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JACQUES CATON

Paru dans le numéro N°103 - Avril 2001
Entretien consulté 4475 fois

JACQUES CATON

Jacques Caton était le principal organisateur du Symposium International Charnley 2000 qui se tenait à Lyon en décembre dernier.
Jacques Caton mène de front et avec brio des activités cliniques, scientifiques et syndicales. Rencontre d'une figure dynamique de l'orthopédie lyonnaise.

Pourquoi ce congrès Charnley 2000 ?

Ce congrès CHARNLEY 2000 est le troisième du genre. Avec le groupe ACORA nous avons fait en 87 un premier symposium Charnley pour évaluer notre recul sur les 15 premières années de l'expérience de Charnley. Quelques années après nous avons fait un nouveau symposium sur les résultats à plus de 20 ans en confrontant les différentes expériences françaises, européennes, américaines et mondiales.

Quels sont les membres du groupe ACORA ?

Le groupe ACORA est un groupe de "Charnleyistes" Rhône-alpins, qui, si je puis dire, a actuellement trois générations. Les plus anciens sont Claude Régis Michel, Charles Picault et René Vidil. Trois copains d'internat, amis de toujours, et qui ont travaillé l'un à Lyon, le second à St-Etienne et le troisième à Grenoble. C'est moi qui les ai réunis autour d'un groupe appelé ACORA, Association de Chirurgiens Orthopédistes Rhône Alpes, et dans lequel je représentais, avec Jean Louis Prudhon de Grenoble, la deuxième génération ; c'est l'expérience de nous cinq qui a fait le groupe ACORA auquel se sont joints les quadras, la 3° génération de chirurgiens orthopédistes plus jeunes. F. Michel, P. Reynaud, A. Ferreira, J.C. Panisset, D. Dejour,... etc.

C'est donc le troisième congrès ...

C'est le troisième symposium Charnley que nous organisons avec le groupe ACORA. Il est évident qu'on a parlé des résultats à long terme et en particulier des résultats à plus de 25 ans chez des sujets jeunes, opérés avant l'âge de 50 ans. Surtout ce que je souhaitais faire c'est le bilan des acquis, des certitudes des expériences de la prothèse totale de hanche dans la seconde moitié du XXème siècle. Nous avons essayé de les étudier à travers 4 chapitres. Le premier concernait l'historique et Christian Delaunay a brossé l'histoire de la prothèse tête 22, 225 ; c'est un peu ce qu'il avait publié dans Maîtrise Orthopédique. J'ai fait l'itinéraire du groupe ACORA que l'on aurait pu intituler "Itinéraire d'enfants de la Charnley", c'est-à-dire les raisons de notre choix initial et les justifications de nos évolutions. Ensuite, nous avons essayé de valider les acquis à travers trois grands chapitres : les couples de friction, les ancrages, et les nouveautés.

Qu'avez-vous constaté comme résultats avec la Charnley originale ?

Avec la Charnley initiale, couple métal-polyéthylène, tête 22,225 monobloc, cimentée, à 25 ans de recul : 83 % de bons résultats et 17 % de reprises.

Les cotyles ont tenu la route ?

Il est bien évident que dans les 83 % qui restent il y a des descellements potentiels, des usures importantes mais ce sont des gens qui ont toujours leur prothèse en place, selon les critères scandinaves avec un excellent résultat clinique. Nous avons essayé d'améliorer les performances de cette prothèse et comme beaucoup de chirurgiens nous avons pensé qu'il fallait diminuer l'usure. Nous avons donc essayé de trouver un nouveau couple de friction et le couple céramique-polyéthylène semblait prometteur. Pour cela il fallait une prothèse à cône morse. C'est pour cette raison que nous avons fait évoluer notre prothèse avec deux possibilités une tête de 22.2 métal et une tête de 22.2 céramique de zircone ; pas d'alumine parce qu'il y a des risques de fractures. Le deuxième volet de l'usure c'est le problème du polyéthylène. Changer un cotyle en polyéthylène quand il est scellé cela fait des dégâts importants. Nous nous sommes dit qu'il était plus simple en cas d'usure de changer l'insert plutôt que l'ancrage. C'est pour cette raison que l'on a évolué également vers une cupule "métalback iso fit" avec un insert PE Charnley typique.

Qu'avez-vous constaté avec vos options ?

Nous n'avons que trois ans de recul avec le zircone-polyéthylène. Nous avons fait les mêmes constatations que Wroblewsky c'est-à-dire que l'on observe une usure double par rapport au métal-polyéthylène sur les 18 premiers mois et ensuite on a l'impression que cela se stabilise. Il faut encore l'épreuve du temps pour valider ces constatations.

Vous n'avez pas envie de revenir sur vos modifications ?

Pour l'instant nous n'avons pas de raisons de changer. En gros, avant 70 ans nous préconisons une tige de type Charnley cimentée avec suffisamment de ciment, et donc pas de type Kerboull (qui pour nous est une prothèse sans ciment un peu cimentée), avec une tête en zircone, une cupule métalback et un insert polyéthylène 22.2. Toutefois, nous faisons actuellement des essais sur les nouveaux polyéthylènes. Après 70 ans nous restons classiques avec une prothèse type LFA.

Pouvez-vous prouver que vos modifications ont amélioré les résultats ?

Chez les gens âgés non. Chez les gens jeunes, nous nous posons des questions. En chirurgie, il y a toujours le revers de la médaille. Avec notre metalback, nous pensons qu'en cas d'usure le changement de cotyle sera plus facile mais nous n'avons pas encore été confrontés à ce problème.

Avez-vous quelques regrets à cimenter la tige fémorale ?

Absolument pas. Je trouve que c'est plus simple de cimenter parce que cela permet de cacher les petits défauts. Pour une prothèse sans ciment, il faut toujours être absolument parfait ce qui n'est pas facile tous les jours. Cela dit, il y a de l'avenir pour le sans ciment. C'est une philosophie totalement différente. On peut très bien rouler avec une voiture qui a le moteur à l'avant ou le moteur à l'arrière.

Quelle conclusion pour ce symposium ?

Je tire du symposium la philosophie suivante : pour l'instant en dehors de la Charnley rien n'est validé à plus de 20 ans et même si le couple céramique-céramique existe depuis plus de 20 ans, on n'a pas encore de série de prothèse qui ait 20 ans de recul.

Vous êtes un chirurgien de la hanche ?

Pas seulement. Mon idée première était de faire de la chirurgie pédiatrique mais étant donné que je n'avais pas de débouché hospitalier, j'ai opté pour un temps partiel avec une activité mi-temps de chirurgie pédiatrique à l'hôpital, et une activité libérale en ville. Mais dans une ville comme Lyon, on ne peut pas vivre que de la chirurgie pédiatrique et donc je me suis recentré sur une activité qui me semblait adapté à mes goûts, j'ai commencé à faire de la chirurgie prothétique. Petit à petit cette chirurgie prothétique m'a dévoré, jusqu'à une quasi exclusivité.

Qui ont été vos maîtres en chirurgie ?

Mon maître en chirurgie infantile a été Claude Régis Michel. Mais aussi Albert Trillat car dans son service il y avait une activité d'orthopédie adulte assurée également par Henri Dejour et une activité d'orthopédie de l'enfant assurée par Claude Régis Michel. J'ai été le dernier chef de clinique d'Albert Trillat formé à cette école, j'ai donc été formé à la fois en adulte et en enfant, parce que le service était mixte.

Comment peut-on être élève de Trillat et ne pas faire du genou ?

Mais j'ai fait beaucoup de genou. J'ai même mis au point un index de mesure de la hauteur de la rotule. Etant donné que je n'avais pas de poste en orthopédie pédiatrique, j'ai fait mon clinicat chez Albert Trillat et chez Henri Dejour. J'ai eu la chance extraordinaire d'être formé par tous les élèves d'Albert Trillat chez qui j'ai fait mon externat en 66, ce qui a déterminé ma vocation de chirurgien orthopédiste.

Pourquoi cet intérêt pour Trillat ?

J'ai choisi mon premier semestre d'externat chez Albert Trillat, parce que j'étais assez bien classé pour aller chez lui. C'était un patron qui adorait ses externes, qui aimait ses internes, qui supportait ses chefs de clinique et qui détestait ses agrégés. Quand on était externe chez Trillat, on était adoré, adulé. Il était célibataire, il n'avait pas d'enfant et il nous considérait comme les siens. L'autre raison, c'est que mon interne pour mon premier semestre chez Albert Trillat, fût Gilles Bousquet.

Et alors ?

Il était extraordinaire. Gilles Bousquet, c'était les Judet réunis, je veux dire une idée à chaque minute, une opération nouvelle tous les jours, avec bien sûr de bonnes opérations et de moins bonnes. Mais Gilles Bousquet a fait partie des génies de la chirurgie orthopédique. Déjà, interne, il avait inventé la colle à os. La prothèse rotatoire du genou, c'est Gilles Bousquet qui a inventé cela en 75. C'était un personnage toujours plein d'enthousiasme. Je me souviens de ma première année de post internat, lorsque j'étais chef chez lui ; tous les matins on disait avec Joseph Millon qui était mon Interne à l'époque, "une nouvelle prothèse est née, une joie nous est donnée". Avec Henri Dejour, ils formaient un couple magique. Il y en avait un qui avait l'imagination totalement débridée et l'autre parfaitement raisonnable, parfaitement structurée. Il lui disait : "Gilles ça, ça peut marcher, mais ça ça ne marchera pas. Il limitait son enthousiasme. Quand il était à Saint-Etienne, c'était lui le patron et pour nous les jeunes, c'était plus difficile de limiter son exaltation parce qu'en général c'est le patron qui doit limiter l'ardeur juvénile de ses élèves.

Quand vous lui disiez : "Patron, arrêtez un peu..." comment le prenait-il ?

On pouvait tout lui dire, il le prenait bien et avec humour. Cela ne le faisait pas changer de cap immédiatement mais de temps en temps on pouvait percevoir une inflexion dans ses indications. Parmi ce foisonnement d'idées, beaucoup sont restées. Par exemple, l'utilisation des tendons de la patte d'oie dans la chirurgie du LCA, qui a été tant décriée est à présent acceptée et c'était lui le promoteur de la méthode. La cupule cotyloïdienne à double mobilité dite de Bousquet, est aujourd'hui largement diffusée.

Et Trillat ?

Albert Trillat avait un autre type d'intelligence ; c'était l'élégance, le pragmatisme et les mathématiques au service de la chirurgie orthopédique. C'était un mécanicien. Il connaissait parfaitement les moteurs de voitures et il comptait très rapidement. Il laissait se développer l'imagination de ses élèves. Et il en a nommé beaucoup. Il y eut Alain Mounier Kuhn qui fut son premier agrégé, ensuite Henri Dejour, Claude Régis Michel, avec la chirurgie pédiatrique, Gilles Bousquet à St-Etienne, Paul Grammont à Dijon et enfin, Jean-Luc Lerat avant son départ à la retraite, c'était tous des gens très inventifs.

Mais pourquoi était-il tendu avec ses agrégés ?

Albert Trillat était quelqu'un qui aimait bien éblouir et passionner. Par exemple, si on voulait être chef il ne fallait surtout pas choisir deux semestres comme interne chez lui. Il avait horreur d'avoir l'impression de répéter quelque chose. Il considérait qu'au bout de six mois il avait délivré son enseignement et qu'on n'avait pas besoin de faire un deuxième semestre sinon on était des imbéciles, ou l'on n'avait rien compris à son enseignement. Je pense que c'est pour cette raison qu'il aimait particulièrement les externes, parce que les externes étaient des esprits neufs et qu'ils l'écoutaient religieusement. Il nous amenait le dimanche avec lui dans les courses de côtes, il nous emmenait au restaurant. C'était vraiment un père de famille. C'était une intelligence limpide. Il avait une clarté de raisonnement qui faisait qu'on comprenait très facilement avec lui la sémiologie, et jusqu'à la fin de sa carrière il a fait des conférences d'internat. Il s'occupait aussi beaucoup de ses internes.

Comment vous êtes-vous intéressé à la chirurgie pédiatrique ?

Albert Trillat, dans la lignée de Léopold Ollier, faisait partie de cette génération qui était formée à la chirurgie orthopédique de l'adulte et de l'enfant. Chez Trillat, on avait les deux pathologies réunies dans le même service et donc pour moi il n'y avait pas de discontinuité entre les deux. Pour bien comprendre la pathologie de l'adulte il fallait comprendre la pathologie de l'enfant. Entre autre Albert Trillat était celui qui avait remarqué le premier, Harrington, au cours d'un de ses voyages. Il avait vu une radiographie avec une tige d'Harrington sur une scoliose alors qu'il avait sous sa responsabilité le centre de traitement des scolioses. Pour lui cela a été une révélation que de voir une tige dans le dos avec deux crochets qui redressaient une malformation vertébrale. Par ailleurs Trillat était passionné par les problèmes d'allongement et c'est la raison pour laquelle je m'y suis intéressé très tôt. Il n'y avait donc pour moi aucun hiatus entre l'adulte et l'enfant. J'allais indifféremment à tous les colloques.

Il arrivait à diriger des staffs sur tous ces thèmes ?

Oui, mais il faut dire qu'à ses staffs il y avait tous ses agrégés qui étaient là Claude Régis Michel, Henri Dejour. Un jour Albert Trillat a dit à CR Michel, il faudrait aller aux Etats-Unis pour voir ce chirurgien qui met des tiges dans le dos pour redresser les scolioses. Claude Régis
Michel est parti aux Etats-Unis et c'est ainsi qu'il a été le premier à mettre une tige d'Harrington en Europe, en 62. Par la suite l'Europe entière a défilé dans le service pour voir CR Michel opérer des scolioses. Tout le monde est venu apprendre, y compris Pierre Stagnara.

Vous avez une formation encyclopédique ?

Assez oui. Je me considère comme un enfant gâté de la chirurgie. J'ai été faisant fonction de chef chez Gilles Bousquet à Saint-Etienne en attendant mon poste chez Albert Trillat. Ensuite j'ai été chef chez Albert Trillat et quand Trillat est parti à la retraite j'ai été chef chez Henri Dejour. A la fin de mon clinicat je suis parti chez Claude Régis Michel où on a ouvert le bloc opératoire du centre Livet tous les deux ensemble en 79. Je suis resté 12 ans aux Hospices Civils comme mi-temps à ne faire que de l'orthopédie pédiatrique à l'hôpital mais je faisais de l'orthopédie adulte en ville puis j'ai eu la chance d'ouvrir et de créer un service de chirurgie orthopédique à l'Hôpital Saint Joseph à Lyon, Hôpital PSPH de centre ville, afin de continuer cette activité temps partiel à laquelle je crois beaucoup.

Vous étiez installé à mi-temps ?

J'ai pris la suite de Claude Régis Michel en privé, à la clinique Emilie de Vialar lorsqu'il a réintégré le temps plein à l'hôpital. On travaillait ensemble et on a ouvert le bloc du centre Livet. A Livet, on faisait de la chirurgie de la scoliose et de la chirurgie de l'enfant essentiellement. Nous étions trois : Claude Régis Michel, Jérôme Bérard, et moi-même. C'est au centre Livet que j'ai développé le secteur de traitement des inégalités de longueur des membres, tout en continuant à traiter beaucoup de scolioses. A partir de 1984, je me suis intéressé à la chirurgie des gens de petite taille.

Et comme il vous restait quelques instants de libre dans la journée, vous avez fait du syndicalisme ?

Le syndicalisme ce n'est pas la même chose, je suis tombé dedans quand j'étais petit. J'étais déjà président du syndicat des internes car j'ai toujours pensé que dans un train il valait mieux être dans la locomotive que dans les wagons de queue. J'ai toujours considéré qu'il fallait soi-même organiser sa vie et essayer de la diriger... J'avais d'ailleurs hésité entre la chirurgie et l'ENA mais finalement, je me suis trouvé un peu trop vieux pour l'ENA, et puis la chirurgie me plaisait trop. Mais je pense qu'il est très difficile de faire de la politique et de la chirurgie en même temps car la politique, comme la chirurgie, c'est un investissement de tous les instants.

Quel a été le moteur de votre investissement dans le syndicalisme ?

Ce qui m'a poussé c'était de pouvoir agir sur le futur. Je ne suis pas le seul mais il est bon que chacun apporte sa pierre à l'édifice.

Vous n'avez pas été une simple pierre ; comment sent-on la vocation de pierre angulaire ?

Surtout parce qu'on est porté par ses copains. Mon projet, lorsque je suis devenu président du syndicat des internes, c'était d'améliorer les débouchés des internes. C'est moi qui ai fait modifier la loi sur les chefs de clinique. A l'époque, les chefs de clinique étaient en poste pour 7 ans, ce qui bloquait les débouchés de nombreux internes. J'ai connu par ailleurs la période où des internes s'installaient en 4ème année d'internat sans être passé comme chef. Je considérais qu'il était nécessaire d'avoir au moins deux ans de formation de chef de clinique pour pouvoir être un bon chirurgien car c'est un niveau de responsabilité différent.

Pourquoi deux ans ?

Non cela a été deux ans plus un an, plus un an. A l'époque, c'était 4 ans plus 3 ans soit 7 ans maximum et on ne pouvait pas passer directement à 2 ans car il fallait aussi une solution pour ceux qui souhaitaient faire une carrière hospitalo-universitaire. Celui qui faisait une carrière hospitalo-universitaire pouvait prolonger d'un an plus un an ensuite. Cela n'a pas été simple de faire aboutir cette revendication. Simone Veil était Ministre de la santé, et elle était opposée à modifier la durée du clinicat. Etait-ce la pression des hospitalo-universitaires de l'époque ? Je ne sais pas, mais il faut dire que c'était confortable pour les patrons d'avoir quelqu'un qui restait longtemps. Mais ce n'était pas l'intérêt des internes et des futurs chirurgiens qu'on avait formés. Nous avons dit à Simone Veil que si elle ne modifiait pas le décret, nous ferions une grève. Une grève des internes, c'était quelque chose d'inconcevable à l'époque. Jamais l'internat ne s'était mis en grève. Il y avait bien eu des grèves de garçons barbiers au XVIIe et au XVIIIe siècle pour des problèmes de nourriture ou pour des problèmes de discipline à l'intérieur de l'hôpital puisqu'ils n'avaient le droit de sortir qu'une heure par jour, mais depuis le XVIIIe siècle il n'y avait jamais eu à Lyon de rébellion des internes des hôpitaux. On avait mis une date butoir et on avait prévenu un an à l'avance. Tous les mois, on faisait le compte à rebours : plus que 11 mois, 10 mois, etc... Lorsque la date fatidique est arrivée tous les internes de France se sont mis en grève. C'était en 1974-75, la première grève de l'internat, grève totale des soins, on n'assurait que les urgences. C'est une grève qui a duré pratiquement trois semaines. On a attendu d'avoir une lettre signée de Simone Veil pour reprendre et le clinicat a été modifié à 2 + 1 + 1. Avec le recul, je pense que c'était une réforme nécessaire. On avait proposé beaucoup d'autres modifications dans notre enthousiasme de jeunes internes, notamment la contractualisation des activités d'enseignement de soins et de recherche, mais on n'a obtenu que ce volet. Je pense que cela a permis d'améliorer les débouchés de l'internat, d'améliorer la formation des chirurgiens. Cela n'a pas résolu totalement l'amélioration des carrières hospitalo-universitaires.

Avez-vous eu des pressions de vos patrons ?

Un petit peu. Tous les jours on me disait : "Monsieur Caton quand reprenez-vous le travail ?"

Pensez-vous que cela aurait pu être un obstacle à une carrière hospitalière ?

Non, et je dirais même qu'à l'époque pour être agrégé, être président du syndicat des chefs pouvait être une aide sérieuse. Mais après l'internat, je ne me suis pas occupé du syndicat des chefs de clinique parce que je n'ai jamais pensé qu'être chef était une situation durable. Soit on est chef pour deux ans puis on s'installe en libéral, soit on entre dans la filière hospitalo-universitaire. Pour moi il n'y avait pas de syndicalisme des chefs. C'était trop limité, et les intérêts étaient trop divergents.

Quand avez-vous repris du service ?

J'ai recommencé lorsque je suis devenu chirurgien orthopédiste. J'ai observé la vie des chirurgiens orthopédistes et après quelques années il m'a semblé tout à fait naturel et évident qu'il fallait faire du syndicalisme chez les orthopédistes.

Pourquoi ?

Pour faire bouger, pour essayer d'améliorer la formation, pour s'intéresser au devenir de la profession et parce que les revendications uniquement financières des syndicats me déplaisaient. Faire la grève pour améliorer la consultation d'un franc ce n'était pas intéressant. Ce qui m'intéressait, c'était les réformes de structures. Donc c'était l'évaluation, la démographie, etc... A l'époque, on commençait tout juste à parler du dur et du mou. La spécialité n'était pas encore reconnue en tant que telle. Je ne sais plus à quelle date on a reconnu la spécialité, mais le syndicat des orthopédistes a été créé pour faire reconnaître la spécialité d'orthopédie. La séparation de la chirurgie générale était fondamentale.

Mais c'est aussi l'amorce de la fragmentation de la chirurgie et la perte de la vision globale ...

Ce raisonnement est dépassé. Sur le plan théorique, il est bon d'avoir une connaissance encyclopédique et globale mais sur le plan pratique non. On est vraiment bon que dans ce qu'on fait souvent, je pense qu'il faut être capable de raisonner sur une épaule ou sur un rachis et donner des orientations thérapeutiques mais cela ne veut pas dire que l'on va faire le geste. L'intérêt des patients c'est l'hyperspécialisation. Dans les cliniques, on est parti de la chirurgie viscérale et puis il y a eu un dur et un mou ; ensuite il y a eu deux durs, et maintenant on va avoir en plus un chirurgien de la main partout.

Comment voyez-vous les choses à présent ?

Aujourd'hui le problème n'est plus de reconnaître la spécialité. Le problème est d'une part de promouvoir la spécialité, de faire en sorte que ce soit la première spécialité chirurgicale et d'autre part de promouvoir l'enseignement, l'évaluation, former les plus jeunes et s'occuper des problèmes démographiques. Mais il ne faut pas négliger les revenus des chirurgiens.

A votre sens, où sont les lacunes ?

Malgré une alternance dans les ministères, on a l'impression qu'une politique de continuité a été menée. On a toujours fait les mauvais choix politiques et ce pour plusieurs raisons. On a fait des réformes non pas en fonction de l'intérêt des patients mais uniquement d'une certaine idée de l'économie qui est totalement dépassée Je vais prendre deux exemples. Aujourd'hui il y a des problèmes de démographie médicale mais depuis que je m'occupe de syndicalisme médical, je me suis aperçu que ces problèmes n'ont jamais été anticipés. On a toujours modifié la sélection non pas en fonction des besoins de la population mais en fonction des besoins hospitaliers. En ce qui concerne les médecins spécialistes le nombre d'internes était déterminé en fonction des demandes des chefs de service dans les CHU. Ainsi, on pouvait très bien former trop de spécialistes ou pas assez suivant que la spécialité était plus ou moins dynamique dans la région. Je pense que pour maîtriser le problème des coûts, il faut maîtriser la démographie médicale et pour maîtriser la démographie il faut évaluer les besoins. Ces besoins n'ont jamais été vraiment déterminés. Je ne vois pas comment on peut faire de la politique sans faire une étude de marché. Vous imaginez un constructeur automobile qui fabriquerait n'importe quelle voiture sans se soucier des besoins de la population. Le deuxième exemple de défaut des politiques médicales, c'est le problème de la maîtrise comptable qui est à mon avis une erreur fondamentale. On ne peut pas admettre qu'il existe une maîtrise comptable pour les dépenses médicales. La maîtrise doit être médicalisée et non pas comptable. On doit soigner les gens parce qu'ils ont besoin d'être soignés. C'est faux de penser que la santé coûte et n'est qu'un puit sans fond, la santé rapporte.

C'est-à-dire ?

La santé rapporte aujourd'hui en France plus d'argent qu'elle ne coûte. L'hôpital est le premier employeur dans toutes les villes. Les dépenses de santé en France c'est à peu près 600 milliards et les gains sur l'industrie de la santé c'est plus de 600 milliards. Je suis en train de faire faire actuellement une étude sur le pouvoir économique de la médecine libérale de la région Rhône-Alpes pour essayer de démontrer cela avec les bénéfices directs et les bénéfices induits. Par ailleurs, il y a une véritable industrie de la santé en France, avec un potentiel hospitalier qui est excédentaire. Je ne vois pas pourquoi on ne traiterait pas la médecine comme un bien qu'on exporterait. De même on pourrait importer des malades qui seraient soignés en France puisqu'on a un outil pour le faire. Les autres pays de la communauté européenne en retard dans ce domaine n'auraient pas à développer cet outil. Cela ferait rentrer des devises. Je pense qu'il faut avoir une vision globale de la médecine si on veut être efficace dans le syndicalisme en orthopédie, et on ne peut pas avoir que la vue étroite de notre spécialité. C'est pour cette raison que je me suis investi dans quelque chose que je considère comme un progrès des plus importants sur le plan administratif, c'est la création des unions professionnelles des médecins libéraux.

De quoi s'agit-il ?

C'est une chambre syndicale créée en 1993 par Teulade et qui permet aux médecins de s'organiser comme ils l'entendent pour essayer de régler tous les problèmes de leur spécialité en dehors des problèmes d'éthique. C'est une chambre qui est financée par les médecins, gérée par les médecins et qui permet aux médecins pour la première fois de faire des études. Jusqu'à présent, ce sont les autres qui faisaient des études à notre place. On nous disait, regardez la démographie il n'y a pas assez de médecins en Lozère, il y en a trop sur la Côte d'Azur. Maintenant, les études on peut les faire nous mêmes et on sait très bien que les chiffres de l'assurance maladie ne sont pas justes.

Vous êtes-vous penché sur l'activité médicale et sur la démographie ?

Oui, avec Jean Lannelongue. Par ailleurs nous avons étudié à fond trois spécialités en Rhône-Alpes : la chirurgie orthopédique, la gastro-entérologie et la pédiatrie. A partir de ces trois spécialités, on est arrivé à définir ce qu'était un temps plein médical, c'est-à-dire à numériser de façon très approfondie ce qu'était l'activité réelle du médecin, en sachant le temps passé au téléphone, le temps à remplir des papiers, le temps passé au lit du malade, le temps passé en consultation, au bloc opératoire, etc... On a complètement décortiqué le travail journalier du médecin. A partir du moment où on a défini un temps plein médical, on peut faire varier certains paramètres. Si on décide par exemple que les orthopédistes prendront des gardes sur place plutôt que des astreintes compte tenu du respect des temps de repos et des lois actuelles, il faudra augmenter le nombre d'orthopédistes de 31 %. On a également étudié la variation du nombre d'orthopédistes en fonction du vieillissement de la population avec l'indice INSEE 2010/2020. On s'est aperçu que finalement il n'y avait pas une très grosse incidence du vieillissement de la population française sur la démographie des orthopédistes + 11 % en 2010 et 17% en 2020) et que ce n'était pas notre activité principale que de traiter les fractures du col du fémur. Nous avons donc maintenant un modèle qui permet d'apprécier, en fonction des arrêtés ou des lois qui sont faites, les retentissements possibles sur la démographie médicale.

Qui valide ce modèle ?

On l'a fait valider par des épidémiologistes.

Sur quel bassin de population ?

On a fait une enquête auprès de tous les praticiens de la région Rhône-Alpes, sachant que Rhône-Alpes c'est 10 % de la France, si on multiplie par 10 on a l'échelle de la France.

Mais ces conclusions sont opposables ?

Oui, c'est opposable. L'étude sur la démographie est la seule étude qui existe actuellement et au ministère on s'en sert en disant qu'on ne s'en sert pas. Nous commençons à être écouté car maintenant nous avons des arguments pour nous défendre et pour faire des propositions. Par exemple on sait que les chirurgiens orthopédistes travaillent autant que les anesthésistes, c'est-à-dire 70 heures par semaine. Et si demain on nous impose les 35 heures, il faudra doubler le nombre d'orthopédistes.

Comment résoudre ce dilemme ?

Pour l'instant personne ne s'en soucie. Pour les hospitaliers, il faudrait diminuer la pénibilité du travail en particulier des gardes ; c'est leur première revendication. Ensuite il faut améliorer les revenus. Il faut savoir que le K opératoire n'a augmenté que de 20 centimes en plus de 10 ans. Les orthopédistes sont les nouveaux pauvres de la médecine. Nous sommes ceux dont le revenu a le moins augmenté de toutes les spécialités médicales depuis 1992 y compris les médecins généralistes.

Pourquoi le gouvernement lâcherait-il du lest ?

Le gouvernement sera bien obligé de lâcher quand il y aura un front médical uni. Jusqu'à présent, la division des médecins favorisait le pouvoir, diviser pour régner, c'est classique et efficace. C'est pour cela que je pense que le premier devoir d'un médecin, c'est de militer sur le plan syndical et d'adhérer à son syndicat. Unis nous pouvons beaucoup de choses mais divisés nous serons toujours dévorés. Aujourd'hui, il y a un facteur d'unité que sont les unions professionnelles de médecins. Elles englobent les médecins qui sont installés en ville, mais aussi les médecins hospitaliers qui ont une activité libérale à l'hôpital, donc la quasi totalité des médecins.

Quel est le pourcentage d'orthopédistes syndiqués en France ?

25%. Il y a donc un effort à faire. La cotisation de 550f est complètement déductible des impôts. Je sais qu'il y a d'autres cotisations importantes, mais l'activité des chirurgiens est multiple : le soin, la formation et l'administration et l'aide d'un syndicat de la spécialité est indispensable.

Il vous reste du temps pour des loisirs ?

Quand j'étais interne, dans ma chambre, je collectionnais des tableaux et du vin. J'ai encore des bouteilles que j'ai achetées pendant mon internat, peut-être ne sont-elles plus bonnes à boire. J'ai joué au rugby jusqu'à l'âge de 33 ans, puis quand j'ai arrêté de jouer, j'ai consacré tout mon temps libre à collectionner de l'art contemporain, en particulier les "nouveaux réalistes" qui sont pour moi un des derniers mouvements important en art contemporain mais ceci est une autre histoire...

Paru dans le numéro N°103 - Avril 2001