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HENRI MIGAUD

Paru dans le numéro N°300 - Janvier 2021
Entretien consulté 250 fois

HENRI MIGAUD

Henri Migaud est une figure emblématique de la chirurgie de la hanche en France.
Toujours actif sur le plan scientifique, il a bien voulu nous raconter son active collaboration au Journal OTSR et nous apporter un éclairage passionnant sur l’International Hip Society.

Henri Migaud, vous êtes une figure de l’Orthopédie Lilloise, êtes-vous originaire de la région ?

Non je suis originaire de Normandie et en classe de CM1/CM2, j’ai même usé les bancs de l’école avec un certain Franck Dujardin... J’ai fait mes études de médecine à Paris-Ouest (historiquement Université Paris V, qui a depuis intégré l’Université de Versailles Saint-Quentin), où j’ai eu une révélation pour l’orthopédie traumatologie. Paris-Ouest était à l’époque un des « temples » de l’orthopédie française, avec, à Garches, Robert Judet pour l’adulte, et Jean-Claude Pouliquen en chirurgie pédiatrique où j’ai été étudiant, puis chez Jacques Odilon Ramadier à Ambroise Paré à Boulogne-Billancourt, où exerçaient également Alain Lortat-Jacob et Jérôme Benoit. Etant étudiant dans le service de JOR, j’ai eu comme Chefs de Clinique : Pierre Lecestre, Alain Franck, Jean-Yves Dupont et comme interne Philippe Beaufils. L’ensemble constituait une importante école d’orthopédie avec les différents courants représentés : « Garches et Cochin réunis en une seule faculté ».

Vous dites avoir contracté la passion pour l’orthopédie à Paris-Ouest, mais comment vous est venu ce goût pour la médecine ? Est-ce une histoire de famille ?

Pas le moins du monde : il n’y avait aucun médecin dans la famille. Par contre, on y trouve des gens très doués pour la mécanique : mon grand-père avait une des premières concessions Renault en France (1925), et comme lui j’ai toujours apprécié aussi bien la mécanique que le travail du bois. Franck Dujardin était comme moi, il fallait toujours qu’il démonte et optimise un moteur, qu’il touche à tout. Nous ne nous sommes retrouvés que beaucoup plus tard mais cette passion du geste et de la mécanique de précision, alliée au désir de faire médecine nous a conduit naturellement vers l’orthopédie qui réalisait une sorte de synthèse entre ces deux professions. Paris-Ouest, haut lieu de l’orthopédie en France, fut le point de départ de ma trajectoire, sous le regard de Jean-Claude Pouliquen, Jacques Odilon Ramadier, puis ceux qui les ont suivi comme Philippe Beaufils et Alain Franck qui était mon conférencier d’internat.

Qu’est-ce qui vous a mené de Paris-Ouest à Lille ?

A l’époque, on passait l’internat par ville, et j’avais obtenu un classement en chirurgie à Paris, Strasbourg et Lille. Comme je voulais avoir la certitude de faire de l’orthopédie-traumatologie, je suis allé dans la ville où j’avais obtenu le meilleur classement. Surtout, l’école d’Antoine Duquennoy et de Jean Decoulx était très réputée, cela a conforté mon choix...

... et vous y êtes finalement resté ! Pour quelles raisons ?

Dès le début, j’ai été attiré par le côté recherche-enseignement : j’ai écrit mes premiers articles en étant jeune interne avec Antoine Duquennoy. A cette époque je touchais un peu à tous les domaines de l’orthopédie : au début j’ai fait de la chirurgie de la main, car c’était la naissance du SOS Main à Lille (avec Michel Schoofs et Christian Fontaine) ; ensuite, Antoine Duquennoy m’a envoyé à Bordeaux chez Jacques Sénégas pour faire du rachis. J’ai également pu faire un inter-CHU à Saint Antoine chez André Apoil et Bernard Augereau pour l’épaule. J’ai fait un Master 2 (ancien DEA) au laboratoire de Biomécanique de l’ENSAM avec François Lavaste et Wafa Skalli, ayant donné lieu à un mémoire sur la cinématique in vivo des prothèses de genou. J’ai donc eu la chance de toucher à tous les domaines de l’orthopédie et de faire des publications, c’était un véritable atout.

J’ai pris la responsabilité du service sur une sorte de concours de circonstances : Antoine Duquennoy partait en retraite et François Gougeon, qui était le candidat pressenti à la succession, a préféré rester sur un profil de Praticien Hospitalier. On m’a donc proposé le poste, que j’ai accepté.

Vous touchiez à tout, mais une fois à la tête du service, vous vous êtes spécialisé ; qu’est-ce qui a motivé ce changement ?

Le service d’Antoine Duquennoy était un service plutôt généraliste où l’on faisait encore un peu d’épaule (du Bankart plus que du Latarjet). On y faisait également du pied, de la cheville, du rachis (que l’on a complètement arrêté en 1994), mais cela s’est peu à peu étiolé et nous nous sommes concentrés sur le genou et la hanche.

Antoine Duquennoy était plus orienté hanche que genou. Pour ma mobilité en 1992, je suis parti au Canada, chez Jean-Marie Cloutier à Montréal (Hôpital Saint Luc) et cela m’a ouvert les yeux sur la chirurgie du genou. A Lille à l’époque nous avions une activité importante en chirurgie du genou, notamment en chirurgie conservatrice avec les trochléoplasties et les ostéotomies autour du genou, mais ce n’était absolument pas comparable à J.M. Cloutier, qui faisait quasi exclusivement de la chirurgie du genou et quasi exclusivement des prothèses à conservation des ligaments croisés. J’ai pu voir à Montréal ce qui serait l’avenir de la chirurgie orthopédique du genou en France : de moins en moins d’ostéotomies, de plus en plus d’arthroplasties et surtout - ce que l’on ne faisait quasiment pas à Lille - beaucoup de reprises prothétiques. A Lille, les reprises de prothèses de genou représentaient, dans les années quatre-vingt dix, 10 ou à 20 cas par an, surtout des cas septiques. Actuellement cela représente entre 180 et 200 reprises par an, et je crains que cette progression ne se poursuive. J’ai rapporté de Montréal le concept des prothèses à glissement à cage de contrainte (CCK) pour les reprises des prothèses du genou. J.M. Cloutier était très lié avec John Insall et échangeait avec lui (à l’époque par Fax !!) des images et les planifications de ses reprises de prothèses du genou pour lesquelles il utilisait l’implant CCK d’Insall. A cette époque, en France nous n’utilisions en reprise quasiment que des prothèses charnières qui avaient des défauts de guidage patellaire et rendaient les reprises itératives difficiles par la perte du capital osseux. L’utilisation des prothèses de glissement à cage de contrainte offrait une option avant la charnière pour certaines reprises.  

Est-ce que cette montée en charge de la chirurgie de reprise du genou a eu un impact dans l’organisation de votre service ?

Gilles Pasquier et moi-même avons regroupé nos services il y a un an : il n’y a plus qu’un seul service, qui est mieux armé en matière de prise en charge. Ce service comporte plusieurs unités, dont le septique que nous avons souhaité conserver à part pour des raisons d’organisation, même si c’est très critiqué, cela permet de bien identifier cette activité et de surveiller au plus près les patients. J’y travaille depuis trente ans avec Eric Senneville et notre travail a été reconnu dès 2008 puisque nous avons été le premier centre français agréé CRIOAC par Roselyne Bachelot, alors ministre de la santé.

Nous avons regroupé les activités chirurgie de la hanche, genou et du sport dans une seule et même unité. Julien Girard s’occupe de la traumatologie et chirurgie du sport, il fait beaucoup de resurfaçage. Sophie Putman fait de la chirurgie arthroscopique du genou et notamment les reprises, de la chirurgie prothétique du genou avec robot (Omnibot™, Corin) selon une méthode très innovante. Gilles Pasquier a une importante activité de reprise de prothèses du genou, et moi, outre les prothèses de hanche primaires et resurfaçages de hanche, je pratique un peu les arthroplasties de genou primaires, mais essentiellement des reprises de prothèses de hanche, et je gère l’unité septique au sein du CRIOAC-G4 Lille-Tourcoing.

Le nombre de reprises de prothèses totale de hanche reste à peu près stable variant au gré des innovations et des nouveaux implants ! En revanche, les chiffres de la chirurgie de reprise du genou continuent d’augmenter pour plusieurs raisons : on fait moins d’ostéotomies, l’indication de prothèse de genou est plus facile, certains opérateurs ne maîtrisent parfois pas tous les aspects techniques de la prothèse, certaines prothèses sont plus difficiles à poser et/ou présentent des problèmes de fixation ou de dessin, etc.

Vous avez également beaucoup travaillé sur la chirurgie conservatrice de hanche, est-elle elle aussi en augmentation ?

Effectivement, nous continuons à en faire : des butées, des ostéotomies fémorales, des ostéotomies de Chiari, quelques PAO. Les PAO sont assez complexes, alors lorsque j’en fais c’est par une double voie d’abord, car je redoute les lésions du nerf sciatique avec une simple voie d’abord. Je sais qu’on peut en faire avec une simple voie d’abord, mais il faut faire confiance à l’amplificateur de brillance, et je préfère avoir le contrôle complet de mes gestes...

Nous avons également développé l’arthroscopie de hanche, et j’ai fait ma première, en 1993 : il n’y avait alors pas d’instrumentation ancillaire. Les choses ont bien progressé et nous disposons désormais de tout le matériel nécessaire. Les conflits par effet came sont faits dans le service sous arthroscopie stricte. Quand il faut réinsérer le labrum, je ne souhaite pas que cela dure trop longtemps alors on fait volontiers un mini-open, qui est un peu plus rapide que l’arthroscopie : je ne veux pas d’une opération qui dure trop longtemps en traction. Nous avons récemment publié les résultats du traitement des conflits fémoro-acétabulaire au recul de 4,5 ans, il n’y avait pas de différence entre arthroscopie et mini-open dans une étude cas témoin. Mais cela peut évoluer avec les ancillaires et techniques vers le « tout arthroscopie ».

Vous avez mis en avant Julien Girard en parlant de resurfaçage, et vous avez activement contribué à développer cette chirurgie en France. Quel est votre regard sur cette technique, à l’heure actuelle ?

C’est une technique très exigeante, mais intéressante par son aspect conservateur pour le capital osseux, et surprenante lorsque l’on observe les activités que les patients peuvent reprendre. Nous avons commencé en 2006, puis le développement s’est accéléré après que nous ayons envoyé Julien Girard avec une Bourse SOFCOT au Canada (chez Pascal André Vendittoli et Martin Lavigne à  Montréal). Le resurfaçage est une technique particulièrement adaptée aux sujets jeunes, essentiellement masculins avec une forte demande fonctionnelle. Avec 13 ans de recul sur nos premiers cas, nous constatons très peu de complications liées au métal-métal, parce que nous avons essentiellement opéré des hommes avec des arthroses primaires, tandis que les complications sont surtout observées chez les femmes, sur les petits calibres, et sur les arthroses secondaires. Nous possédions déjà une expérience du métal-métal, puisque nous avions commencé en 1994 avec Antoine Duquennoy une série cas-témoins en calibre 28 mm (métal-métal versus céramique-polyéthylène) qui a passé les 22 ans de recul, et qui n’a connu pour l’instant aucune reprise pour ostéolyse ou usure dans le groupe métal-métal, alors qu’il était constitué de patients extrêmement actifs : ouvriers de bâtiment, agriculteurs... Nous n’étions donc pas très inquiets, contrairement à d’autres, sur l’usage du métal-métal. Cependant, il faut reconnaître qu’il y a eu des couples métal-métal de mauvaise qualité ou certains ayant des jonctions ou une modularité défaillante qui ont pu jeter le discrédit sur la méthode. Nos indications de resurfaçage sont strictes et nous les respectons à la lettre, contribuant grandement à la réussite de cette technique.

Est-ce que vous posez beaucoup de tiges courtes ?

Pour ma part, j’en pose peu. Julien Girard, lui, en pose souvent et c’est ce qui m’importe : les jeunes, quand ils sont avec lui, peuvent profiter de son expérience et poser des tiges courtes. Avec moi ils posent des pivots de longueur standard et des pivots sur mesure dans des cas complexes en chirurgie primaire. Il est très important pour moi que les juniors acquièrent une technique fiable, et cette transmission, ce compagnonnage est une pierre angulaire dans la construction d’un savoir solide. Il faut qu’ils soient bien accompagnés au début, et qu’ils deviennent très progressivement autonomes : nous ne voulons pas les lâcher du jour au lendemain, encore moins avec des tiges courtes. Nous devons rester prudents pour les pivots courts avec les chirurgiens en formation lorsque l’on regarde les résultats de certains implants courts dans les registres. Cela dit le « seul vrai pivot court avec respect du capital osseux » est le resurfaçage. Beaucoup de dessins de pivot court ont été abandonnés et seule l’épreuve du temps permettra de distinguer les meilleurs implants.

Pour en terminer avec la technique et les choix d’implants, pensez-vous que le ciment va faire son retour dans les PTH ?

Dès 1984, avec Antoine Duquennoy, nous avons utilisé la CLS Spotorno et nous avons maintenant un recul formidable de 36 ans : cet implant ne se descelle pas à ce terme. Nous avons donc su rapidement que nous pouvions avoir des prothèses sans ciment fiables. Cela dit, il n’y a pas qu’une seule vérité en chirurgie : Antoine Duquennoy avait conçu une prothèse scellée qui avait tous les défauts : elle était en titane, rugueuse, cimentée. Normalement, si l’on en croit la littérature cela aurait du être un désastre, mais on en revoit avec des reculs de 30 ans et ce n’est pas si mauvais... Il n’y a donc pas une seule vérité en orthopédie traumatologie.

Comme le soulignait Antoine Duquennoy dans les colonnes de Maîtrise Orthopédique il est essentiel d’évaluer régulièrement ce que l’on fait (registre des resurfaçage, suivis de cohortes répétés dans le temps) en plus des essais randomisés mais qui au départ sélectionnent les malades pour répondre à une question précise. Il faut aussi savoir publier les résultats négatifs, même si c’est moins prestigieux qu’une belle étude positive, mais nous devons cela à nos malades et à la communauté scientifique. Trop d’implants ont été abandonnés pour des échecs non expliqués et/ou jamais publiés exposant les concepteurs à répéter les mêmes erreurs. 

Quoi qu’il en soit dans le service, la place du ciment pour les pivots fémoraux est très restreinte ; nous ne l’utilisons que lorsque en per-opératoire le pivot d’essai ou définitif ne dispose pas d’une stabilité rotatoire primaire satisfaisante (d’où l’intérêt d’avoir un dessin endo-médullaire unique pour un pivot cimenté ou sans ciment). Par contre, je suis resté fidèle aux cupules cimentées, contrairement à d’autres, avec comme couple de prédilection polyéthylène-tête céramique. Je fais partie de l’International Hip Society, et longtemps j’ai constaté que les Américains étaient farouchement opposés à ce couple au profit du métal-polyéthylène, mais depuis quelques années cela change, et désormais ils recommandent l’association tête céramique-polyéthylène hautement réticulé (la céramique diminue le risque de « trunionnite » avec des calibres de 36 mm et assure un meilleur glissement).

La place de la France dans la IHS est réduite, est-ce que cela vous préoccupe ?

Je suis rentré à l’IHS en 2012. Pour ce qui concerne la France, nous sommes actuellement six membres actifs, plus un membre honoraire. Il y a par exemple, plus de Suisses ou de Suédois que de Français à l’IHS et c’est encore plus vrai si l’on ramène au nombre d’habitants de chaque pays, cela doit nous mettre en alerte si l’on veut continuer à faire entendre la voix de l’orthopédie Française. En effet, cette société est un lieu d’échange très important et nous devons y consolider notre présence. Il va y avoir prochainement des renouvellements, et l’IHS est en train de basculer de plus en plus vers l’Asie. La Corée et la Japon étaient déjà très présents, mais ils sont maintenant rejoints par la Chine, qui produit des séries très impressionnantes. A titre d’exemple, quand Reinhold Ganz avait mis quelques années pour rassembler une quinzaine de cas d’intervention de Colonna chez l’adulte jeune, une équipe chinoise en a présenté plus de 100 cas à la dernière IHS à Göteborg !

D’autres sociétés internationales importantes à vos yeux ?

Je participe également à l’European Hip Society, même si j’y suis beaucoup moins actif. L’IHS est très exigeante : il faut publier régulièrement et à un bon niveau. Cela dit, il ne faut pas négliger l’EHS qui permet d’entendre les progrès Européens que nous pourrons promouvoir vers l’IHS. Quant à l’EFORT, même si j’ai beaucoup participé à ses débuts, l’accumulation d’événements ne me permet plus d’y être aussi actif désormais. Pour continuer d’assurer notre présence au sein des sociétés, nous nous répartissons les tâches avec Gilles Pasquier, et c’est lui qui participe le plus souvent à l’EFORT, étant représentant français au sein du Board de l’EFORT. J’essaie de me rendre une fois sur deux à l’EFORT, dans la mesure du possible. Quand l’EFORT a décidé de tenir un congrès tous les ans, je faisais partie du bureau et je n’y étais pas très favorable : une année sur deux permettait aux sociétés nationales d’exister, et aux chirurgiens d’y être présents plus régulièrement.

Vous accordez une place importante à la transmission. Est-ce que les récentes réformes entravent ce travail de compagnonnage ?

Depuis plus de 20 ans, nous participons à la formation et à l’évaluation des internes et chefs de clinique des universités-assistant des hôpitaux (CCA) au sein du G4 (Amiens-Caen-Lille-Rouen) (avec Christophe Hulet, Franck Dujardin, Patrice Mertl et pour la chirurgie pédiatrique Bernard Herbaux, Richard Gouron et maintenant Federico Canavese) et grâce l’implication de tous les enseignants des 4 facultés. Nous organisons deux formations inter-régionales par an comportant des cours au laboratoire d’anatomie à Amiens Rouen ou Lille, des rencontres avec les infectiologues, des journées inter-régionales d’orthopédie, etc. Cela constitue une base solide pour la formation des jeunes avec un site Internet dédié sur lequel sont regroupés tous les enseignements depuis 13 ans grâce au travail de fourmi d’Emmanuel Ucla de Cambrai. Quand au SIDES, je dois avouer que c’est parfois démoralisant, et il faut vraiment s’accrocher. On navigue à vue : la phase 3 arrive, et on ne sait pas vraiment comment cela va se passer... Au lieu de procéder comme en Allemagne ou aux Etats-Unis pour faire une réforme, où l’on prend le temps d’évaluer le résultat de chaque changement mineur avant de passer au suivant, la France fait table rase à chaque réforme, quitte à « sacrifier » nos jeunes. C’est une méthode qui peut sembler inquiétante pour l’avenir d’au moins une ou deux générations avant que les choses ne se stabilisent.

Toujours dans cette volonté de transmettre, vous êtes très impliqué dans le CNU. Comment percevez-vous son rôle ?

On peut être tenté de percevoir le CNU comme un organisme sanctionnant. Avec Jean-Noël Argenson, Stéphane Boisgard et tous ceux qui nous ont accompagnés depuis des années, nous avons voulu lui donner un caractère positif, en faire une instance destinée à aider les jeunes, les guider dans leur parcours qui n’est pas toujours bien fléché. Bien évidemment, nous poussons à l’excellence, et c’est cette exigence qui peut parfois être perçue négativement. Toutefois, il ne faut pas que cela occulte tout le travail préparatoire, le travail d’accompagnement. Sans jouer les entremetteurs, nous essayons de prospecter, de proposer des candidats aux doyens.

Par le biais de la réunion annuelle du CNU, nous pouvons faire un point sur toutes les réformes, mettre en place des collaborations, en un mot échanger. Ce rendez-vous est très important, mais malheureusement il n’a pu se tenir cette année à cause de la crise de la COVID.

Autre engagement qui vous tient à cœur : l’OTSR, que vous dirigez, et qui a pris un essor international après son passage en 2009 à une version anglaise. Quel a été votre parcours au sein de la revue ?

J’ai eu le bonheur de travailler avec Jean-Michel Thomine, qui m’a fait entrer au comité de rédaction en 1995. Le premiers comités de rédaction se tenaient à Cochin en présentiel; il y avait Gilles Walch, Jean Zucman, Philippe Beaufils qui était secrétaire de rédaction à l’époque : beaucoup de grandes figures de l’orthopédie. Malgré cela, la revue vivotait, et nous avons décidé de travailler sur la version anglaise (Orthopaedics & Traumatology : Surgery & Research uniquement électronique), qui serait la seule référencée (la version papier Revue de Chirurgie Orthopédique et de Traumatologique perdant son référencement). La mise en route fut très difficile, mais le travail acharné de Jean-Michel Thomine, Philippe Beaufils et Jacques-Yves Nordin a finalement porté ses fruits. Lors des premiers mois, nous avions très peu d’articles soumis (< 250 par an), nous n’étions pas encore référencés. Après une année, ayant obtenu le référencement Medline, le navire était en marche. Bien peu auraient parié sur notre succès compte tenu de l’échec d’une première tentative de version anglaise au milieu des années quatre-vingt.  

C’est une revue internationale, avec tout de même une grande part française : 60% des articles sont d’origine française ou franco-québécoise. La Corée et le Japon sont très présents, comme la Chine et - à moindre échelle - les Etats-Unis. La qualité des travaux soumis est variable, et nous nous montrons exigeants sans toutefois être élitistes. Toujours dans cet esprit de formation et d’accompagnement, nous faisons toujours un effort pédagogique envers les travaux des plus jeunes. La crise de la COVID a eu un effet inattendu pour la revue : le nombre de soumissions a considérablement augmenté, et nous allons très probablement dépasser les1200 cette année (contre 800 à 900 les 5 dernières années), ce qui représente une somme de travail considérable pour notre petite équipe de neuf rédacteurs. A titre de comparaison, le Clinical Orthopaedics and Related Research reçoit environ 2000 soumissions à l’année, mais ils sont une quarantaine de rédacteurs. Nous sommes des artisans, mais nous essayons de faire de notre mieux. Notre équipe est composée de Philippe Clavert, co-rédacteur en chef, Stéphane Pelet de Québec qui s’occupe de l’épaule-coude et Etienne Belzile de Québec qui prend en charge la hanche et la recherche. Federico Canavese de Lille prend en charge la chirurgie pédiatrique, Thomas Bauer de Boulogne-Billancourt s’occupe du pied et la cheville, Benjamin Blondel de Marseille et Jérôme Tonetti de Grenoble prennent en charge le rachis, ce dernier prenant en charge le bassin et une partie de la traumatologie. Thierry Begué de Clamart s’occupe de la traumatologie, Bernard Lallemand de Dubaï de la main et du poignet. Enfin deux rédacteurs anglophones : Sang Hak Lee de Gangdong-gu en Corée qui supervise la pathologie arthroscopique pour le genou et le membre inférieur, et enfin Patrick Haubruck de Sidney participe lui aussi très activement au comité de lecture pour la traumatologie. Comme vous le constatez, nous sommes devenus par nécessité anglophones pour les réunions du Board qui ont eu lieu bien sûr en visioconférence en cette année COVID. Nous avons atteint nos objectifs puisque OTSR a évolué vers une revue « française anglophone » en intégrant des rédacteurs anglophones et cette tendance devrait se maintenir pour favoriser la reconnaissance internationale.

En tant que rédacteur en chef, comment percevez-vous la montée des revues open access ?

Dans le numéro 8 de 2020 d’OTSR avec Sébastien Zilber, Philippe Beaufils, Hervé Maisonneuve et Philippe Clavert nous avons écrit un éditorial qui fait le point sur ce phénomène.

Il faut distinguer l’open access - qu’il soit payant ou non - des revues prédatrices. La plupart du temps, l’open access est payant, et cela représente des sommes non négligeables : par exemple, pour publier un papier dans Acta Orthopaedica il faut débourser aux alentours de 2000 à 4000 €.

D’un autre côté, les revues que je qualifie de « prédatrices » ne sont que des façades, montées par des petits malins à la tête de 5, 10 ou 15 revues et qui peuvent, à partir d’une « arrière cuisine » dans un pays lointain avec un ordinateur portable, en tirer 150000 à 200000 dollars par an... Le comité de rédaction est fabriqué de toutes pièces, et ces revues ne sont pas référencées même si elles en présentent l’aspect : elles ne sont pas sur Medline, mais basculent sur PubMed par le biais des archives de Pubmed (Pubmed Central Archive). Les auteurs se font ainsi piéger ayant le sentiment d’être véritablement référencés, alors qu’ils ne font qu’apparaître sur Pubmed. J’ai moi-même été piégé avec un papier sur les infections, qui nous a couté avec Eric Senneville 200 dollars d’Article Processing Charge (APC). C’est ce faible coût qui attire les auteurs, mais heureusement pour la France et nous avons pu constater avec Patrick Devos et notre équipe de Lille que le taux de publication des orthopédistes français dans ces revues est très faible de l’ordre de 0,5%. A l’inverse dans certains pays ce taux avoisine les 6%, ce qui est considérable en terme de coût financier au final pour un article non référencé.

Entre la gestion du service, le CNU, vos participations aux sociétés internationales et la revue, comment organisez-vous vos journée ?

Avant toute chose, il faut rappeler que c’est un travail d’équipe. Par exemple, quand je ne peux pas assumer la RCP du septique avec Eric Senneville, Sophie Putman ou un chef de clinique du service prennent ma place. Nous essayons de nous répartir les tâches, et nos chefs de clinique nous apportent une aide précieuse, notamment au niveau de l’activité universitaire qui représente une charge de plus en plus importante. L’avenir est en route avec les deux assistants qui devaient partir en mobilité (Julien Dartus et Pierre Martinot) sans cet affreuse épidémie de COVID. Les journées sont donc très denses, mais l’entraide rend l’ensemble possible. Je trouve tout de même le temps de faire un peu de sport, comme du vélo de route avec mes Garçons ; le benjamin n’a visiblement pas été effrayé par ma charge de travail, puisqu’il fait lui aussi médecine : il est interne à Lille en radiologie, une très belle spécialité. Mes autres enfants n’ont pas choisi cette voie, mais réussissent tout autant, dans des domaines différents. Mon épouse médecin me soutient pleinement depuis le début de ma carrière et sans elle je n’y serai pas arrivé, elle mérite une mention toute particulière pour sa patience et son organisation au quotidien.

Paru dans le numéro N°300 - Janvier 2021