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JACQUES MENETREY

Paru dans le numéro N°268 - Novembre 2017 - Cahier 2
Entretien consulté 1275 fois

JACQUES MENETREY

Le 77e congrès de la Société Suisse d’Orthopédie s’est tenu cet été à St Gall, ville réputée pour sa magnifique bibliothèque médiévale.
Nous avons rencontré à cette occasion Jacques Menetrey de Genève, éminent chirurgien du sport et responsable du Swiss Olympic Medical Center situé au sein de la Clinique La Colline. Confession d’un enfant du sport.

Quel est le rôle du Swiss Olympic Medical Center que vous dirigez ?

C’est un centre de médecine du sport labélisé par Swiss Olympic lequel est notre organe de contrôle central du sport d’élite et notamment de tous les athlètes olympiques en Suisse. Il y en a un certain nombre dans les villes suisses. C’est un organisme officiel, mandaté par nos autorités politiques pour gérer le sport d’élite et le sport en général au niveau du territoire suisse.

Et cet organisme labélise aussi les praticiens  habilités à soigner les sportifs ?

Effectivement, il labélise des spécialistes qui doivent avoir une certaine formation, et exercer au sein d’un plateau technique et d’un ensemble de compétences adaptés aux besoins des athlètes.

Apparemment vous semblez disposer de beaucoup de moyens …

Ici, nous avons tout… Nous sommes installés dans la Clinique La Colline depuis le 1er novembre 2016. Avec mon associée la Docteure Victoria Duthon et quatre médecins du sport nous avons décidé de relever le défi et d’ouvrir ce centre privé dans cette clinique. Nous disposons ici de tous les moyens dont on peut rêver et cela nous facilite la vie parce que en médecine du sport, il y a une règle d’or, c’est la disponibilité et la rapidité de prise en charge des patients.

Les sportifs ont la réputation d’être tyranniques …

Quand vous êtes disponible, que vous êtes compétent et que vous leur assurez une rapidité de prise en charge les choses se passent très bien. Ici on peut avoir des IRM le week-end et c’est capital quand on doit dire au coach si son gars peut jouer ou non la semaine qui suit son accident. Il doit savoir s’il peut compter sur son athlète ou pas. C’est aussi simple que ça. Mais ce que je trouve extraordinaire c’est la stimulation qu’apporte le contact avec ces patients. Vous avez ces athlètes professionnels à qui on demande au quotidien des performances très importantes, eh bien ils ont exactement les mêmes exigences vis à vis de leur docteur et ça vous oblige à rester triplement compétent : médecin, médecin du sport et chirurgien.

Quelle est votre articulation de prédilection ?

Le genou et je dirai que 90 % de ma pratique c’est la chirurgie des tissus mous : ligamentoplastie, ménisque, cartilage, genou complexe. Je fais aussi un peu de genou dégénératif du jeune et toute la chirurgie de préservation articulaire : ostéotomie, réalignement. Evidemment je travaille aussi sur les instabilités de rotule et enfin, je dirais que je fais à peu près 10 % de prothétique ou de pur dégénératif.

Y a-t-il une spécificité des lésions chez certains sportifs ?

Dans l’ensemble les lésions sont assez similaires aux patients lambda actifs, mais évidemment il y a des lésions spécifiques à certains sports comme par exemple le hockey sur glace. Chez eux, la lésion la plus spécifique c’est la lésion isolée de grade III du compartiment médial du genou. Cela veut dire qu’il y a un arrachement complet de tout l’appareil capsulo-ligamentaire interne sans rupture du LCA. Rien que cette dernière saison, nous avons opéré trois hockeyeurs pour cette atteinte sévère du compartiment médial. 

Qu’est-ce qu’on leur fait ?

On réinsère les tissus et généralement on reconstruit l’anatomie au besoin avec des ancres ; parfois, il faut utiliser des greffes (allogreffes dans notre expérience) mais c’est rare que cela soit nécessaire parce que ce sont des jeunes avec d’excellents tissus. Si nécessaire, on fera aussi une plastie d’augmentation avec soit une allogreffe, ou si l’athlète la refuse on peut utiliser une petite bandelette de fascia lata.

Un autre exemple de lésion spécifique ?

Une autre lésion qu’on a récemment décrit c’est celle du point d’ancre postéro-latéral « subtil ». Comment ça se présente ? C’est comme si votre ménisque latéral se décrochait du hiatus poplité et donc vous avez une hyper mobilité du ménisque latéral, un relâchement du point d’angle postéro-latéral avec rupture des fascicules poplitéo-méniscaux et étirement du ligament poplitéo-fibulaire, du complexe arqué, du ligament collatéral latéral. Cela fait plus de 5 ans qu’on s’intéresse à ces lésions et on a opéré presque 100 patients.

Qu’est-ce que vous faites dans ces lésions ?

Nous pratiquons une technique qui nous a été plus ou moins enseignée par Werner Müller de Bâle. En cas de laxité rotatoire postéro-latérale plus hypermobilité méniscale et béance du hiatus poplité, nous allons reconstruire l’anatomie du plan profond au plan superficiel, en réinsérant le ménisque latéral, en reconstruisant le hiatus poplité de part et d’autre du tendon poplité, mais c’est surtout dans la partie antérieure du hiatus que les choses se passent, et puis on vient faire une plastie de retension. On repositionne le complexe arqué sur le ligament collatéral latéral et on re-solidarise aussi les structures antéro latérales avec un abord direct.

Pas par arthroscopie ?

Pas systématiquement ! On l’a fait de temps en temps par arthroscopie lorsqu’on avait une petite laxité rotatoire et que ce qu’on appelle le drive through test lateral dans le hiatus n’était pas aussi évident et là on peut mettre des points par voie intra-articulaire. Mais c’est plus efficace par voie directe parce que ça nous permet de vraiment bien remettre en tension le point d’angle.

Quelle est votre préférence pour la reconstruction du croisé ?

J’ai travaillé très longtemps dans le ski alpin et j’étais très en faveur du tendon rotulien. Et puis nous avons eu un de nos meilleurs athlètes qui a souffert de tendinopathie chronique de son tendon rotulien et qui a fait la « une » des journaux pendant très longtemps. Cela a stimulé notre réflexion et nous a conduit à développer une technique particulière d’usage du tendon quadricipital. Nous prélevons le quart central du tendon quadricipital en ne prenant que les deux premières couches superficielles. C’est une greffe que nous utilisions plutôt pour les reprises et nous avons commencé à l’utiliser en reconstruction primaire avec un succès grandissant. Le résultat clinique est si satisfaisant qu’à présent les footballeurs nous demandent cette ligamentoplastie.

Comment procédez-vous ?

Nous avons développé, en collaboration avec nos collègues autrichiens d’Innsbruck qui partagent notre enthousiasme pour cette plastie, un ancillaire qui nous permet de prélever les deux premières couches du tendon par une toute petite incision. L’avantage du quadriceps c’est que vous avez le choix de la longueur et de l’épaisseur de votre greffe. En moyenne on prend une greffe de 8 sur à peu près 3-4 mm ; on part de l’insertion du droit antérieur en prenant une petite pastille osseuse sur la rotule, et puis on remonte à peu près sur 6-7 cm. Ce qui est très important c’est ensuite de reconstituer le tendon quadricipital : on « retubulise » la portion superficielle du tendon et on greffe le défect rotulien avec le spongieux qu’on a retiré du tunnel.

Que se passerait-il si vous preniez toute l’épaisseur du tendon ?

Il a été montré que lorsqu’on viole l’articulation, on peut avoir des fuites de liquide synovial au travers de la brèche tendineuse et provoquer des douleurs. Et si on ne le referme pas de façon optimale on peut avoir des problèmes de ruptures secondaires, voire de tendinopathies.

Et vous n’avez rien de tout ça ?

Nous faisons cela depuis maintenant six ans et honnêtement nous n’avons eu aucun de ces problèmes !

Pourquoi pas le DIDT ?

Nous utilisons aussi le DIDT. En fait nous avons un système à la carte et nous discutons les modalités avec les patients. Nous utilisons parfois encore le tendon rotulien chez les footballeurs et nous utilisons le DIDT chez ceux qui ont un tout petit peu moins d’exigence sportive ou des laxités moins importantes ou tout simplement si le patient ou la patiente souhaite avoir un DIDT parce qu’il s’est fait une idée sur internet ou ailleurs…

Avez-vous constaté des inconvénients du DIDT ?

Quand je suis rentré des Etats-Unis j’étais un grand enthousiaste du DIDT mais même si on a fait beaucoup de progrès, je pense qu’on n’a pas totalement résolu le problème de la fixation du DIDT. Les tendons que ce soit deux, trois, quatre faisceaux ça reste quelque chose de très solide mais la fixation est un tout petit peu plus discutable. Par ailleurs, ce qui m’a toujours gêné avec la prise du DIDT, notamment chez  les skieurs de haut niveau c’est que ces muscles sont des stabilisateurs dynamiques de la rotation interne du tibia. Donc dans l’entrée de virage, notamment avec les nouveaux skis, ce sont des muscles qui jouent un rôle important. Après DIDT, de très bon skieurs nous ont signalé à la première saison après leur intervention qu’en entrée de virage ils avaient une sensation désagréable de flottement et c’est une remarque qui m’a beaucoup interpellé. Je suis allé voir dans la littérature et une étude japonaise avait signalé ce fait. Par ailleurs, ces muscles sont aussi des extenseurs de hanche et dans tous les sports où la stabilité du bassin est importante on perturbe un peu cette stabilisation dynamique.

Comment gérez-vous les lésions méniscales de ces patients très exigeants ?

Vous avez devant vous un membre actif de la société de préservation du ménisque !
J’essaye vraiment et avec une approche moderne de préserver le ménisque au maximum, quitte à risquer l’échec et de devoir y retourner.

Vous sacrifiez une saison sportive ?

Je préfère sacrifier une saison. Des études montrent maintenant que les méniscectomies « larga mano » conduisent à une détérioration des performances sportives avec le temps. Ceci a beaucoup fait réfléchir les managers et les présidents des grands clubs qui signent comme vous le savez de plus en plus de contrat à longue durée et qui savent que leurs athlètes constituent un investissement qu’il faut préserver. Donc, on accepte aujourd’hui de voir un certain nombre d’athlètes s’éclipser 6 à 8 mois.

Mais réparer un ménisque chez un sportif à qui il ne reste que trois saisons, est-ce raisonnable ?

Vous vous faites l’avocat du diable ! Evidemment, si vous avez un athlète de 35 ans et qui vient de signer un dernier super contrat de deux ans, je pense que la méniscectomie se discute. Mais certainement pas à 25 ans car à cet âge on répare sans hésiter. En réalité la difficulté de l’indication est plutôt à 17-18 ans parce que chez ces gamins tout proche d’un contrat professionnel la durée de guérison pourrait influer sur le fait qu’il signe ou qu’il ne signe pas leur contrat. Donc là c’est très important d’en parler avec l’athlète et avec son entourage. D’abord avec les parents qui comme toujours pensent avoir engendré le prochain Messi, ensuite avec les agents parce que ces gamins ont maintenant des agents pour gérer leur carrière. Mais je dois dire qu’avec ces études sur la diminution à terme des performances après méniscectomie, nous avons des arguments pour les persuader que réparer, c’est en fait reculer pour mieux sauter.

Et en cas de lésion cartilagineuse que faites-vous ?

Alors là c’est beaucoup plus compliqué. Si vous avez une lésion de moins de 2 cm2 je pense que le pronostic est assez bon. Finalement peut-être que quoiqu’on fasse ça ira et actuellement par exemple on ne fait plus dans ces cas que des chondroplasties. On ne tente même plus à faire des micro-fractures. On va juste aviver la zone calcifiée du cartilage…

Et au delà de 2 cm2 ?

Ce qui est très important c’est de connaître l’état de l’os sous-chondral. S’il y a une atteinte sous-chondrale on peut proposer une mosaïcplastie. Si l’os sous-chondral est de qualité, on va plutôt essayer de faire des microfractures « augmentées ». Pour cela, on essaye actuellement d’utiliser le BST-CARGEL qui est un gel de polymère de D- glucosamine et N-acétyl-D-glucosamine  qui a démontré quelques améliorations. Ce gel peut être appliqué par arthroscopie et va constituer une matrice qui va permettre aux chondrocytes de reconstituer du cartilage.

Qui vous a formé à la chirurgie du sport ?

J’ai commencé comme on le fait souvent en Suisse en périphérie où j’ai eu un premier mentor qui s’appelait André Burdet. C’était un chirurgien exceptionnel, qui était pour moi un génie de la chirurgie, quelqu’un qui avait une vision en 3D fantastique. C’était d’ailleurs un mathématicien brillant et un astronome. C’est lui qui m’a fait comprendre qu’en fait le plus important c’était de penser à ce qu’on allait faire, le planifier minutieusement, le visualiser (comme un athlète le fait avant une compétition) et ensuite de le réaliser avec ses mains et ses yeux, ce qu’il faisait à une vitesse juste incroyable. Ensuite évidemment je suis venu à Genève pour travailler avec le Professeur Daniel Fritschy qui était un des pionniers de l’orthopédie du sport en Suisse. Daniel m’a toujours soutenu et il m’a toujours influencé tant par sa culture générale globale que par sa culture chirurgicale. Par la suite, j’ai été aussi très influencé par mon contact avec Freddie Fu à Pittsburgh. Cela reste une source d’inspiration permanente encore aujourd’hui.

Dans quelles circonstances vous êtes-vous retrouvé à Pittsburgh ?

Daniel Fritschy avait beaucoup voyagé à une période où les Etats-Unis avaient deux décennies d’avance sur nous. Je savais déjà que le fellowship en orthopédie du sport aux Etats-Unis était l’un des plus populaires mais aussi l’un des plus compétitifs. En tant qu’étudiant je m’étais abonné à l’American Journal of Sports Medicine et j’avais déjà cette perspective de fellowship aux USA en tête. J’ai demandé conseil à Daniel qui avait fait un travelling fellowship avec l’ESSKA auparavant et qui connaissait pas mal les centres américains. Il m’a dit où postuler et j’ai envoyé une dizaine « d’applications » en 95.  J’ai reçu 9 réponses positives ! Mais je ne voulais pas y aller sans avoir auparavant visité les trois ou quatre centres que j’avais sélectionnés dans ma « short list ». Et j’ai commencé par Pittsburgh.

Comment avez-vous été accueilli ?

Très, très, très bien. J’y ai passé quatre jours et j’étais déjà quasi intégré. J’avais pu voir Freddie Fu, Chris Harner et il y avait encore JP Warner. Ca tournait bien sur quatre salles, et les labos je n’en parle même pas tellement c’était incroyable. Je réalisais que dans ce centre j’allais pouvoir vraiment faire quelque chose et le 4e jour j’ai prévenu ma femme :« Je rentre, et on vient à Pittsburgh ;  j’ai d’ailleurs quasi trouvé notre maison ! »

Combien de temps êtes-vous resté ?

Deux ans ! J’ai fait un Sport Medicine fellowship et un Research fellowship ; c’est là que j’ai commencé en fait à m’intéresser à la guérison tissulaire et notamment à la guérison du muscle. J’avais passé tous les examens d’équivalence et je pouvais opérer. En ce qui concerne la recherche il a fallu que je me forme auparavant et on m’a proposé de mixer mes activités. C’est ainsi que je faisais à peu près 60 % de clinique et 60 % de recherche. Vous avez bien compris !

Et la vie courante ?

On vit à l’américaine, on commence très, très tôt le matin. Il faut reconnaître que c’est parfaitement organisé. Ils font un truc que je n’ai jamais réussi à imposer ici, ce sont les réunions administratives et organisationnelles tôt le matin avant le staff chirurgical. On se réunissait pour discuter business à 6 h 30 avec le breakfast. Et quand on entrait à 7 h 30 en salle tout était réglé. Et comme on terminait vers 15-16h on pouvait aller s’égayer à autre chose ou retourner au labo pour faire avancer ses projets.

En quoi consistait votre travail de recherche ?

C’était le départ de la thérapie génique en orthopédie et j’ai pris un peu cette vague là. J’ai travaillé sur la guérison musculaire. Mon premier projet était tout bête : j’avais entendu pendant toute ma carrière cet aphorisme chirurgical péremptoire : « muscle cousu, muscle foutu ! » et cela me semblait totalement en inéquation avec ce qu’on pouvait constater ou lire. Quand j’en ai parlé à mon chef de labo qui était Johnny Huard, il m’a regardé avec des grands yeux et il m’a répondu : «  Je n’ai aucune idée de ce dont tu me parles mais vas-y ! ».

Donc nous nous sommes mis à travailler avec des souris et ensuite sont arrivés les premiers facteurs de croissance et nous avons commencé à utiliser ces facteurs de croissance dans la guérison du muscle avec un certain succès.

Avez-vous pu aboutir ?

En tout cas, ces travaux ont bien boosté ma carrière académique parce qu’ils m’ont permis de faire des publications. Cela m’a permis de revenir ici et d’avoir tout de suite des contacts avec notre école de médecine où sont tous les labos et de créer une excellente collaboration avec notre labo de recherche sur le muscle. Ensuite il y a eu un volet ligamentaire sur la jonction tunnel osseux-ligament. Puis en revenant ici, j’ai trouvé Monsieur myofibroblaste en la personne du Professeur Gabbiani, et nous avons décrit la présence et l’importance des myofibroblastes dans le phénomène de ligamentisation du ligament croisé antérieur. Plus récemment, nous avons commencé à travailler sur le cartilage toujours dans la perspective de la thérapie cellulaire et de la thérapie génique.

N’étiez-vous pas désadapté à la vie européenne à votre retour ?

Si, cela a été un choc horrible. J’étais très heureux aux Etats-Unis d’autant qu’on m’avait proposé un poste permanent. Avec mon épouse nous avons eu quelques nuits de discussion, voire des nuits blanches à peser le pour et le contre. On s’y plaisait beaucoup et figurez-vous que les derniers mois on parlait anglais à la maison avec nos deux enfants qui étaient scolarisés et qui parlaient l’anglais naturellement. J’ai hésité longtemps mais la seule chose qui me manquait c’était mes montagnes. Je suis un homme de la montagne et elles me manquaient mes montagnes ! Ma semaine de ski au Colorado comme font nos collègues américains, cela ne me suffisait pas.

Mais qu’est-ce qu’il y a à Pittsburgh comme loisir ?

Le hockey sur glace, le football, la forêt ! C’est une ville très verte depuis qu’ils ont arrêté toutes les aciéries et mines de charbon. Encore une fois avec une petite famille et des enfants en bas âge c’est un endroit extrêmement agréable à vivre. Il faut reconnaître que la personnalité de Freddie Fu m’a aidé énormément. C’est quand même quelqu’un d’exceptionnel à tout point de vue. Lui-même est un émigré et il a cette sensibilité vis à vis de la situation d’étranger. Il s’arrangeait toujours pour nous mettre en contact avec les autres fellows et avec les gens locaux. Petite anecdote : il regarde mon CV, il voit que j’ai été pendant plus de deux ans le médecin du ballet Béjart, et me dit alors : « mais tu sais je suis le médecin du Pittsburgh Ballet, viens donc avec moi ce soir ». Et le soir même j’étais au Pittsburg ballet et dans les coulisses on a examiné les danseurs et les danseuses. Par la suite j’ai été invité régulièrement avec mon épouse.

Etes-vous bien reçu à votre retour à Genève ?

Pas vraiment ! On m’a envoyé faire des gardes de triage aux urgences alors que peu de temps avant je m’occupais des stars US du football et du hockey sur glace. Bref l’atterrissage a été un petit peu pénible. Mais je dois dire que les conseils et la modération de Daniel Fritschy m’ont bien aidé. Je suis revenu ici comme un chef de clinique et j’ai été le premier en orthopédie à obtenir le titre de chef de clinique scientifique qui me permettait de reprendre mon activité scientifique de recherche tout en étant chirurgien. Aux Etats-Unis je n’avais évidemment pas la pression de la clinique puisque les patients venaient par l’intermédiaire du responsable du centre et que je n’avais qu’à regarder, tester et m’intéresser aux cas les plus complexes. Alors qu’ici j’avais la pression du patient et de la clinique ce qui rend la vie du chercheur extrêmement difficile. Parce qu’il est évident que lorsque votre secrétaire est constamment en train de vous appeler pour des patients et que vous êtes au « lab meeting », c’est très délicat de trouver l’équilibre professionnel.

Vous optez donc pour une carrière académique ; combien de temps cela vous a pris pour être professeur ?

Nous avons un système un peu particulier qui est propre au monde germanique et helvétique. Il faut devenir Privat-Docent c’est à dire passer une sorte de thèse  qui rend éligible à la suite de la carrière académique. Ensuite vous devenez chargé de cours, puis vous devenez professeur. Je suis revenu des USA en 98 et je suis devenu professeur en 2013.

Avez-vous pu poursuivre vos travaux sur la chirurgiedu sport durant toutes ces années ?

Absolument. Avec le soutien du Professeur Hoffmeyer et du Professeur Fritschy nous avons ouvert une unité d’orthopédie et de traumatologie du sport dont j’ai été responsable. Pour la toute première fois dans l’histoire tant de l’institution que des hôpitaux universitaires nous avons obtenu la labellisation Swiss Olympic. Ensuite j’ai été le directeur du centre de médecine de l’appareil moteur et du sport qui est un centre multidisciplinaire dans lequel on enseigne l’orthopédie du sport, la médecine du sport et où on fait la recherche qui s’y rapporte.

A propos aujourd’hui que faites-vous sur les lésions musculaires pures ?

En cas de déchirure musculaire on va appliquer ce protocole initial de protection du site lésionnel par repos et glaçage mais plus très longtemps c’est à dire à peu près 24 h. En cas de désorganisation importante du tissu musculaire, il faut réparer chirurgicalement. La réparation se fait en restituant autant que faire se peut l’architecture du muscle en utilisant soit les fascias intermusculaires, interfasciculaires, que l’on peut retrouver.  Par exemple en cas de déchirure des ischios, comme les lésions surviennent la plupart du temps à la jonction musculo-tendineuse on va essayer de restaurer l’anatomie ou l’architecture de cette jonction musculo-tendineuse.

Quelle est la fenêtre de tir ?

Généralement c’est mieux de bien faire ça dans les 12 premiers jours. A un mois c’est déjà beaucoup plus difficile parce qu’il y a déjà l’infiltration fibroblastique qui a certainement pris le dessus et vous tomberez sur un tissu granulomateux durci où on voit des solidifications et ce n’est pas forcément le meilleur moment. L’autre option c’est de ne pas s’en mêler et laisser faire Dame Nature. Comme nous l’avons démontré dans nos travaux de recherche, Dame Nature sur une lésion initiale est remarquablement efficace. On sait bien qu’on ne va pas avoir une restitution ad integrum de l’organisation originale de la jonction musculo-tendineuse, mais si le processus se fait correctement, on obtiendra une guérison de qualité fonctionnelle suffisante même si elle n’est pas totale. Le problème c’est quand on a une lésion chronique ou une lésion récidivante ; alors là les choses sont beaucoup plus compliquées.

Quelle était l’organisation de votre service de chirurgie du sport au sein du CHU?

Cela s’appelait une unité mais c’était vraiment une unité indépendante au sein du service de chirurgie orthopédique et traumatologique. J’avais pu convaincre le Professeur Hoffmeyer de créer des équipes spécialisées et nous avons été quelque part la première spécialité individualisée au sein même du service avec ses chefs de clinique, ses internes en rotation et ses étudiants. Nous étions labélisé par Swiss Olympic et j’avais la possibilité d’exercer mon activité libérale.

Alors pourquoi quitter l’hôpital et créer une structure au sein de la Clinique La Colline ?

La principale raison c’est que notre hôpital arrivait aux limites de ses capacités budgétaires et logistiques. Je peux comprendre que l’orthopédie du sport ne soit pas une priorité dans un centre universitaire. Mais notre centre était bien trop petit. Les patients étaient assis dans les escaliers quand nous consultions. Nous avions depuis 5 ans réclamé des moyens pour pouvoir consulter dans de bonnes conditions, pour assurer notre suivi d’équipe sur le terrain. Sans moyen adéquat, être responsable d’unité dans un centre universitaire, de faire de la recherche, d’enseigner et en plus d’être le médecin référent responsable d’une équipe cycliste professionnelle, d’un club de hockey sur glace professionnel et d’un ballet pro, je peux vous dire ça vous occupe un certain nombre d’heures par année. Ceci n’a jamais été véritablement reconnu par nos instances dirigeantes. Nous n’avons jamais reçu véritablement l’aide en termes de ressources humaines, quoique nous ne voulions pas forcément de l’aide pour la clinique mais surtout pour notre activité scientifique. J’aime bien avoir des objectifs et on ne remplissait plus mes objectifs depuis plusieurs années en termes de production scientifique. Nous assurions une activité chirurgicale importante et nous ne pouvions pas nous dédoubler. Après avoir demandé et redemandé de l’aide nous nous sommes lassés et nous avons répondu favorablement aux sollicitations extérieures. Pourtant, j’avais proposé à l’hôpital bien avant de partir un partenariat public – privé. Ils ont toujours ce dossier sur leur bureau.

Pourquoi vous êtes-vous consacré à la chirurgie du sport ?

Probablement parce que j’ai été un athlète. J’ai fait du ski alpin à haut niveau et j’étais parmi les cents meilleurs mondiaux de cette discipline et j’ai notamment fait trois fois les Universiades. Tout jeune, j’ai appris un peu l’orthopédie de l’autre côté de la barrière parce que j’ai été assez souvent « patient ». C’est ainsi que j’ai eu très tôt dans l’idée de faire de la médecine du sport, puis de la médecine musculo-squelettique et enfin de la chirurgie orthopédique à proprement parler. Mais j’ai eu un itinéraire inhabituel pour un chirurgien orthopédiste puisque j’ai commencé ma carrière en étant pendant trois ans le médecin du ballet Béjart.

Racontez nous ça !

C’était avant mon internat. J’ai fait mes études de médecine à Lausanne et à l’institut de physiologie de Lausanne on s’intéressait beaucoup au métabolisme. Je devais faire ma thèse sur un projet de recherche sur le métabolisme du marathonien. Et puis il y a eu des changements dans l’organisation de l’institut de physiologie qui brusquement voulait m’envoyer en Gambie pour étudier le métabolisme des femmes enceintes. Je leur ai dit  que ce n’était pas du tout pour cela que j’avais signé, et puisqu’on ne me proposait rien d’autre j’ai rompu mon contrat du jour au lendemain. Un de mes amis qui connaissait mon intérêt pour la médecine du sport m’a dit qu’un centre sur la Riviera Vaudoise  cherchait quelqu’un. Je suis donc allé voir, histoire de trouver un petit peu de travail et là, surprise, le responsable m’a dit : « Je connais très bien Maurice Béjart, il veut avoir un médecin du sport pour la compagnie. Est-ce que tu connais la médecine de la danse ? ». J’avais bien eu une ou deux copines qui étaient danseuses mais c’était léger comme expérience ! C’était un gros défi et j’ai accepté de me lancer. Avec Béjart, on décide d’une période d’essai de trois mois. J’ai foncé à la bibliothèque et j’ai sorti 209 articles que j’ai à l’époque photocopiés !

Votre poste c’était médecin du sport ?

C’était médecin du sport. J’avais déjà fait des stages, j’avais fait un bout de formation de
médecine du sport à l’université de Genève et je n’étais pasencore complètement diplômé, mais il y avait cette belle opportunité. J’ai potassé ces 209 articles et j’ai commencé dans cette grande compagnie : 65 danseurs, à peu près 110 personnes avec tout l’environnement technique et surtout Maurice Béjart. J’ai fait mon trimestre puis je suis allé voir Maurice qui m’avait à la bonne, et lui ai demandé ce qu’il pensait de moi ? Il m’avait répondu : Jacques tu es parfait.

Que  faisiez-vous précisément ?

Je soignais 65 danseurs qui présentaient des tendinopathies, des lésions musculaires, des lombalgies, des cervicalgies, des entorses du genou, de la cheville, du pied. C’était très intense et cela m’occupait à peu près 50 % de mon temps. J’allais consulter au ballet, c’est là qu’on a commencé la « Dance Clinic » et puis je travaillais à 50 % à côté de ça au Centre de Médecine du Sport à Vevey près de Montreux où progressivement je me suis occupé aussi du basket, du foot, etc…

Les balletistes étaient contents de vous ?

Ils étaient contents de moi alors j’ai fait une année, puis deux ans et demie. Après une année et demie çà c’est un peu compliqué avec les problèmes de sida qui ont d’ailleurs été largement médiatisés. Mais il se passait toujours des choses intéressantes comme par exemple le cas de cette danseuse dont le pied présentait 8 fractures de fatigue. Et cela parce qu’elle avait dansé quelque part en Europe, sur un plancher qui n’était pas du tout règlementaire : sur une structure d’échafaudage simplement surmontée de contreplaqué. Chemin faisant, j’avais décidé de faire ma thèse sur les blessures musculo-squelettiques dans la pratique de la danse professionnelle parce que je colligeais soigneusement toutes les blessures que je voyais et on discutait beaucoup de mesure de prévention. Anecdote intéressante, on a toujours décrit Maurice Béjart comme un dictateur autoritaire, extrêmement rude avec ses danseurs, etc… mais il était en fait très intéressé et concerné par leur santé et par la façon de prévenir d’éventuelles lésions de surcharge ou traumatiques. Il avait aussi ses petits chouchous et il détestait quand ses petits chouchous étaient blessés. Cela m’aidait à faire passer des mesures de prévention.

A quelle occasion avez-vous publié sur la hanche du danseur ?

ça c’est une toute autre histoire. A Pittsburgh, comme je vous l’ai dit, j’étais pendant mes deux ans avec Freddie Fu au Pittsburgh Ballet et quand je rentre à Genève je me retrouve chef de clinique de chirurgie aux urgences. Un jour en 2000, on me dit : « Ecoute, on a un danseur professionnel qui s’est fait une méchante entorse, il paraît que tu connais un peu la médecine de la danse, tu ne veux pas venir voir ? » J’arrive dans la salle et il se trouve que c’était un des anciens danseurs du ballet Béjart que je connaissais très bien et qui était devenu le directeur du ballet du Grand Théâtre de Genève. Il me reconnaît, il me réembauche et le lendemain j’étais devenu le médecin du Ballet du Grand Théâtre de Genève. Cela fait maintenant plus de 15 ans et on a été confronté progressivement à ces douleurs de hanche chez la danseuse qu’on ne comprenait pas toujours. Mais vous savez qu’en Suisse cela fait longtemps qu’on s’intéresse au conflit fémoro-acétabulaire. Nous avons beaucoup réfléchi, discuté, regardé les IRM et les arthro-IRM sous toutes leurs faces avant d’oser opérer un danseur ou une danseuse. Il y a pas mal de dysplasies et il y a certainement un biais de sélection car la dysplasie favorise la mobilité. Mais quand même, après analyse cinématique, il y avait ce fameux impingement postérieur, original, propre à la danseuse, que nous avons décrit dans nosarticles. Nous avons surtout appris qu’il fallait être prudent en termes d’intervention chirurgicale chez le danseur. Notamment en matière d’instabilité de la hanche dont on parle beaucoup maintenant, car c’est pas évident de savoir jusqu’à quel point il faut les stabiliser ou pas. Je crois que ça reste quelque chose qui n’a pas encore trouvé sa réponse notamment dans la médecine de la danse.

Quelle est votre place dans la Société Suisse d’Orthopédie ?

La Société Suisse d’Orthopédie est notre société mère. C’est une société savante et professionnelle très active et d’un très haut niveau. Comme vous le savez, la Suisse c’est un peu le pays de l’orthopédie et compte tenu de sa taille son influence sur la chirurgie orthopédique a été majeure avec entre autre des personnalités comme Maurice Muller, Werner Muller, Reinhold Ganz, Christian Gerber pour n’en citer que quelque-uns et sans oublier puisque nous sommes à St Gall,  Bernhard-Georg Weber. J’ai été en 2009, un des travelings fellow de la Société Suisse d’Orthopédie et je siège au comité depuis maintenant quatre ans. A présent, j’en suis le trésorier.

C’est un poste à risques…

En Suisse ça va !

Paru dans le numéro N°268 - Novembre 2017 - Cahier 2