier sont venus dans ce petit village des Vans. J’ai même eu la chance de recevoir Ronald Linscheid, qui était pour moi la référence en chirurgie du poignet. Je l’avais rencontré lors d’une visite à la Mayo Clinic en 1995 et il m’a fait l’honneur de venir aux Vans pour ce premier congrès, ce fut un immense plaisir de le recevoir dans mon village natal. Après ce que nous avons considéré comme un succès, je me suis dit qu’il fallait faire un nouveau congrès. Mais les années sont passées très vite et ce n’est qu’en 2005 que nous avons organisé un nouveau congrès. Après ce 2ème congrès, j’ai pensé que lorsqu’on innove, comme nous le faisions à ce moment là avec une nouvelle prothèse trapézo-métacarpienne, c’est bien de faire le point à 5 ans. Après ce délai on commence à obtenir des enseignements pertinents. C’est ainsi que nous avons décidé d’organiser ce congrès tous les 5 ans : 2000, 2005, 2010 et 2015. Il y a eu 4 congrès Ollier avec une fréquentation d’environ 150 chirurgiens, ce qui est très honorable pour ce charmant village d’Ardèche méridionale où nous nous réunissons dans la salle de cinéma.

Mais il me semble qu’il y a eu un congrès aux Vans cette année …

Cette année ce n’était pas le congrès Ollier, le prochain se tiendra je l’espère en 2020, mais les Journées du Président. Traditionnellement ces journées se tiennent dans un lieu cher au président, j’ai donc naturellement choisi de les organiser aux Vans. Le thème de ces journées était les prothèses de la main et du poignet. Aujourd’hui certaines prothèses, comme les prothèses trapézo-métacarpiennes sont de plus en plus posées, particulièrement en France où nous sommes en avance dans ce domaine. Cette invention française remonte aux années 1970, c’est Jean-Yves de la Caffinière qui a ouvert la voie. Après une période de tâtonnement elles sont en train de prendre le pas sur les trapézectomies. Les résultats sont positifs dans 90 % des cas à 10 ans de recul. Si au niveau trapézo-
métacarpien nous avons à présent des implants fiables, pour la quasi-totalité des autres articulations de la main et du poignet nous avons besoin d’innover. L’idée de ces journées était de faire le point sur ces prothèses et de mettre l’accent sur les grandes difficultés que nous rencontrons dans le domaine de l’innovation. Nous avons souhaité consacrer une table ronde à ces difficultés grandissantes que nous avons à affronter pour développer de nouveaux implants. La règlementation européenne est devenue un frein majeur pour l’innovation en matière de prothèse.

Alors quoi de neuf pour les prothèses trapézo-métacarpiennes ?

Pour les prothèses trapézo-métacarpiennes on évolue un peu comme au niveau de la hanche avec des prothèses sphériques, modulaires avec une fixation sans ciment. La double mobilité qui prévient les luxations précoces a certainement contribué à l’augmentation récente des poses. Ce sont des prothèses qu’on place essentiellement chez les femmes après 65 ans et qui vont durer au moins 10 ans dans 90% des cas. L’indication est évidemment différente chez les hommes qui travaillent en force.

Et pour les autres doigts ?

Alors là, on a encore beaucoup de retard. Il y a une vingtaine d’années nous avions encore pas mal d’indications avec la polyarthrite rhumatoïde, notamment au niveau des métacarpo-phalangiennes. Nous utilisions encore beaucoup d’implants de Swanson, mais à présent il y a beaucoup moins d’indications. Toutefois nous avons, et nous aurons sûrement encore plus de demandes dans le cadre de l’arthrose. Le grand problème avec les prothèses digitales est au niveau des inter-phalangiennes proximales où les implants s’enfoncent progressivement. Il y a une quinzaine d’années on avait placé beaucoup d’espoir dans le pyrocarbone. Aujourd’hui on se rend compte que ces prothèses qui ne sont pas ostéointégrées, se comportent un peu comme des spacers, se déplacent, s’enfoncent et donnent au final des résultats très modestes. On revient à des prothèses à ancrage stable avec de l’hydroxyapatite et du titane. Je crois qu’il faut être prudent car ces implants vont être difficiles à retirer et l’on ne sait pas encore quelle sera la fiabilité de l’interface métal-polyéthylène. Il reste encore beaucoup de chemin à parcourir au niveau des IPP.

L’interface ?

C’est-à-dire que le polyéthylène risque de s’user assez vite, pour cette raison certains ont essayé un couple métal-métal, cela semble poser d’autres problèmes. On n’a pas encore trouvé la bonne prothèse IPP. Au niveau du poignet non plus. C’est-à-dire qu’on a des résultats à 10 ans, avec des courbes de survie qui ont beaucoup de mal à dépasser les 70 %. Beaucoup d’implants se descellent au niveau du carpe, mais lors de ces journées nous avons vu qu’il y avait aussi pas mal d’ostéolyses au niveau de l’implant radial. Ces ostéolyses apparaissent dans la partie épiphyso-métaphysaire du radius, cela ressemble à ce qui se passe au niveau du tibia avec les prothèses de cheville. Nous n’avons pas d’explication claire à ces ostéolyses.

Quels sont les modèles de prothèse totale de poignet les plus posés ?

Il y a peu de prothèses totales de poignet actuellement sur le marché. Ces dernières années 3 ou 4 prothèses se sont partagées le marché. Ce sont des prothèses sans ciment avec un ancrage épiphyso-métaphysaire au niveau radial. Au niveau du carpe il n’y a pas de vrai consensus pour la fixation qui se fait sans ciment. Une de ces prothèses dispose d’un implant carpien mobile susceptible d’amortir les contraintes rotatoires, cet élément est pour moi important dans le cahier des charges d’une prothèse de poignet. Il faut être honnête, aujourd’hui les indications de prothèse totales de poignet restent confidentielles. Les prothèses se développeront peut-être avec les fractures chez les personnes âgées.

Comment se fait l’appui carpien des prothèses de poignet ?

Comme je le disais, au niveau du carpe il n’y a pas vraiment de consensus. Les premières générations de prothèses avaient un implant carpien qui traversait les interlignes carpo-métacarpiens pour s’ancrer dans les métacarpiens. Les implants avaient tendance à se desceller et à passer au travers de la corticale dorsale des métacarpiens. Ces complications ont conduit les chirurgiens à privilégier un ancrage limité au carpe avec fusion des os du carpe. L’idée était évidemment de fixer la prothèse sur un bloc carpien stable. C’est-à-dire qu’en même temps que l’on fixe la prothèse on réalise une arthrodèse de tous les os sur lesquels se fixe la prothèse. Les recherches portent actuellement sur le meilleur moyen d’obtenir la fusion du carpe en évitant l’enfoncement de l’implant. Nous pensions qu’il en était fini des fixations métacarpiennes, toutefois un modèle récent non encore commercialisé en France revient à une fixation dans le 3ème métacarpien avec ostéotomie et arthrodèse capitatum-M3.

Quid de la radio-cubitale dans ces prothèses ?

A présent on essaie de préserver la tête ulnaire en conservant la fossette sigmoïdienne du radius. On évite la vieille intervention de Darrach qui était la règle avec les prothèses totales de poignet. Les prothèses de dernières générations préservent la fossette sigmoïdienne du radius.

Et si on sacrifie la fossette sigmoïdienne ?

Si on sacrifie la fossette sigmoïdienne, alors on n’a plus le choix, à moins d’avoir un implant qui remplace la fossette sigmoïdienne. Il existe bien sûr des prothèses radio-ulnaires distales mais qui ne sont pas conçues pour être associées aux prothèses radio-carpiennes. Ces prothèses peu utilisées en France seront un des thèmes du congrès de décembre à Paris. Pour en parler j’ai réuni les deux experts internationaux de la radio-ulnaire distale : Luis Scheker de Louisville qui a une expérience de près de 20 ans d’une prothèse radio-ulnaire distale contrainte et Marc Garcia-Elias de Barcelone qui travaille sur une prothèse de resurfaçage.

Vous avez beaucoup travaillé sur les prothèses du poignet, pouvez-vous nous faire le bilan de votre expérience ?

Je me suis intéressé au poignet dès ma thèse qui mettait en avant un des éléments importants du cahier des charges des prothèses de poignet, c’est la transmission des couples de prono-supination de l’avant-bras vers la main. J’ai très tôt pensé qu’il était important de prendre en compte ces contraintes rotatoires dans la conception des prothèses de poignet. Par ailleurs, pendant que je préparais ma thèse, je voyais en tant qu’interne, beaucoup de fractures du poignet. Je constatais aussi l’échec quasi constant des brochages lorsque l’os était porotique. C’est à ce moment là que j’ai eu l’idée, comme on le faisait pour d’autres articulations, de remplacer le radius distal par une prothèse radiale. C’était en 1992, mais ensuite il a fallu beaucoup de temps pour que j’arrive à créer une première prothèse de poignet pour les fractures, j’ai en effet placé la première prothèse en mars 2005. Il est vrai qu’entre temps l’arrivée des plaques à vis verrouillées a transformé la prise en charge de beaucoup de ces fractures. Cette prothèse conçue pour les fractures est une prothèse anatomique de remplacement et resurfaçage du radius distal. Elle remplace à la fois la surface radio-carpienne mais aussi la fossette sigmoïdienne du radius, de plus elle autorise une rotation entre la tige et le bloc métaphyso-épiphysaire ce qui permet de limiter les contraintes en prono-supination.

Explicitez-nous cette « rotation » du poignet…

Lorsqu’on exerce un mouvement de prono-supination contre résistance, il y a une rotation qui se produit entre le radius et le carpe. Cette rotation entre le radius et le carpe est à l’origine de glissements entre les surfaces articulaires en contact. Cette rotation est limitée par le serrage, c’est-à-dire la compression du carpe sur le radius qui produit ce que j’ai appelé le verrouillage. Si les contraintes en rotation augmentaient jusqu’à vaincre le verrouillage, ce serait alors les ligaments qui seraient en tension et pourraient même se rompre. C’est ce qui se produit dans certaines entorses. Avec notre prothèse de poignet, j’ai essayé de limiter les forces rotatoires qui s’exercent sur la tige radiale, en plaçant une rotation entre la tige et le bloc métaphysaire. Il y a une rotation intra-prothétique, entre la tige et le bloc métaphyso-épiphysaire. Cette rotation a un 2ème avantage, elle autorise une meilleure adaptation de la facette sigmoïdienne à la tête ulnaire si la prothèse n’est pas parfaitement orientée en rotation.

Comment se sont passées vos premières poses ?

Au départ, j’ai été très prudent dans mes indications. J’ai proposé cette solution à des patients âgés pour des fractures où l’ostéosynthèse aurait été très complexe avec un résultat très incertain. J’ai une série personnelle de 29 cas en 13 ans, c’est très peu. Ce qui est assez étonnant avec cette prothèse c’est que je n’en ai repris aucune. C’est vrai que ce sont des sujets âgés, mais j’ai des patients qui maintenant ont plus de 10 ans de recul avec des implants qui sont restés parfaitement stables. Avec les résultats que j’ai obtenus, j’aurai aujourd’hui tendance à élargir les indications à des patients un peu plus jeunes.

Vous n’avez pas eu de problèmes de stabilité ?

C’était ma grande crainte initiale. Toutefois dès les essais sur cadavres au laboratoire d’anatomie, j’ai été agréablement surpris de la stabilité que j’obtenais. J’ai constaté que lorsqu’on préservait la longueur du radius et l’écart entre les axes du radius et de l’ulna, finalement le cadre anté-brachial restait stable. La stabilité ne dépend pas seulement de l’os et de structures ligamentaires mais aussi de l’ensemble tendino-musculaire. Cette dernière composante est très importante pour la stabilité du poignet. Le carpe est maintenu sous la prothèse, c’est aussi ce qui se passe quand on fait une résection de première rangée des os du carpe où finalement on n’a quasiment jamais d’instabilité. L’encagement tendineux autour du poignet est tout aussi important pour la stabilité radio-ulnaire distale. Il est donc important de préserver l’écart entre les axes du radius et de l’ulna pour la tension de la membrane interosseuse mais aussi pour préserver l’action du sytème tendino-musculaire. Depuis que je place cette prothèse je n’ai eu aucune instabilité ni radio-
ulnaire distale, ni radio-carpienne.

Mais quand on résèque la 1ère rangée des os du carpe on conserve le radius et ses ligaments. Dans les prothèses pour fracture, ne sacrifie-t-on pas les ligaments ?

Non les ligaments ne sont pas sacrifiés, ils perdent une partie importante de leur insertion mais la continuité des parties molles est préservée. Pour préserver cette continuité, je fais ce que préconisait Ollier pour ses résections, c’est-à-dire que j’enlève l’os en sous capsulo-périosté, et je remplace uniquement l’os par l’implant. De cette manière on obtient une parfaite stabilité. C’est vrai que c’est assez étonnant mais c’est ce qui se passe avec de nombreuses prothèses. Ce projet est pour moi validé.

Et le carpe ne souffre pas trop à la longue ?

C’est un problème que je suis de près. Pour l’instant je n’ai pas vu apparaître de chondrite au niveau du carpe mais c’est vrai que l’arthrose du poignet évolue lentement, les patients opérés sont âgés, la moyenne d’âge pour ces prothèses fractures était de
78 ans dans ma série. Ces patients ne forcent pas beaucoup.

Pas de souffrance de la radio-cubitale ?

J’ai posé une prothèse chez un patient jeune qui avait une tumeur à myéloplaxe, il a maintenant 12 ans de recul. Ce patient présente une érosion de la tête ulnaire qui devient douloureuse à l’effort. Toutefois la résection de la tumeur avait conduit en la résection complète du TFCC, du pronator quadratus, à une résection distale de la membrane interosseuse et à un nettoyage de la tête ulnaire au bistouri électrique. Ce patient a travaillé en force depuis 12 ans et continue à travailler en force. C’est le seul patient qui a testé véritablement la prothèse en force. Pour tous les autres patients qui sont âgés, je n’ai pas noté d’usure au niveau de la tête ulnaire.

Parlons de votre formation…

Après l’école primaire aux Vans, je suis allé au lycée à Aubenas. Après un bac technique, je m’orientais plutôt vers les écoles d’ingénieur. Mon père était maître d’œuvre et j’envisageais des études d’architecture. En fait, je ne savais pas vraiment ce que je voulais faire et c’est un peu par hasard que je me suis inscrit en médecine à Montpellier. En effet, l’année où je me suis installé à Montpellier, l’école d’architecture n’ouvrait qu’en janvier. J’ai commencé mes études de médecine plutôt avec nonchalance puis progressivement j’ai compris qu’il fallait travailler pour réussir l’internat.

Comment avez-vous pris goût à l’orthopédie ?

Mon premier stage de chirurgie était en chirurgie viscérale, cette expérience a réveillé mon goût pour l’action avec les mains. Mes premiers contacts avec l’orthopédie se sont faits à Nîmes dans le service de Gérard Asensio, puis à Montpellier dans le service de Jacques Vidal. Le bon sens et la rigueur que Jacques Vidal savait faire régner dans son service n’ont pas été étrangers à mon orientation vers l’orthopédie. Après plusieurs semestres dans le service d’Yves Allieu, j’ai fait mon choix : je serai chirurgien de la main.

C’était en quelle année ?

C’était à mon retour du service militaire en 1989. Yves Allieu se remettait de son accident et à ma grande déception il n’était plus dans son service mais le service fonctionnait bien. Il y avait François Canovas, Michel Chammas et toujours l’aura d’Yves Allieu. Rapidement il a pu reprendre sa place lors des staffs. Ces réunions se déroulaient d’abord chez lui puis plus tard dans le service. Cette rencontre avec Yves Allieu a été déterminante pour ma carrière. J’ai été le premier chef de clinique qu’il n’avait pas connu comme interne. Bien qu’il ne me connaisse pas directement, il m’a d’emblée fait confiance et m’a confié de nombreux patients lorsqu’il a commencé à consulter. Ainsi j’ai fait toute ma formation chirurgicale à Montpellier. Yves Allieu m’a poussé à voyager ce qui m’a permis de partir aux Etats-Unis, à Morgantown chez Jayong Ryu puis à la Mayo Clinic avec Ronald Linscheid. Il y a toujours eu une amitié très forte entre Yves Allieu et Guy Foucher, si bien que chez Yves Allieu nous étions aussi à l’école de Guy Foucher qui venait souvent à Montpellier. Quand on aimait la chirurgie de la main on ne pouvait qu’admirer Guy Foucher qui à chacun de ses passages nous montrait de nouvelles techniques. Il a été indirectement un maître pour moi. Durant cette période, un autre chirurgien a beaucoup compté, c’est Adalbert Kapandji, ses travaux ont inspiré mon sujet de thèse. Il était présent lors de ma thèse et j’ai depuis gardé de forts liens d’amitié avec lui.

Combien de temps êtes-vous resté dans le service d’Allieu ?

Yves Allieu n’opérant plus, il souhaitait que je reste dans le service. Après 2 ans de clinicat, j’ai eu un poste de praticien hospitalier à titre provisoire. J’avais un différent avec le directeur de l’hôpital qui ne comprenait pas pourquoi on gardait à la tête d’un service de chirurgie quelqu’un qui n’opérait pas. J’affirmais au contraire, qu’un chef de service qui n’opère pas est finalement plus efficace pour la formation de ses élèves. Ainsi mon poste a été renouvelé à titre provisoire pendant 5 ans. Puis ce différent avec le directeur m’a finalement conduit à quitter l’hôpital 7 ans après la fin de mon internat.

Où allez-vous au terme de ces 7 années ?

J’avais envie de quitter Montpellier mais ma femme voulait y rester, j’ai finalement décidé de m’installer à Montpellier. Mais après ces 7 années passées aux côtés d’Yves Allieu je voulais garder de bonnes relations avec lui. Mon projet d’installation locale dans le privé où il n’y avait pas de centre de chirurgie de la main nous permettrait finalement de continuer à travailler ensemble. J’ai rencontré les directeurs de cliniques et finalement c’est la clinique Clémentville qui a accepté de créer un centre de chirurgie de la main. Très rapidement je me suis associé avec deux chirurgiens que je connaissais comme internes, Gero Meyer zu Reckendorf et Bouali Amara. Nous avons ainsi pu créer un SOS main privé qui correspondait aux critères de la FESUM. Jean-Claude Rouzaud qui était le kinésithérapeute du service et avait un cabinet en ville nous a rejoints. Lorsqu’Yves Allieu a quitté l’hôpital, il est venu nous rejoindre à l’Institut Montpelliérain de la Main ce qui nous a permis de continuer à organiser très régulièrement des réunions scientifiques. Grâce à lui, tous les deux ans nous organisons des réunions à Palavas avec généralement la publication d’un livre. L’organisation de ces journées est un excellent stimulant pour le travail scientifique. A présent, nous sommes 6 chirurgiens et notre structure vient de déménager dans une nouvelle clinique, la clinique Saint-Roch.

Il y a donc à Montpellier, un SOS main public et un SOS main privé ?

Oui, à la tête du SOS main public qui fonctionne bien il y a Michel Chammas. Je pense que c’est important de conserver des services hospitaliers performants, c’est capital pour la formation. Notre SOS main privé fonctionne très bien et nous sommes parfaitement complémentaires. Dans notre SOS main privé, nous avons créé une nouvelle spécialité : la « médecine de la main ». Depuis plus de 10 ans, tous les patients qui arrivent dans notre centre sont d’abord vus par un médecin de la main. Nous travaillons avec ces médecins, ensemble, dans des bureaux contigus, ce qui permet au médecin de solliciter un avis chaque fois que cela est nécessaire. En l’état actuel il n’y a pas de formation spécifique, les médecins qui travaillent avec nous se sont formés aux urgences par imbibition avec les chirurgiens. Ce sont finalement des « urgentistes hyperspécialisés »
car ils ne voient que les traumatisés de la main. Quand par exemple ils prennent en charge un patient présentant une entorse de l’IPP, ils prennent 15 minutes pour expliquer au patient que cette entorse va être douloureuse pendant plusieurs mois, que le doigt va rester gonflé, qu’il faudra peut-être agrandir l’alliance… Tout cela est difficile à réaliser dans une structure d’urgences générales où l’urgentiste doit s’occuper d’un patient victime d’un infarctus du myocarde ou d’un œdème pulmonaire. Je pense que ces urgentistes de la main ou plutôt ces « médecins de la main », méritent de s’individualiser et sont indispensables dans les centres de la main qui reçoivent de plus en plus de blessés de la main. Nos médecins se sont aussi formés à l’échographie, ils ponctionnent les kystes arthro-synoviaux. Ils réalisent les infiltrations de corticoïdes pour les doigts à ressaut ou d’acide hyaluronique dans la rhizarthrose. Je pense vraiment qu’il y a aujourd’hui dans les centres de chirurgie de la main une place pour la « médecine de la main ».

L’accueil des lésions de la main depuis le temps de votre internat a dû beaucoup changé ?

Oui beaucoup. Les patients sont de plus en plus, et de mieux en mieux, informés, ils savent qu’il y a des SOS main et ils vont directement dans les structures spécialisées. Parallèlement l’immense majorité des médecins généralistes préfère confier ces patients, très peu font encore des sutures, ce qui n’était pas le cas il y a 15 ou 20 ans. L’enquête de la FESUM montre cette évolution. En 1998 nous avions recensé 1,4 million de blessés de la main par an, en 2018 c’est plus de 2 millions. En 20 ans on a multiplié par 4 le nombre de patients qui se rendent dans les SOS main.

Avez-vous des nouvelles d’Yves Allieu ?

Oui et des nouvelles très fraîches, puisqu’on continue à travailler ensemble. Il s’intéresse toujours autant à la chirurgie de la main. Il est toujours au courant de tout ce qui se passe et des dernières nouveautés. Il pousse toujours les jeunes vers l’avant et voit toujours loin. Sa présence à nos côtés a toujours été une aide précieuse pour la réussite de notre Institut. Il a été pour moi et pour beaucoup de ses élèves un véritable moteur, il reste ce moteur !... Vous le retrouverez au congrès.

Paru dans le numéro N°281 - Février 2019