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JEAN KANY

Paru dans le numéro N°313 - Avril 2022
Entretien consulté 115 fois

JEAN KANY

Pour ce numéro nous avons rencontré Jean Kany, président de la SoFEC. Découvrez un homme déraciné au parcours atypique, chirurgien passionné tout autant par le geste que par la réflexion.

Jean Kany, qu'est-ce qui vous a poussé vers la médecine ?

Je dirais que c’est en partie par hasard, car je suis issu d’un milieu qui n’est pas du tout médical. Je suis né en Alsace dans un monde différent de celui qui est le mien maintenant. Je me souviens clairement d'une promenade dans les rues de Strasbourg avec ma mère -je devais avoir 6 ans- pendant laquelle je lui avais parlé de mon envie de devenir médecin. « Mais ce n’est pas possible ! » m'avait-elle répondu, car c'était probablement bien trop éloigné du monde dans lequel elle avait évolué. Quand j’ai dit peu de temps après à mon père que je voulais être chirurgien, il m’a rétorqué également que c’était impossible, tout simplement parce que j’étais incapable d’enfoncer un clou dans une planche de bois. Je dois avouer qu’aujourd’hui encore j’aime bien débattre avec lui du rapport entre « la gestuelle » et « la réflexion » dans le métier de chirurgien.  Mes parents venaient d’un monde où l’on ne pouvait pas rêver, cela m'a peut-être donné un surplus de motivation, même si fondamentalement j’avais toujours rêvé de faire des études de médecine. Il se trouve que ça s’est plutôt bien passé à l’école, et je suis devenu médecin, puis chirurgien. Cette carrière est donc à la fois le fruit du hasard et d'une envie profonde et naturelle de soigner.

Qu’est-ce qui vous a conduit de Strasbourg à Toulouse ?

Je suis un déraciné. Tous les deux ou trois ans, on déménageait : mon père était dans le commerce et ma mère s’occupait de ses quatre enfants (j’ai trois sœurs). Je changeais d’école, je perdais mes amis, c’était dur. Il fallait que je me réadapte chaque fois, parfois en milieu d’année scolaire; je débarquais dans une classe en février, tout le monde se connaissait, je ne connaissais personne : il fallait vite apprendre à s’intégrer. Je pense que ça a influencé ma vie, car j’ai appris à m’adapter, regarder, écouter pour recréer à chaque fois autour de moi une société. J’ai dû déménager dix fois dans ma vie quand j’étais enfant, jusqu’au jour où je suis allé en Bretagne (vers l’âge de douze ans). J'y suis resté (enfin !) dix ans et j’y ai fait mes études de médecine. En Bretagne, on m’appelait « l’étranger », et quand je suis arrivé à Toulouse pour l’internat on m’appelait « le Breton » ...
J’ai toujours eu un problème d’identité, c’est parfois difficile de s’intégrer…

Avez-vous conservé des attaches bretonnes ?

Oui ! J’aurais pu rester en Bretagne car je m'y plaisais beaucoup, je faisais de la planche à voile. Avec le temps je suis devenu breton de souche, en quelque sorte, j’appelle la Bretagne "mon pays". Finalement, j’ai gardé peu de racines en Alsace, en dehors de mes parents qui y habitent de nouveau. Je pense que je suis d’avantage un Breton, un marin qui aime les voyages. Quand j'ai quitté la Bretagne ma mère m’a dit : « Pourquoi pars-tu si loin ? Tu peux rester ici avec nous. » J’aurais effectivement pu avoir une jolie maison près de la mer, ce que je n’ai pas à Toulouse, et j’ai répondu : « mais Maman on revient toujours à ses racines, je reviendrai un jour en Bretagne » - c’est ce que je croyais. Je ne suis jamais revenu. Quand on s’en va, on ne revient jamais.

Aujourd’hui, je vis à Toulouse, j'y suis bien, mais je ne suis pas près de la mer. J’ai habité à Nouméa pendant deux ans quand j’étais VAT, et depuis la mer m’a toujours manqué. À Toulouse je suis heureux sans être totalement épanoui… Si on a une bonne voiture et le week-end complet, on a besoin d'une heure et demie pour aller sur la Méditerranée chercher du vent pour faire de la planche à voile, idem pour le snowboard, trois heures si on préfère le surf. Une bonne voiture on peut l’avoir un jour ou l’autre, mais du temps… Quand on s’investit vraiment dans la chirurgie, on ne dispose malheureusement que de peu de temps, et j'ai arrêté la planche à voile depuis que je suis à Toulouse, alors que j’en faisais vraiment beaucoup.

Chirurgie orthopédique c’était quelque chose qui était évident ou ça s’est fait progressivement ?

C’est également en partie le hasard qui m'y a conduit. Même si j’ai aimé chacune des spécialités médicales, je partais (au tout début) pour faire de la chirurgie cardiaque - il faut savoir que je n’avais pourtant jamais fait aucun stage de chirurgie pendant mes études de médecine à Brest. Pourtant, c’était « chirurgie ou rien ». Il y avait quelque chose de magique dans la chirurgie, parce que dans mon esprit ça marchait toujours : on opère et c’est guéri ! J’ai appris avec le temps que ce n’est bien sûr pas forcément la vérité, mais c’était tout simplement l’idée que j’avais de la chirurgie à cette époque. C’est un métier que je trouvais magnifique. On réglait un problème de santé directement avec ses mains et la personne était guérie. Je rêvais de faire chirurgie cardiaque mais le hasard m’a amené en orthopédie au premier stage à Montauban : j’ai adoré et j’ai continué l’orthopédie, c’est aussi simple que cela…

Qui était le chef de service en orthopédie à l’époque ?

Le Pr Michel Mansat était le chef de service à Purpan et – il y avait deux services – c’était le Pr Guy Utheza qui était à Rangueil. C’était une époque où il y avait beaucoup de monde qui faisait orthopédie ; et de mon côté j’ai mis du temps à arriver au CHU en central : j’ai dû d’abord faire un stage périphérique à Montauban chez le Dr Jean Vergé, puis de la neurochirurgie et enfin de l’orthopédie pédiatrique chez le Pr Jean Philippe Cahuzac qui est devenu mon patron. Je me suis en effet tout de suite dit que je voulais faire de l’orthopédie pédiatrique en parallèle de l’orthopédie adulte. Je me suis exprimé là-dessus très tôt, et on m’a tout de suite catalogué à Toulouse "orthopédiste pédiatre". J’ai passé finalement plus de temps en orthopédie pédiatrique qu’en orthopédie adulte pendant ma formation.

Vous étiez plus Purpan ou Rangueil ?

J’étais plus Purpan. J’ai fait un stage à Rangueil où ça s’est très bien passé, j’ai adoré, il y avait une bonne ambiance, mais j’étais plus Purpan pour diverses raisons difficiles à expliquer. Je pense qu’il y avait un enseignement qui était peut-être moins général et plus pointu et cela m’a attiré. Pourtant paradoxalement les chirurgiens, mes co-internes et chefs qui sortaient de Rangueil étaient de très bons chirurgiens, très bien formés, ils avaient une très belle ouverture d’esprit parce qu’ils avaient eu le temps de voyager beaucoup, de rencontrer plein d’autres services, ce qui n’était pas le cas à Purpan où régnait une ambiance un peu plus stricte : il ne fallait pas trop partir, il fallait rester, être présent, mais j’avais tout de même choisi Purpan.

Y a-t-il quelqu'un ou quelque chose qui vous a amené vers l’épaule ?

J’aime à dire que si je fais de l’épaule aujourd’hui c’est parce que j’ai fait de la main congénitale et de la microchirurgie. Où donc est le rapport ?? Je n’ai pas eu de clinicat en orthopédie adulte, mais j’y suis passé très longtemps pendant mon internat et j’y ai fait une médaille d’or. Pendant ma médaille d’or, je prenais les gardes de tout le monde « au pied levé » parce que cela m’intéressait : j’avais besoin d’opérer, j’avais besoin d’être indépendant. J’ai appris à me débrouiller sur de la traumatologie « lourde », mais ma carrière était programmée en pédiatrie. Quand je suis arrivé chez le Pr Cahuzac je voulais continuer à faire de la chirurgie de cette façon. Il y avait des pathologies à développer en orthopédie pédiatrique à Toulouse à cette époque : c’était la main congénitale, la microchirurgie et toutes les tumeurs qu’il fallait opérer chez l’enfant. Jérôme Sales de Gauzy - qui est le patron aujourd’hui  - était mon aîné, il était interne puis chef de clinique avec moi, devait prendre en charge les tumeurs et de mon côté je m’intéressais à la microchirurgie. On a donc travaillé ensemble pendant presque 15 ans (je suis resté « attaché-vacataire » en orthopédie pédiatrique pendant 10 ans) : Jérôme faisait l’exérèse tumorale, je faisais la reconstruction par péroné libre. Je m’intéressais en parallèle déjà à la main car j’avais fait beaucoup de gardes de chirurgie de la main adulte chez le Pr Mansat. Pendant tout mon clinicat j’avais mis en place le service de « SOS main pédiatrique ». Je faisais donc naturellement des séquelles traumatiques complexes et des reconstructions de la main. Aujourd’hui je voudrais remercier le Pr Jean Philippe Cahuzac pour m’avoir fait confiance et m’avoir encouragé dans cette voie pour créer une consultation de « main congénitale » qui a démarré doucement puis s’est développée progressivement. Avec le temps je n’ai pratiquement plus fait que de la main congénitale, de l’épaule et des séquelles de paralysies obstétricales du plexus brachial. En parallèle je faisais toujours des gardes de SOS main adulte parce que les lambeaux, la microchirurgie, la reconstruction me fascinaient. C’est ainsi que j’ai rencontré le Pr Gilles Dautel, qui est devenu un ami. Gilles a été une des premières personnes qui m’a fait rêver, qui m’a fait comprendre que la chirurgie pouvait être belle, bien faite, sans stress, technique : il a été un des premiers exemples marquants dans ma vie de chirurgien. J’ai vite compris avec Gilles que quand la chirurgie paraît simple et facile, c’est que le geste est tout simplement maîtrisé à la perfection car répété des milliers de fois, mais également que l’indication est mûrement réfléchie.

Alors pourquoi je fais de l’épaule aujourd’hui ? C’est très simple : il n’y avait pas de place vraiment à l’hôpital pour moi, c’était difficile à l’époque de rester et comme je savais faire de la chirurgie de la main, à la clinique de l’Union où je travaille aujourd’hui encore, le Dr Colin de Cheveigné m’avait contacté pour le remplacer. Alors en plus de tout mon travail, je l’ai remplacé tous les week-ends disponibles parce qu’il en avait assez d’être tout le temps de garde depuis dix ou quinze ans (c’était l’unique chirurgien de la main dans le secteur privé à Toulouse). Ça s’est très bien passé et c’est comme ça qu’au bout de quelques années l’équipe des orthopédistes de la clinique de l’Union m’a demandé si cela m’intéresserait de développer la chirurgie de l'épaule. J’étais donc orthopédiste pédiatre, microchirurgien, chirurgien de la main mais j’avais opéré zéro épaule... Certes, j’avais été interne chez le Pr Michel Mansat, mais je n’avais aucune expérience d’épaule : zéro arthroscopie, zéro prothèse inversée, les butées ne se faisaient pas à cette époque à Purpan. Pourtant je me suis dit « pourquoi pas ? ». Les challenges m’ont toujours attiré… C’est donc là que j’ai commencé à visiter des personnes qui m’ont appris l’épaule, en France et à l’étranger, et que je suis devenu chirurgien d’épaule.

Qui êtes-vous allé voir, qui vous a plus particulièrement marqué ?

A l’époque j’étais très français, il faut dire que je ne parlais pas un mot d’anglais : j’étais un peu handicapé et j’ai d’ailleurs beaucoup travaillé sur ce problème depuis. Je suis allé voir Gilles Walch une journée, Pascal Boileau une journée, Philippe Hardy une semaine et Pierre-Henri Flurin deux journées ; quatre personnes qui ont changé ma vie.

Gilles Walch avait opéré huit épaules dans sa journée : une butée postérieure (je ne savais pas que ça existait), une butée antérieure (cela m’avait paru facile...), deux arthroscopies (mais à l’époque c’était juste pour « couper » le biceps), et puis j’ai vu quatre prothèses d’épaule qui encore une fois semblaient « faciles à faire ». J’ai compris par la suite que c’était faux. En fait j’ai compris pas mal de choses assez brutalement et pour la deuxième fois de ma vie je me suis dit que si la chirurgie pouvait être « propre », « claire », elle devait alors « marcher ».
A cette époque je n’avais pas donc pas encore de vraie culture de la chirurgie d’épaule, je suis donc allé voir Pascal Boileau. Ce jour-là il opérait une tumeur pendant une journée entière. Il a « démonté » l’omoplate avec la tête de l’humérus, les a posés sur la table et a implanté une prothèse de reconstruction à la place. L'intervention a duré 8 heures, il est passé par devant et par derrière, disséquant nerfs et vaisseaux : un truc de « dingue », je n’avais jamais vu ça ! Je croyais que la patiente était morte à la fin de l’opération, le soir Pascal m’a dit qu’elle bougeait normalement sa main : c’était fabuleux… J’avais donc vu cette incroyable chirurgie et pendant ce temps-là ses chefs opéraient à côté des coiffes sous arthroscopie et étaient déjà incroyablement autonomes.
Philippe Hardy m’a surtout invité à sa consultation où j’ai appris l’examen clinique de l’épaule. Là j’ai compris que la consultation préopératoire est probablement le moment le plus important de la chirurgie : la consultation fait partie intégrante du geste chirurgical. Une erreur d’indication conduira souvent à l’échec de la technique.
Quant à Pierre-Henri Flurin, il avait fait ce jour-là huit arthroscopies d’épaule. C’est lui le premier qui m’a fait comprendre que « l’arthroscopie d’épaule ce n’est pas pour le diagnostic, mais c’est pour réparer une coiffe ou traiter des instabilités ».

Voilà les quatre personnes qui m’ont appris l’épaule.

Vous étiez déjà installé à la clinique de l’Union à l’époque ?

Absolument. Même si je n’avais pratiquement opéré aucune épaule au moment de mon installation, j’ai toujours eu confiance en ma bonne étoile, confiance en moi également. J’ai toujours osé sauter les fossés. Il faut savoir que huit de mes collègues avant moi avaient refusé ce poste à la clinique de l’Union pour ne faire que de l’épaule. J’ai dit oui non pas par défi mais parce que l’idée de créer ou de développer quelque chose me plaisait beaucoup. Les chirurgiens de l’épaule de ma génération ont vécu une période fantastique. Les années 1990-2000 constituent la véritable naissance de l'arthroscopie d’épaule : en 1991 on disait que les Bankart sous arthroscopie étaient des échecs dans 70% des cas, on ne savait pas faire les butées sous arthroscopie, les ancres s’arrachaient, les fils se coupaient sur les ancres, il n’y avait pas d’arthro-pompe, il n’y avait pas de coblation, il n’y avait que le shaver. Enfin on n’avait pas la vision 4K ou 7K d’aujourd’hui. L’arthroscopie, c’était donc quand même techniquement difficile, et cette période nous a rendu modestes.

A partir des années 2000, j’ai évolué dans ce monde complètement fantastique d’évolution technologique, où les chirurgiens de l’épaule du monde entier (et particulièrement les français comme Laurent Lafosse) ont véritablement créé la chirurgie arthroscopique de l’épaule : tout ce qui était chirurgie « ouverte » est passé « sous arthroscopie », y compris la butée. En parallèle les prothèses inversées (idée encore une fois française) ont confirmé leurs indications et se sont déclinées sous plusieurs versions. Je ne sais pas si plus tard on aura un autre bouleversement de cette envergure dans l’épaule voire dans une autre articulation, mais j’espère que les jeunes connaîtront ce bouillonnement intellectuel et technologique que j’ai connu pendant toutes ces années, ça a été magnifique.

Je ne dis pas qu’on a tout inventé, mais les innovations « sortaient » de tous les côtés. Aujourd’hui tout se stabilise et il y a moins de nouveautés en soi, mais il y a tellement d’améliorations dans la finesse des indications… Les transferts tendineux à l’épaule se sont développés, on a commencé à en parler clairement dans les années 2005-2010 et cette chirurgie est absolument fascinante… J’ai arrêté la chirurgie de la main pour ne faire que de l’épaule en 2007 : Benjamin Ferreira est arrivé à la clinique de l’Union, il venait de Nancy et ne faisait que de la main, c’était un élève de Gilles Dautel (encore une fois Gilles Dautel dans ma vie…) Je n'avais donc plus de gardes et j’ai commencé à redormir la nuit, j’ai commencé à avoir tous mes week-ends libres, et là j’ai commencé à pouvoir penser épaule, écrire épaule, communiquer épaule. C’est là que j’ai commencé à avoir ma propre expérience, mes propres idées et avoir envie de dire quelque chose. L’envie de communiquer a toujours été présente, mais comme je n’avais pas d’expérience et je n’avais rien à dire, je ne pouvais pas le faire avant.
Aujourd’hui je pense qu’un chirurgien peut arriver à faire de l’épaule soit en étant issu d’une école  « genou », donc de la SFA, soit en étant issu d’une école « main » et il y en a de moins en moins parce que la chirurgie de la main reste quand même un secteur très particulier. Un chirurgien de la main sait naturellement faire un transfert de tendon, sait faire de la microchirurgie, sait faire un lambeau de grand dentelé ou de grand dorsal : c’est son quotidien. A l’inverse quand on fait du genou on n’a pas la culture du transfert tendineux et on peut facilement recevoir de fausses idées sur les transferts tendineux : chirurgie compliquée ? Microchirurgie ? Geste lourd et invasif ? C’est complètement faux. A l'instar de mes amis Philippe Valenti, Laurent Lafosse ou Bassem Elhassan aux États-Unis (et d'autres), nous avons tous un parcours similaire : on est issus de la chirurgie de la main, de la main pédiatrique, on connaît la microchirurgie, les lambeaux, et c’est donc quelque chose d’assez naturel pour nous que de s’exprimer différemment sur la coiffe des rotateurs. Pour nous les indications de transferts tendineux ont simplement migré à l’épaule, mais nous avons adapté la technique. Ce n’est pas la même approche.

Il vous semble donc plus cohérent d’avoir cette phase d’apprentissage de la microchirurgie et de la chirurgie de la main, et en parallèle un apprentissage de l’épaule pour avoir une vision plus globale et une meilleure compréhension globale de l’articulation ?

Oui, en fait si je devais prodiguer un conseil aux jeunes c'est de rester ouvert à tout très tôt ; il faut avoir une expérience globale de toutes les techniques et de toutes les articulations très jeune, parce que c’est quand on est jeune qu’on est réceptif. Après, même si on développe un tropisme très précoce sur une articulation, il faut (presque impérativement) faire de la microchirurgie, de l’arthroscopie mais aussi de la reconstruction de hanche. Quand j’étais interne chez le Pr Utheza ou avec le Pr Paul Bonnevialle, j’ai vu beaucoup de lourdes reconstructions de hanche et cela me sert encore aujourd’hui pour l’épaule. Il m’arrive de me lancer dans des allogreffes massives d’humérus (pour des révisions de prothèses d’épaule) sans aucun problème après avoir disséqué tous les nerfs de l’épaule parce que je suis encore micro-chirurgien. J’ai par exemple opéré récemment une pseudarthrose d’humérus - en soi cela n’est peut-être pas extraordinaire mais elle faisait 15 cm de long et le nerf radial était dans la pseudarthrose - : j’ai disséqué le nerf radial d’abord avec un ostéotome, puis avec les lunettes de microscope ; j’ai ensuite mis des gros cerclages en contrôlant parfaitement le nerf et finalement j’ai mis un clou avec un moteur. Bref, de la chirurgie de l’épaule, mais qui fait appel à toutes les techniques. Je pense que si quelqu’un ne fait que de l’arthroscopie ou que de la microchirurgie c’est très bien, mais il sera tout de même limité pour la prise en charge globale de ses patients. Dans l’épaule il y a tout ce qui est prothèse - et il ne faut pas être timide - il faut avoir une formation de reconstruction, mais il y a aussi l’arthroscopie qui constitue 80% de notre métier. Ce sont deux métiers différents mais complémentaires.

On arrive justement aux différents aspects de la chirurgie de l’épaule : quelles sont les deux ou trois interventions qui sont synonymes de belle journée quand vous les avez au programme ?

Je vais mettre un petit bémol. Une bonne journée, ça peut être évidemment avec de la chirurgie facile et des patients qui vont probablement aller bien, mais ce n’est pas ce que je préfère, même si de temps en temps cela me fait du bien. J’ai par exemple adoré mon bloc ce matin : j’ai fait (entre autres) une butée sous arthroscopie qui était difficile, c’est probablement ma chirurgie préférée avec le lambeau de grand dorsal sous arthroscopie. Je m’explique : la butée Latarjet tout comme le transfert de grand dorsal sous arthroscopie, contrairement à ce que tout le monde pense, ne sont pas les opérations les plus difficiles, bien au contraire. Pourquoi ? Quand on fait une butée à ciel ouvert, on évolue dans des plans anatomiques, on opère une épaule « normale », on va prélever une coracoïde « normale » pour la repositionner sur une zone (presque) saine : c’est toujours, toujours pareil. Gilles Walch fait ce geste en 25 minutes, je le faisais aussi en 25 minutes à ciel ouvert, aujourd’hui sous arthroscopie cela me prend à peine 40 minutes. C’est exactement la même chirurgie : on voit très bien, beaucoup mieux qu’à ciel ouvert : on dissèque le nerf axillaire, c’est une chirurgie facile qui donne peu ou pas de complications. Aujourd’hui le plus difficile reste la précision du positionnement du greffon car on est parfois trahi par l’image 2D arthroscopique. Je pense que la 3D nous aidera à améliorer cette étape. Le lambeau de grand dorsal est encore plus facile que la butée : il n’y a pas d’instrumentation, pas de vis, il n’y a que des plans de dissection anatomique. Sous arthroscopie il me faut à peu près 50 minutes pour faire cette opération, qui devient plus rapide qu’à ciel ouvert car il n’y a pas le temps de fermeture et cette chirurgie se fait en routine en chirurgie ambulatoire. Là encore on évolue dans les plans anatomiques avasculaires, on voit parfaitement les nerfs axillaire et radial, vaisseaux circonflexes et pédicules nourriciers. Il suffit de ne pas faire de bêtises - comme pour n’importe qu’elle chirurgie-  et de savoir où on est : il faut donc connaître l’anatomie. Là plus qu’ailleurs, l’anatomie est fondamentale !
A l’inverse quand on répare une rupture du sous scapulaire sous arthroscopie, on « rentre » dans l’épaule où le plus souvent on ne comprend rien. Les tissus sont détruits, collés, fibrosés. Tout « saigne » parce que c’est inflammatoire, on est dans une région pathologique et il est fondamental de passer du temps à reconnaître les différents éléments anatomiques. Là également il ne faut surtout pas faire de bêtises comme par exemple couper le comma sign. On peut à ce moment là commencer la reconstruction du sous scapulaire. Ce qui est magique, c’est que chaque chirurgien va pouvoir faire une réparation qui lui est propre et qui va guérir le patient : c’est la « signature » du chirurgien. Finalement, la réparation de coiffe des rotateurs c’est fabuleux parce que c’est quelque chose de très personnel : il y a un côté artistique qui n’existe pas dans la prothèse d’épaule, qui n’existe pas dans la butée, qui n’existe pas dans le lambeau parce que ces derniers gestes se ressemblent toujours.  Mes deux opérations préférées restent donc la butée et le lambeau parce, c’est anatomique et c’est magnifique : c’est un peu un « voyage au centre du corps ». Sur le plan technique, ce que je préfère, c’est le sous-scapulaire massif, là il faut vraiment du métier.

Pour répondre à la question posée, une bonne journée pour moi c’est quand j’ai finalement l’impression d’avoir fait pleinement mon métier pour lequel j’ai reçu une formation et qui correspond aux idées auxquelles je crois et que je défends. Mais une « journée plaisir » devrait aussi se terminer par une chirurgie techniquement facile où toute l’équipe se décontracte progressivement : ce sont des bons moments. Cela dit le soir je m’endors souvent en me demandant « qu’est-ce que j’aurais pu mieux faire ? », car la seule chose qui compte vraiment c’est que le patient soit guéri (ou au minimum amélioré) et ne fasse pas de complication.

Quels sont les sujets de recherche qui vous intéressent le plus ?

Je travaille en majeure partie sur les transferts tendineux à l’épaule, mais par exemple cet après-midi c’était sur l’articulation acromio-claviculaire. La disjonction acromioclaviculaire est un des derniers problèmes que l’on n’a pas complètement résolu en chirurgie de l’épaule. Nous ne sommes vraiment pas tous d’accord entre Anglo-saxons, Français, Allemands, Suisses... C’est vraiment une opération difficile. Techniquement on est capables de faire beaucoup de choses, mais le problème c’est qu’à trois mois quand on revoit ces patients - encore faut-il les revoir - ils ne vont pas tous bien. On n’a pas tout compris sur cette articulation, et je travaille sur des concepts et techniques chirurgicales qui pourraient à la fois répondre au moins en partie à ces questions et être facilement reproductibles. Je fais enfin partie depuis vingt ans d’un groupe de développement de prothèse d’épaule que nous faisons évoluer en permanence.

Vous avez été impliqué dans des symposiums, des études multicentriques, est-ce qu’il y avait des sujets qui vous ont plus particulièrement intéressé ?

Un message pour les jeunes : quand on vous propose quelque chose, il ne faut jamais refuser. On m’a proposé beaucoup de choses, j’ai toujours dit oui même si je ne me sentais pas capable et cela a toujours été pour moi une règle de conduite. Celui qui me l'a enseignée, c’est Gilles Dautel (encore Gilles !). Je n’ai donc jamais dit non, même si je considérais le sujet « pas très sexy » ou si je pouvais me douter que c’était parce que personne d'autre ne voulait le faire. Pourtant, quel que soit le sujet, on découvre d’abord des personnalités extraordinaires, des gens qu’on ne connaît pas forcément au départ, et on découvre un aspect de sa spécialité qui peut s'avérer contre toute attente passionnant.

Pour exemple, il a fallu faire un symposium sur les infections à la SOFEC. J’ai répondu « oui, bien sûr ! ». J’ai organisé ce symposium SOFEC parce que j’avais été auparavant « nommé » à Nantes à l’European Bone and Joint Infection Society à défaut de trouver quelqu'un à la SOFEC qui voulait y aller. J’y ai appris beaucoup de choses, j’ai beaucoup travaillé pour cela et finalement la SOFCOT l’a su. Nous nous sommes donc naturellement retrouvés avec Sébastien Lustig et Emmanuel de Thomasson à diriger le symposium pour la SOFCOT sur la prévention des infections ostéoarticulaires et nous avons publié trois articles dans OTSR. C’était passionnant parce que j’y ai rencontré tout un monde «transversal » qui malheureusement tend à disparaître quand on est trop spécialisé ou cloisonné dans une articulation. J’ai adoré comprendre les problèmes de hanche, de genou, de « peau », de gestion de l’environnement des blocs, d’antibiothérapie : ces problèmes ne sont pas propres à l’épaule mais nous élargissent l’esprit et nous permettent de mieux comprendre… l’épaule.

Comment avez-vous été amené à vous impliquer dans la Société Française de l’Epaule et du Coude ?

Cette fois ci je ne dirais pas « par hasard »… Dans les congrès il y en a certains qui se contentent de répéter au micro les choses qu’ils ont entendues, sans réflexion et sans expérience. Cela ne fait rien avancer et ne fait que véhiculer des idées parfois fausses. Alors quand on écoute quelqu’un avec qui on n’est pas d’accord, on ne peut pas simplement se lever et lui dire « je ne suis pas d’accord, vous avez tort » : on doit expliquer pourquoi il a tort. En 1998 j’étais le seul à faire principalement de l’épaule dans le privé à Toulouse. J'avais une donc de l’expérience mais je ne savais pas parler, je n’avais pas un bagage scientifique suffisant. J’entendais des choses qui me faisaient bondir, mais j’étais timide et je n’osais pas dire « non ce n’est pas vrai » ou « je ne suis pas d’accord ». Je me suis dit « je vais aller au micro avec ma propre série, j’ai quelque chose à dire.» J’ai commencé en 1999 : ma première présentation s'est faite à la SFA sur les vastes ruptures de coiffe (déjà ce sujet m’intéressait ! ). Chaque année je présentais soit à la SFA soit à la SOFCOT. La SOFEC n’existait pas vraiment en 2000, c’est une jeune société, issue du GEEC (groupe d’étude de l’épaule et du coude) qui a réellement vu le jour en 2009 sous l’impulsion de Pierre Mansat. Je me suis donc retrouvé naturellement à la SOFEC puisque chaque année j’avais des papiers qui étaient acceptés, et progressivement j’ai appris à connaître tout le monde. On m’a par la suite demandé de rentrer au bureau pour participer à un symposium. Je suis rentré dans le bureau de la SOFEC parce que j’avais des choses à dire, des choses à y faire et je m'y suis senti bien.

Vous êtes président, quels ont été  les moments forts de cette année pour la SOFEC ?

Il y a eu deux événements : le premier est le CSE, le Cours Supérieur de l’Epaule qui est à Montpellier et qui existe depuis quelques années déjà. Il a un peu changé de format à cause du COVID ces deux dernières années, mais cette année était  à nouveau en présentiel. Nous avons énormément travaillé avec Pierre Métais - qui est le vice-président - et Geoffroy Nourissat, le secrétaire général. C'est un nouveau format, un nouveau concept ; il y avait le jeudi après-midi des débats et des présentations très pointues. C’était un cours qui pouvait être adressé aux débutants mais les experts n'étaient pas du tout perdus dans ces discussions qui furent de mon point de vue de très haut niveau. Le vendredi, c'était la nouveauté, il y avait des cours sur cadavre toute la journée à la fois le matin et l’après-midi, on faisait de l’arthroscopie et de la prothèse. L’arthroscopie constituait vraiment le nouveau point cette année.

Le CSE et la SOFEC étaient connus pour les prothèses d’épaule, mais on a voulu l’ouvrir à l’arthroscopie et ce cours s'est tenu sous le parrainage de la SFA. La plupart des membres de la SOFEC sont des membres de la SFA donc cela ne pose aucun problème. Nous avons mis en place une alternance d’ateliers en très petit nombre avec de tout petits groupes qui ont tourné sur les cadavres dans des ateliers avec des discussions là encore de très haut niveau. Nous espérons que ce format du CSE, qui a été très bien accueilli par tous les sponsors, pourra être décliné sur une échelle plus importante à l’avenir. C’est le premier événement majeur et on est très heureux de l'avoir fait.

Le deuxième événement n’est pas nouveau, c’est la journée des spécialités lors de la SOFCOT. Nous avons reçu des invités étrangers, nous souhaitons nous ouvrir davantage à l’international et accorder plus de place aux communications et aux symposiums. Ce fut plus « classique » puisque nous sommes une société fille de la SOFCOT et nous avions des règles à respecter.

La présidence est prévue pour une durée de deux ans à partir de l’arrivée de Arnaud Godenèche. Auparavant tous les présidents n’avaient été nommés que pour un an, en dehors de Pierre Mansat qui est « hors concours » puisqu’il a été secrétaire général du GEEC pendant cinq ans, a créé la SOFEC et a été son président pendant deux ans. Puis il y a eu François Sirveaux, Luc Favard, Cécile Nérot (2 ans) et Philippe Collin qui a fait venir Jocelyne Cormier comme secrétaire, ce qui a « boosté » considérablement la SOFEC. Enfin il y a eu Bertrand Coulet, Pierre Henri Flurin, Philippe Valenti et Philippe Clavert. On a réalisé qu’un an de présidence n’était pas suffisant pour mettre sa « patte » et faire bouger les choses. Je suis très heureux que ce soit deux ans désormais parce que cela fait déjà quatre mois que je suis président et nous avons à peine pu commencer à mettre en place le CSE qui prend énormément de temps ; nous avons encore plein de projets avec Pierre Métais (vice-président) Geoffroy Nourissat (secrétaire général), Sophie Grosclaude (secrétaire scientifique) et Richard Aswad (trésorier) : créer des commissions à l’international, avec les sociétés transversales de rhumatologie, de rééducateurs, pour la formation des jeunes, ... Sous l’impulsion de Jérôme Garret, nous avons créé la « SOFEC sport » qui va organiser chaque année lors d’un évènement sportif international sur le territoire français un congrès « transversal » avec les fédérations sportives comme par exemple Roland Garros 2023. On veut vraiment installer une dynamique, et nous souhaitons rajeunir et renouveler le bureau parce qu’une société qui ne se renouvelle pas suffisamment devient un peu sclérosée. Nous désirons mettre en place un système où les jeunes peuvent arriver, rentrer dans une commission, faire un travail pendant trois ans, rester plus s’ils le veulent pour accéder aux fonctions supérieures ou partir. Pour cela, on a besoin de temps et il faut donc que le président reste deux ans.

Vous souhaitez donner à la SOFEC une dimension internationale. Pourriez-vous nous parler du "Mans shoulder", cet enchaînement sur 24 heures, et de sa genèse ?

Je crois que j’ai besoin d’enseigner. J’aurais pu rester à l’hôpital, pour diverses raisons je ne suis pas resté, mais je pense que j’ai une âme d’enseignant. Je pense que l’enseignement c’est comme l’éducation des enfants : parler c’est bien, montrer c’est mieux. En tout cas ce qui me manque aujourd’hui c’est d’avoir des jeunes autour de moi ; j’ai des fellows, j’ai des gens du monde entier, mais je n’ai pas de jeunes français autour de moi et c’est une énorme déception.

Un jour, j'étais sur un télésiège à Val d'Isère avec Jérôme Garret, et on parlait d’organiser des congrès internationaux. Il m’a dit «  dans la vie il y a ceux qui lisent les livres et ceux qui les écrivent. Il y a ceux qui lisent l’histoire et ceux qui écrivent l’histoire ». Je veux être de ceux qui écrivent l’histoire, et pour ce faire je pense qu’il faut une école. Je n’ai pas d’école, je n’ai pas d’élève à moi, mais je peux avoir mes publications, mon congrès parce qu’à travers son congrès on va transmettre une philosophie, on va choisir ses experts. C’est ce que j’ai voulu faire avec "Le Mans shoulder".

Ce Toulouse Arthroscopic Shoulder Course (TASC) existe depuis quinze ans ; je l’avais initié à l’époque à un petit niveau francophone avec Mitek, et j'ai poursuivi par la suite avec d’autres partenaires. J'ai souhaité que ce congrès devienne international car je sais qu’il y a des idées en Russie, en Amérique latine, en Australie et autres Asie ou Amérique du nord qu’on n’avait pas en France, et je voulais faire participer tous ces gens-là. Aujourd’hui à l’époque des webinaires et du hasard du COVID, c’est devenu tellement simple et tellement évident… Le Toulouse Arthroscopic Shoulder Course est devenu le Toulouse Advanced Shoulder Course parce que je voulais mettre de la prothèse. Je l’ai sous-baptisé « Le Mans shoulder » parce que quand on parle avec un Américain ou un Canadien, il ne comprend pas quand on dit « TASC 24 heures », en revanche quand on lui dit « Le Mans Shoulder », il éclate de rire dans la demi-seconde qui suit, il trouve l’idée absolument géniale : en effet dans le monde entier la course de voiture du Mans est connue et on comprend tout de suite ce que ça veut dire quand on y associe l’épaule.

Selon vous, quel est l’avenir de la chirurgie de l’épaule ? Quelle sera la prochaine révolution ?

Je peux dire comment je le vois, mais je ne sais évidemment pas comment ce sera. En premier lieu je crois que le transfert tendineux à l’épaule va devenir non pas la solution universelle, mais va devenir universel, en tout cas va se répandre et se démocratiser. Le lambeau que j’ai fait hier c’était de l’ambulatoire, encore une fois c’est plus facile de faire un lambeau qu’une coiffe massive. Aujourd’hui quand je le dis, peu en sont convaincus, mais c’est pourtant la vérité ; pour une coiffe massive on va tirer très fort sur les tissus, mettre une volumineuse attelle, on va dire au patient de ne pas bouger, il va avoir mal et prendra des antalgiques majeurs, la rééducation sera longue et difficile, bref : ça ne marche pas très bien, avec un risque de re-rupture majeur. Le lambeau c’est plus rapide et on ne met pas une dizaine d’ancres à l’intérieur : c’est donc une chirurgie particulièrement économique quand on la compare aux reconstructions capsulaires supérieures des américains ou aux patchs par exemple. L’avenir dépend de cette compréhension. En France, pays leader de la chirurgie de l’épaule, il y a certes des gens qui font des lambeaux, mais peu ont essayé de vraiment comprendre les indications, alors que paradoxalement j'en rencontre beaucoup en voyageant à l'étranger : en Russie, en Amérique latine, en Grèce, en Australie aussi… En France, nous sommes presque en retard sur ce plan et cela me fait un peu de peine. Il en va de même pour la butée sous arthroscopie : nous sommes le pays de la butée, mais peu la font sous arthroscopie alors que dans le monde cela s'est développé.

J’ose espérer que l’avenir dans l’épaule ce sera la reconnaissance des résultats des lambeaux, ces transferts tendineux que l’on peut faire dans tous les sens : grand dorsal, trapèze, grand pectoral, grand rond.
En second lieu il y a aussi bien sûr la planification préopératoire et tout ce qui aide à la pose d’une prothèse, c’est évident, mais ce que je sens dans un avenir proche c’est vraiment la mise au point des réglages plus fins et plus précis des prothèses inversées, être d’avantage modulaires et qui vont se rapprocher de l’anatomie à un tel niveau que l’on pourra probablement faire une prothèse inversée avec des coiffes normales, ou réparer la coiffe par-dessus avec des résultats meilleurs que ce que l’on a aujourd’hui et plus durables dans le temps. Le problème de la prothèse anatomique aujourd’hui ce n’est pas le metal-back, ce n’est pas la glène, mais c’est le polyéthylène qui est le maillon faible. Donc peut-être que dans un avenir proche, si on est capable de faire des réglages de prothèse inversée assez méticuleux pour pouvoir réparer la coiffe autour de l’implant, cette solution biomécanique pourrait transformer la chirurgie.

Que pensez-vous des techniques innovantes qui arrivent dans l’épaule, de cet aspect imagerie, intelligence artificielle et planning 3D qui est en train de se développer ?

Je dirais que c'est un sujet est un peu un piège. Évidemment c’est très bien et il faut utiliser ces nouveaux outils mais la planification 3D, bien avant tous les logiciels dont on dispose aujourd’hui, je la pratiquais avec d’autres logiciels, certes beaucoup plus simples. Sans pour autant pouvoir « intégrer » mon implant en 3D sur ma reconstruction numérique, je réfléchissais sur les dysplasies de glène et sur la tenue des implants glénoïdien en cas de perte osseuse significative. Dès 2007 j’avais commencé à naviguer, et ça m’avait fait faire les plus belles bêtises de ma vie. J’ai compris à cette époque que l’ordinateur pouvait être une aide, mais que cela peut aussi être un danger : pendant l’opération une perte du match entre le patient et l’ordinateur peut se produire pour diverses raisons, et si on ne fait pas attention, si on n’a pas d'expérience, on ne va pas s'en rendre compte et on va positionner l’implant avec des erreurs majeures. Un outil peut aider, mais c’est le cerveau qui doit le contrôler. Parfois, au même titre qu’une instrumentation d’épaule encombrante pour une prothèse, le chirurgien peut être amené à tout enlever, pour retrouver le côté intuitif et finaliser l'opération.

Par ailleurs, le problème majeur de la chirurgie de prothèse d’épaule réside dans la gestion des parties molles qui ne sont pas prises en compte par ces systèmes de planification ou d’aide à la pose. L’ordinateur va toujours vous dire comment placer l’implant mais cela ne tient pas compte des parties molles ; peut-être qu’un jour cela viendra, mais nous n’y sommes pas encore. J’ai fait par exemple une révision de prothèse avant-hier et pour la réduction les parties molles étaient un peu tendues. J’avais le choix soit de libérer un peu plus de coiffe en arrière soit de couper un peu plus d’os. Ce n’est pas l’ordinateur qui va me le dire, c’est mon intuition, mon expérience et il faut être capable de savoir quelle va être la conséquence pour chacun des deux gestes. Si la chirurgie ne doit pas être uniquement intuitive, je dirais que l’intuition est quand même l’élément moteur et la première qualité d’un bon chirurgien, tout le reste n’est qu’une aide. C’est comme le sens clinique : l’intelligence artificielle va faire un diagnostic mais ne peut supplanter le sens clinique, encore moins l’aspect psychologique du patient ou du chirurgien. Le patient peut nous montrer ses trois IRM en six mois d’une rupture de la coiffe alors que son problème peut venir d’autre chose (instabilité ? lésion neurologique ? etc…). Le sens clinique, l’intuition chirurgicale et la connaissance de ses limites, mais aussi la confiance en soi, la réflexion et la témérité sont les piliers qui doivent impérativement être enseignés, montrés et transmis, alors que le reste n'est qu’une somme d’outils basiques que chacun peut facilement s’approprier.

Parlez-nous de vos missions humanitaires ?

Voilà 30 ans que je fais effectivement de l’humanitaire, et que je continue toujours en particulier au Brésil chaque année. L’envie de faire de la chirurgie humanitaire a été l’élément déclenchant et le moteur de ma motivation tout au long de mes études primaires, secondaires puis à la faculté de médecine pour réussir les concours. L'histoire réelle a commencé par le Vietnam en 1996 quand j’étais jeune chef de clinique en orthopédie pédiatrique pour des missions annuelles avec « la Chaîne de l’Espoir », pays qui venait tout juste de s’ouvrir à l’Occident. Aller opérer dans ce genre de situation rend forcément modeste car on y arrive avec tout son savoir, son savoir-faire et sa bonne volonté mais il faut s’adapter aux moyens techniques modestes, aux mentalités locales et un rythme de vie différent qui peuvent modifier les décisions chirurgicales. J’y suis retourné pour une quinzaine de missions avec Children Action et mon ami Philippe Violas, en alternance avec d’autres équipes du GEOP puis de la SOFOP comme celles de Jérôme Sales de Gauzy. Nous avions organisé avec Philippe Violas des missions 100% « mains congénitales », mais il y avait aussi toutes les séquelles des POPB. Puis je suis parti avec mon ami Philippe Valenti, parfois plusieurs fois par an, en Colombie et au Brésil (plus de 20 missions au total à ce jour). Nous avions l’habitude d’amener avec nous des chirurgiens plus jeunes (et prometteurs) comme Jean David Werthel pour retrouver à l’autre bout du monde d’autres chirurgiens incroyables comme Bassem Elhassan (Mayo Clinic puis Boston Massachusetts Hospital) qui est devenu un ami et avec qui nous publions régulièrement des papiers sur les transferts tendineux. Tout a été arrêté pendant le COVID, mais les missions Brésil vont reprendre cette année grâce au dynamisme de Rui Ferreira, chirurgien de la main, et de son fils Rodrigo, interne en orthopédie à Recife. Pendant 3 jours, nous consultons environ 150 enfants pour des pathologies congénitales du membre supérieur et il m’arrive de faire plus de 10, voire 15 transferts de Trapèze ou de Latissimus Dorsi par jour. Ce qui est fabuleux, c’est que tous ces enfants, indigents pour la plupart et venant de plusieurs centaines voire milliers de km sont régulièrement suivis par les missions et peu sont perdus de vue. Au cours de ces missions, beaucoup de chirurgiens locaux, jeunes ou moins jeunes, nous rendent visite pour nous écouter et apprendre. Cette notion de « transmission du savoir » reste pour moi une des sources principales de mon énergie consacrée à parcourir le monde aujourd’hui.

En dehors du travail et de la chirurgie, quelles sont vos passions ?

Si je n’avais pas été bon à l’école j’aurais probablement été artisan menuisier. Aujourd’hui je travaille du bois, je découpe des arbres dans la forêt, je les tronçonne, j’en fais des meubles. J’ai des machines professionnelles des années 1930 et des années 1950 que j’ai achetées et restaurées complètement et que j'utilise pour travailler le bois. Ce sont des machines qui n’ont aucune sécurité, il faut être très vigilant.

Quand j’étais plus jeune et que j’habitais à Nouméa, interne chez le Dr Jean Louis Labbé, j’avais intégré le circuit local de planche à voile et je m’étais posé la question d’arrêter la chirurgie pour une carrière de windsurf. Mais je suis revenu à Toulouse où il n’y a pas la mer et je n’ai pas réussi à garder mon niveau en planche à voile. Je n’ai jamais réussi à me mettre au kite surf, où on ne retrouve pas les sensations de la planche à voile, les racing ou duck jibes sur eau plate, les surfs ou les loopings sur les vagues … C’est un grand regret, la planche à voile.
Je joue également du violoncelle, malheureusement pas assez régulièrement (pour l’instant).

Paru dans le numéro N°313 - Avril 2022