En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies pour la bonne gestion de votre compte et de vos abonnements.

Recherche

Suivez-nous sur les réseaux sociaux :
JEAN-ALAIN EPINETTE

Paru dans le numéro N°306 - Août / Septembre 2021
Entretien consulté 92 fois

JEAN-ALAIN EPINETTE

Jean-Alain Epinette a consacré sa vie à la chirurgie de la hanche et du genou et s’est forgé une réputation internationale sur l’hydroxyapatite. Cette renommée est le fruit d’un travail acharné et d’une appréhension de ce que doit être la formation complète d’un chirurgien du membre inférieur.

Jean-Alain Epinette, quelles sont vos racines, d’où venez-vous ?

En fait je suis un natif du Midi de la France, né en Avignon dans une petite ville près du célèbre vignoble de Châteauneuf-du-Pape !

Lorsque j’avais 7 ans, mon père a été muté à Toulouse où j’ai poursuivi mes études secondaires à Pierre-de-Fermat. Toulouse est une ville magnifique avec des habitants qui conservent leur savoureux accent du sud-ouest de la France…
J’avais 15 ans et un soir, comme dans le film « Bienvenue chez les Ch’tis », mon père nous a annoncé une bonne et une mauvaise nouvelle… La bonne était pour lui avec un avancement professionnel, la mauvaise pour nous car il était muté pour son travail à Lille… à l’époque, pour nous, Lille, c’était le pôle Nord !!!

J’ai donc débarqué à Lille en 1963 avec ma famille pour passer le baccalauréat et débuter des études de médecine …

Où avez-vous fait vos études de médecine ?

Les études de Médecine en amphithéâtre étaient un lieu à la fois très ouvert et propice à de multiples rencontres et expériences nouvelles, comme celle d’une première intervention chirurgicale alors que j’étais en première année, comme spectateur accoudé à une verrière surplombant le bloc opératoire… Je n’aurais pas dû choisir la neurochirurgie comme première expérience chirurgicale : je me suis évanoui, affalé sur la coupole, et réveillé au bar où de bonnes âmes m’avaient transporté en se gaussant d’un probable futur chirurgical prometteur !..

Cette époque reste marquée à la fois par les mouvements sociaux étudiants en France de Mai 68 et le grand souffle hippie de Woodstock, en passant par le grand chelem en ski alpin de Killy aux JO de Grenoble en février de la même année…
La récréation était finie avec le début de préparation du concours de l’internat des hôpitaux CHU de Lille, dont à l’époque le concours était très sélectif, mais indispensable pour envisager une carrière chirurgicale … et ce fut le début de 5 années d’internat en neurochirurgie, chirurgie infantile et finalement chirurgie orthopédique durant les 3 dernières années…

Pourquoi ce choix de l’orthopédie ?

Mon orientation chirurgicale est survenue très tôt, dès l’âge de 13 ans environ…Je n’avais pas à l’époque de choix particulier mais l’ambiance des blocs opératoires me paraissait magique !... Plus tard, après avoir été nommé interne des hôpitaux à Lille, je me suis d’abord orienté vers la neurochirurgie… toujours la magie d’opérer des cerveaux !!!... Finalement, je suis revenu en Orthopédie, en me souvenant du très bon accueil de cette équipe lors de mon passage comme externe quelques années auparavant.

Cette chirurgie orthopédique m’a dès lors passionné, surtout dans le domaine des arthroplasties hanche et genou : on ne soigne pas des malades, mais des patients bien portants souffrant de problèmes locomoteurs, que l’on peut remettre sur pieds… C’est un harmonieux mélange de connaissances livresques, d’expériences techniques et d’une réelle empathie auprès de nos patients.

C’est aussi une discipline exigeante : après une intervention abdominale, lorsque l’opéré sort de l’hôpital, l’histoire de cette intervention peut être considérée comme terminée… au contraire, après une arthroplastie réalisée avec succès, c’est alors que l’histoire commence, pour de nombreuses années de suivi clinique des implants.

Comment s’est déroulée votre formation au sein de l’école Lilloise?

J’ai eu la chance de passer mes dernières années d’Internat au sein d’une excellente école de chirurgie orthopédique à Lille sous l’égide tout d’abord de Pierre Decoulx, lequel était du reste le premier « patron » à avoir créé en France le premier service entièrement dédié à la chirurgie orthopédique. Après son départ, le service a été de fait partagé entre « le fils du père », Jean Decoulx d’une part, et d’autre part Antoine Duquennoy. Tous deux étaient des chirurgiens exceptionnels, avec des profils très différents, et malheureusement en butte à une rivalité de chaque instant dans leurs options thérapeutiques et leurs réalisations scientifiques. Cette opposition continuelle a très certainement bridé l’essor de l’Orthopédie Lilloise, d’autant plus que la coexistence privé-public n’a jamais pu être harmonieuse comme dans d’autres grandes Ecoles Orthopédiques.

En fin d’Internat, je me souviens d’un autre grand moment représenté par la thèse de doctorat en médecine, le serment d’Hippocrate, et la présentation du travail scientifique sous le regard de tous les anciens Maîtres tout au long des tableaux de la salle des thèses… Ma fierté de l’époque a été de fournir un travail « inaugural » dédié aux prothèses totales du genou à charnière avec un opus de 525 pages en deux tomes !...

Après trois années en qualité de chef de clinique dans le service de mon maître Jean Decoulx, je me suis rendu à l’évidence que mon état d’esprit ne pouvait être que libéral dans un exercice… libéral !... Lorsque j’ai annoncé à mon patron que je le quittais pour partir travailler en exercice privé dans une petite clinique au milieu de nulle part, il m’a demandé « pourquoi quitter un service universitaire prestigieux pour aller opérer seulement des fractures du poignet et de cols du fémur ? » … Je lui ai répondu que je ne pensais pas opérer dans l’avenir seulement des fractures du poignet !...

Pourriez-vous nous parler de vos maîtres ?

Une carrière professionnelle est très souvent marquée par le souvenir de « mentors » qui se sont trouvés à un moment ou un autre à une période clé de ce parcours personnel… Le cursus médical ne fait pas défaut à la règle… En ce qui concerne mon vécu « chirurgical », trois mentors restent très présents après de si nombreuses années.
Le premier est Jean Decoulx, mon maître en la Faculté de Lille… Un personnage fascinant et hors du commun, à de très nombreux points de vue. Il avait un geste opératoire fantastique et j’ai énormément appris durant mes années d’internat, puis de clinicat dans ce domaine si particulier des arthroplasties de hanche et de genou, en primaire et en reprise… Sans nul doute, son enseignement a été décisif pour mon orientation future, en particulier après ma thèse en 1978 consacrée aux prothèses de genoux à charnière … En outre, c’est lui qui m’a fait découvrir à l’époque l’intérêt des études informatisées, et donné le goût de l’informatique via son tout premier ordinateur Apple IIE dans les années 70 !!!
Il me faut citer bien naturellement Maurice Müller… Il était vénéré à l’époque au CHU de Lille et dans cette lutte d’influence Müller – Charnley, notre choix s’est toujours porté sur l’école Suisse, dans la foulée de l’AO, bien entendu. Pendant plus de dix ans je me suis rendu comme en pèlerinage avec mes collègues au « cours supérieur d’arthroplastie » de Berne pour m’abreuver de sa célèbre formule « le basique, l’actuel, les nouveautés ». Ah !... cette salle de conférences avec l’Eidophor et les retransmissions en direct… un régal. Par la suite, nous avons été très proches, nous nous appelions par nos prénoms, et je me souviens avec émotion d’un premier repas en tête-à-tête lors d’un congrès Sofcot… Il était un précurseur de génie, tant pour la compréhension de l’arthroplastie de hanche que des études informatisées, hélas peut-être trop en avance sur son temps avec une évolution technologique encore hésitante à cette époque.

Comment ne pas souligner enfin cette relation professionnelle tellement riche avec Jorge Galante…

A la clinique de Bruay La Buissière, qui n’était encore que Bruay-en-Artois, j’avais développé une activité intense d’arthroplastie non cimentée, ce qui m’avait valu d’être en contact direct avec à la fois Bill Harris et Jorge Galante. C’est ainsi que j’ai été amené à implanter le 21 mai 1985 les quatre premières prothèses « Miller-Galante 1 » en Europe, très novatrices à l’époque par le recours à un ancrage non cimenté obtenu grâce un revêtement en maillage de titane. La photo de cette intervention trône toujours dans mon bureau !... En fait, nous avions débuté à cette occasion une relation très amicale, et après un passage au Rush Presbyterian Hospital de Chicago, Jorge m’a demandé de réaliser la mise en place de sa prothèse Miller-Galante lors d’un congrès à Nice, destiné à la toute première présentation de sa prothèse en Europe. A ma réflexion selon laquelle il valait nettement mieux que ce soit lui qui pratique l’intervention, il m’a répondu : « non, Jean-Alain, si cette intervention se solde par un échec, et que c‘est moi qui opère, on dira que la prothèse est mauvaise… si c’est toi, on dira que tu es un mauvais chirurgien ! »… Nous avons donc été accueilli dans le bloc de notre ami Jacques Tabutin, avec la présence de Jorge Galante dans le bloc et Jo Miller comme modérateur de la session « live ». A la pose de la dernière agrafe, ce fut un énorme soulagement d’en avoir terminé sans encombre cette intervention qui est restée gravée dans ma mémoire, d’autant plus que Jorge m’a sollicité l’années suivante pour réaliser la même implantation de sa prothèse… Bis repetita placent !

J’aurai également pu citer Ruud Geesink, rencontré en 1987 après mes premières poses de tiges non cimentées à revêtement d’hydroxyapatite. Son livre « noir » des expérimentations sur le chien m’avait convaincu, et depuis ce tout premier épisode, l’histoire de ces implants à fixation « biologique » n’a pas cessé durant les trente années suivantes !... Entretemps, nous avons publié ensemble comme directeurs de publication sous l’égide de Jacques Duparc, un numéro pour la toute première fois bilingue des « Cahiers de le Sofcot » le premier ouvrage sur l’expérience à 7 ans de ce mode de fixation bioactive, avec l’appellation « HA, la troisième voie » par opposition au ciment et au métal poreux… C’est à cette occasion qu’au retour d’une Sicot en Corée du Sud, et en réponse à des critiques grossières et infondées sur les prétendues complications de l’hydroxyapatite, formulées par Bill Harris, j’avais été sollicité par Jacques Duparc et Levon Doursounian pour répondre dans les colonnes de Maîtrise Orthopédique avec un petit texte en forme de respectueux pamphlet … ce fut « l’Evangile selon Saint Bill » (The gospel according to St Bill), qui n’était pas passé inaperçu à l’époque !...

Comment s’est organisée votre activité ?

Après mon installation en libéral en 1981, mon choix s’est porté très rapidement vers les prothèses de hanche et de genou, en pratique quasi exclusive, ce qui n‘était à l’époque pas très habituel comme démarche… Il faut dire que durant mon cursus au CHRU de Lille, l’arthroscopie était balbutiante, et donc je ne me suis jamais intéressé à la chirurgie arthroscopique, sportive ou ligamentaire… l’influence de mon patron Jean Decoulx a fait le reste !
Au cours de toutes ces années de pratique à Bruay, plusieurs évidences se sont avec le recul révélées de bonnes intuitions. Ce fut d’abord la découverte des prothèses unicompartimentales de genou dès 1982, puis les prothèses à revêtement hydroxyapatite hanche et genou en 87, suivies par le polyéthylène ultra-réticulé en 2000 et enfin les cupules à double mobilité pour tous mes patients dès 2011.

C’est ainsi que ma pratique des prothèses unicompartimentales de genou a débuté peu après mon installation, cette option de prothèse partielle du genou n’ayant pas la faveur de mes maîtres en la Faculté… J’ai donc envoyé mes 4 premières indications à Philippe Cartier et je l’ai assisté dans son bloc opératoire durant ces quatre interventions « délocalisées », dans la pure tradition des « Compagnons Artisans » que nous sommes, en réalité… Il s’en est suivie une réelle amitié entre nous, marquée par la publication commune en 1998, avec Gérard Deschamps et Philippe Hernigou, d’un autre ouvrage des Cahiers d’Enseignement de la Sofcot, également bilingue… Cette expérience clinique internationale concernant ce modèle prothétique fut une expérience fabuleuse… tout était écrit dans ce livre et reste encore à présent très actuel ! Ma fidélité tant pour le personnage Philippe Cartier que pour ses recommandations en matière de prothèses unicompartimentales de genou, est demeurée intacte tout au long de ces années d’exercice, avec le plaisir de les voir revivre à présent avec la « chirurgie robotisée » !

Concernant les prothèses à revêtement hydroxyapatite HA, mon expérience a très vite rejoint celles des autres membres du « Club HA » avec en France le groupe Artro, puis ABG, et aux US, nos travaux communs avec Jim D’Antonio et Bill Capello… Nos résultats, scrupuleusement documentés dans le cadre de notre logiciel OrthoWave au sein de notre Centre de Documentation de Bruay, après la pose personnelle et l’analyse de 4241 prothèses HA de hanche et 918 prothèses HA de genou, mettent en évidence, après ces trente années, des constatations qui sont restées les mêmes au fil des différents modèles implantés. Cette expérience, régulièrement publiée, est restée à l’unisson des publications internationales, avec désormais une attention toute particulière aux nouvelles formes de fixation « biologique », bien naturellement.

Le polyéthylène ultra-réticulé (HXLPE) m’est apparu presque comme une évidence après quelques déboires de fractures d’inserts céramiques pour des couples « dur-dur » en céramique d’alumine… Nous parlions beaucoup à cette époque du problème de squeaking ! Les études in vitro et sur simulateurs m’ont convaincu de l’intérêt de cette nouvelle forme d’articulation « soft » en prévention de l’usure à long terme de nos prothèses de hanche. Ce fut une expérience prometteuse avec une publication à dix ans dans le Journal of Arthroplasty, comparant céramique-céramique à un couple céramique-HXLPE, avec absence de toute différence significative d’usure entre ces deux couples de friction…

Ce n’est qu’après la mise à disposition de la version améliorée d’irradiation dite « séquentielle » de cet HXLPE pour les cupules à double mobilité, que j’ai souhaité résoudre à la fois le problème d’usure à long terme, et également d’instabilité de hanche. La solution résidait dans cette association d’une cupule à double mobilité et d’un insert HXLPE « stabilisé » et non refondu, de nouvelle génération. Malgré de nombreuses dénégations de mes confrères lorsque j’ai défendu cette option de la « DM pour tous » dès 2011, dix années d’expérience clinique m’ont convaincu du bien-fondé de cette approche autrefois iconoclaste, avec un article paru récemment en 2019 dans l’Efort Open Journal avec mes amis Canadiens et notamment Pascal-André Vendittoli intitulé sans ambages : « Dual mobility total hip arthroplasty: should everyone get one? ».

Vous avez évoqué votre activité, mais il y a sûrement également des sujets, des techniques qui vous inspirent ?

Depuis le tout-début de ma carrière chirurgicale orienté vers les arthroplasties, je demeure persuadé que la meilleure approche d’un succès durable peut être représentée par un triangle dont les trois côtés sont pour le premier la pratique opératoire elle-même, le deuxième par l’analyse des implants et de la tactique opératoire visant à obtenir une optimisation des résultats, tandis que le troisième côté est indispensable avec la documentation des implants et des résultats à la fois cliniques et radiologiques, autrefois effectuée par fiches perforées ou par cahiers de recueils sur papier, à présent bien évidemment par moyens informatiques et en particulier avec recueil en ligne des fiches d’observations et de résultats.
Ma première communication à la SOFCOT en 1982 était intitulée « Apport de l’informatique à la pratique chirurgicale quotidienne », c’est dire si j’ai été convaincu très précocement de l’importance de l’informatique dans nos activités professionnelles… Ce n’est qu’après plusieurs années et de nombreuses tentatives au fil des avancées technologiques que devait être réalisé par mes soins le premier véritable progiciel de suivi clinique des prothèses, sous le nom d’OrthoSoft, qui deviendrait plus tard O. Soft, scindé en 1996 vers d’une part une branche « bureautique » et d’autre part une branche purement dédiée à la recherche clinique en arthroplastie hanche et genou, sous le nom d’OrthoWave. Cette version, initialement en offline sous Omnis Studio, a ensuite migré vers une solution online d’abord en Java, puis dans sa forme actuelle en procédures AJAX en cloud computing et sécurisation optimale des transferts de données, dans le strict respect des recommandations officielles, bien entendu. La version récente v7 d’OrthoWave offre des possibilités prometteuses de modes d’entrée plus agréables et rapides d’utilisations sur tablettes ou smartphones, avec soit une version « light », soit un mode spécifique dédié aux registres purement épidémiologiques, avec le mode « registre ». L’ajout d’une fonction « patient connecté » permet en outre un monitoring purement automatique des patients et de leur prothèse au fil des années.
Nous avons d’ores et déjà, hébergés depuis les 20 dernières années, dans nos serveurs OrthoWave, plus de 200.000 fiches de prothèses de hanche et de genou, pour plus de mille chirurgiens enregistrés et alimentant cette base de données, désormais dénommée en « entrepôt de données de santé ». Cet « entrepôt » est ainsi apte à satisfaire toutes les requêtes de données cliniques dans le cadre notamment des nouvelles réglementations MDR (Medical Device Regulation). L’avenir nous semble donc prometteur pour cet outil mis en place voilà plus de 25 ans, avec à présent l’évaluation clinique totalement au cœur des préoccupations futures, tant des chirurgiens que des politiques !

Toutes ces réalisations ont pu être envisagées et poursuivies au fil des années dans le cadre d’un Centre de Recherche Clinique des Arthroplasties (CRDA) de Bruay, que j’avais eu l’occasion de mettre en place dès 1991, avec un travail de documentation et d’échanges scientifiques en continu depuis ces trente dernières années.

Que pensez-vous des nouvelles technologies en Orthopédie ?

Ce qui est fascinant dans la discipline chirurgicale qui est la nôtre en arthroplastie, est de se prêter à l’apport constant des nouvelles technologies, qu’il s’agisse des implants eux-mêmes, des composants, de leurs associations, tout autant que des moyens d’investigation ou de procédures opératoires. Ce qui donnait lieu dans les années 80 à une efflorescence quelque peu débridée d’innovations quasi continuelles a depuis lors bénéficié d’un contrôle de plus en plus strict par nos instances réglementaires officielles tout comme nos travaux scientifiques, ce qui doit à l’évidence être considéré comme une excellente chose, même si d’aucuns peuvent arguer que « ce contrôle de l’innovation tue l’innovation ? »…
En fait, dans les années 80, l’essentiel était représenté par la fixation des implants, avec la classique dualité ciment vs. non cimenté, plus tardivement rejoint par les fixations « biologiques » telles que l’hydroxyapatite. Puis, les couples de friction ont été mis en vedette pour les problèmes d’usure et d’ostéolyse après la mise au rancard du concept de « maladie du ciment »… Ce fut la promotion des couples dur-dur, métal-métal versus céramique-céramique, puis les polémiques autour des polyéthylènes ultra-réticulés (HXLPE). Il semble en effet à présent que ces préoccupations de fixation des implants ne soient plus vraiment au premier plan. Avec la longévité des prothèses actuelles, l’avenir est plutôt à la prévention des deux facteurs d’échec à moyen, long ou très long terme, à savoir l’usure des composants articulaires d’une part, et d’autre part l’instabilité postopératoire … Les débats à propos des tiges plus ou moins raccourcies, voire simplement « courtes » apparaissent relativement annexes, et le resurfaçage de hanche, s’il conserve un intérêt indéniable, demeure une indication « de niche »…

Si l’on veut débattre des nouvelles technologies, il faut s’intéresser essentiellement à trois axes de recherche qui touchent les trois grands axes de notre discipline : l’implant, l’éducation, la maîtrise du geste opératoire… Nous pourrions donc citer successivement la fabrication de composants articulaires par technologie additive, l’apport de la réalité virtuelle à l’enseignement, et bien naturellement la chirurgie robotisée…

Cette technologie de fabrication additive par impression 3D n’a pour l’instant dans notre pratique que des indications limitées, essentiellement pour les instruments « à la demande », les prototypes, et surtout les revêtements ultra-poreux simulant parfaitement la structure osseuse et donc favorisant une réhabitation osseuse particulièrement performante et utile dans tous les cas difficiles et notamment les reprises acétabulaires. C’est ainsi que de véritables reconstructions de blocs osseux tels des hémi-bassins peuvent être réalisés avec des résultats stupéfiants, permettant d’augurer de la perte d’intérêt pour les maxi greffes osseuses en pareil cas...  En fait pour l‘instant seules les cupules et les plateaux tibiaux ont pu réellement bénéficier en standard de ces nouvelles techniques… mais l’avenir leur appartient sans doute ?

La « réalité virtuelle » est bluffante par la facilité d’adaptation à un nouvel environnement purement virtuel… Pour ceux qui comme moi n’avaient eu pour expérience de ces outils que les manettes de jeu de leurs enfants, il s’agit d’une véritable découverte d’un environnement nouveau : après quelques minutes, on se croit véritablement au bloc opératoire. Une démonstration par Eleftherios Tsiridis lors d’un congrès Sofcot à Paris devant 400 personnes avait soulevé un grand enthousiasme !... On peut dès lors considérer que bientôt tout l’apprentissage non seulement de la chirurgie de base pourra être prodigué par ces nouvelles technologies de « réalité virtuelle », sinon pour l’instant de « réalité augmentée »… Outre l’apprentissage basique, l’intérêt pourrait être de se familiariser avec une nouvelle technique d’implantation, ou toute autre nouvelle procédure chirurgicale de façon répétitive, peu onéreuse, et susceptible de scores comparatifs tels que décrits d’ores et déjà dans plusieurs publications… Est-ce le fin programmée des dissections en laboratoire d’anatomie ?... On pourrait le penser dans un avenir très proche !

La chirurgie robotisée quant à elle reste bien naturellement le pôle d’intérêt le plus attractif, tant pour les opérateurs que pour les patients… Pour l’instant limitée encore à quelques interventions en chirurgie prothétique, et un intérêt surtout centré sur les prothèses de genou, cette chirurgie assistée par robot progresse à pas de géant. Bien entendu, on devra encore trancher entre scanner préopératoire suivi d’une modélisation versus option « image-less », ou encore entre les modes de fonctionnement en « shared-control » d’un bras robotisé guidant la main de l’opérateur versus option « supervisory-controlled », le robot exécutant par lui-même toutes les actions selon le planning préétabli… Quoi qu’il en soit il s’agit d’une aide déjà très précieuse en attendant peut-être bientôt la chirurgie à distance comme démontrée en chirurgie cardiaque voilà déjà 20 ans par le professeur Marescaux lors de l’opération Lindbergh dès septembre 2001 à 7000 km de distance?...
Les vraies questions demeurent bien entendu la réalité non toujours démontrée d’un bénéfice réel pour le patient, compte tenu de la lourdeur et du coût de la logistique nécessaire à ces interventions robotisées. Par ailleurs, en termes d’éducation des jeunes chirurgiens, habitués à être guidés et épaulés par le robot, sauront-ils réussir seuls en cas de panne matérielle ou d’évènements non prévus dans le planning préopératoire ? … Nos enfants, habitués à utiliser un GPS pour leurs déplacements, savent-ils désormais lire une carte routière ?...

Quoi qu’il en soit, au-dessus de toutes ces innovations passionnantes déjà bien prégnantes, plane la notion bientôt omniprésente de l’intelligence artificielle, encore pour l’instant limitée aux méthodes diagnostiques ou l’aide à la décision opératoire, mais bientôt sans doute « boostant » les innovations déjà en cours…

En dehors de votre pratique chirurgicale, vous êtes impliqué dans différentes sociétés scientifiques, françaises comme internationales : quel est votre niveau d’investissement ?

Les sociétés scientifiques, que l’on appelait autrefois sociétés « savantes », sont au cœur de notre activité professionnelle, et justement dans le cadre scientifique… c’est la possibilité de rencontres entre collègues et (souvent) amis… mais également par le travail commun de préparation des symposiums ou tables rondes, l’opportunité de progresser dans ses idées et ses connaissances, en même temps que support logistique de notre activité professionnelle.
La Société Française de la Hanche et du Genou (SFHG) est une société savante partenaire de la Société Française d’Orthopédie… Elle est composée d’experts et demeure un lieu de rencontres capital pour notre communauté orthopédique. Ayant adhéré dès sa création en 1997 sous l’impulsion de Charles Witwoet, j’en suis resté un membre fidèle, avec de 2013 à 2015 la fierté d’en être le Président… Cette Société progresse manifestement d’année en année grâce à l’état d’esprit qui anime cette communauté de spécialistes, avec confraternité, convivialité et recherche de l’excellence scientifique… « Nul n’entre ici s’il n’est géomètre », écrivait Platon à l‘entrée de son académie…

Mais il s’agit, bien entendu, d’une société nationale où l’on parle français… et là est souvent le problème pour nos concitoyens français qui sont souvent mal-à-l’aise pour s’exprimer en anglais, représentant effectivement la langue officielle de tous ces congrès ! Même la SICOT, pour laquelle en principe la langue officielle est le français, a cédé depuis longtemps à la langue d’outre-manche.

On ne pourra en fait jamais assez encourager tous nos jeunes chirurgiens, désormais beaucoup plus aptes à voyager durant leurs études, à faire partie de ces sociétés internationales telles que la Société Européenne de la Hanche (EHS), dont le congrès justement se tient à Lille en ce mois de septembre 2021, après beaucoup de péripéties dues à la crise sanitaire ! En qualité de président de l’EHS, je donne rendez-vous à chacun d’entre vous pour continuer cette mise en commun de nos connaissances et de notre expertise chirurgicale en matière de chirurgie de la hanche, avec une vraie représentativité française dans toutes ces instances internationales… « Bringing Orthopaedic Hip Surgeons together ! »…

Vous nous avez parlé de votre investissement dans l’outil informatique au service des chirurgiens. Comment voyez-vous l’avenir de cet outil ?

La poursuite de nos travaux informatiques sur l’évolution de notre suite logicielle OrthoWave demeure en ce qui me concerne une passion… Il faut continuer à travailler pour que l’avenir de notre profession ne reste pas aux mains de nos politiciens. Pour cela, les regroupements de sociétés orthopédiques sous l’égide en particulier de l’EFORT, et les connexions outre-Atlantique sont primordiales… La mise en place de registres nationaux, y compris en France, naturellement, en constitue une clé de voûte.

Chacun des lecteurs de cette revue doit prendre sa place dans cette communauté orthopédique européenne… Il faut remercier le journal MO de nous y aider d’une aussi belle façon !

Quand vous ne travaillez pas, quels sont vos loisirs et passions en dehors de l’orthopédie ?

S’il reste un peu de temps pour les loisirs, et notamment après ce congrès EHS à Lille qui a demandé vraiment beaucoup de temps et d’énergie, il me sera possible de reprendre le golf, ou de passer du bon temps sur une terrasse au soleil avec un bon livre, ou encore de visionner les quelques 540 films que je me suis promis de voir ou revoir. On pourra aussi reprendre le vélo qui dort dans le garage, et attendre l’hiver et la neige pour de nouveau gouter à l’ivresse des pentes neigeuses dévalées en snow board …

Ce sera aussi le (bon) temps des retrouvailles entre amis où l’on pourra parler de tout… sauf de prothèses articulaires !!!

Paru dans le numéro N°306 - Août / Septembre 2021