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GILLES WALCH

Paru dans le numéro N°311 - Février 2022
Entretien consulté 1003 fois

GILLES WALCH

Nous avons rencontré Gilles Walch, figure incontournable et infatigable de l'école lyonnaise de l'épaule. Découvrez le parcours d'un homme sans cesse animé par la volonté de partager et d'innover.

Gilles Walch, vous êtes immanquablement associé à Lyon : vos racines sont-elles lyonnaises ?

Ma famille est lyonnaise depuis le XIXe siècle même si le nom a une consonance alsacienne voire autrichienne. Je suis né à Lyon il y a près de 70 ans, j’y ai fait mes études, ma médecine, mon internat, le clinicat et toute ma carrière. Heureusement j’ai un petit peu voyagé pour découvrir d'autres horizons. J'ai été le premier dans la famille à embrasser une carrière médicale : mon père était négociant, ma mère était femme au foyer et mes frères ont choisi des carrières différentes.

Pourquoi avoir choisi plus particulièrement la chirurgie, qui plus est orthopédique ?

J’étais un peu casse-cou quand j’étais gamin et tous les étés, j’avais droit à une hospitalisation pour aller me faire recoudre l’œil, les genoux, la tête, le coude, etc. Je passais donc dans des hôpitaux et des cliniques pour me faire recoudre, et à chaque fois ma mère me parlait des chirurgiens de manière très flatteuse. Est-ce qu’elle a fait naître en moi la vocation ? Ce n’est pas impossible... Je passais mon temps à jouer au foot et voulais être soit footballeur professionnel soit  chirurgien. Comme on peut s’en douter mes parents m’ont fortement orienté vers le choix final.

Quant au choix de l'orthopédie, je pense que c’est dû aux étés que j’ai passés à travailler au service d’urgences traumato à l’hôpital Édouard Herriot tout de suite après le bac ; brancardier d’abord puis aide soignant et infirmier. Chaque été je gravissais les échelons dans ce pavillon F, qui recevait les urgences orthopédiques et traumatologiques. J’ai été très tôt en contact avec l’orthopédie et j’ai aussi vu passer toutes les fortes personnalités qui prenaient les gardes à l’époque : Grammont, Bousquet, Lerat, Moyen, Chambat... Au moment de choisir l’internat, je me suis naturellement orienté vers l’orthopédie de par l’attirance et la connaissance que j’avais de ce milieu.

Pendant l'internat et le clinicat, quels sont les stages qui ont compté ?

Comme je n’étais pas très bien classé, j’ai dû faire beaucoup de stages hors Orthopédie qui m’ont ouverts les yeux sur la chirurgie en général et où j’ai beaucoup appris : chirurgie cardiaque, neurochirurgie, obstétrique, chirurgie viscérale. Mon premier stage d’orthopédie a été avec Remi Kohler en orthopédie pédiatrique, c’était un enseignant passionné et extraordinaire qui m’a conforté dans mon choix. Puis, je suis revenu au fameux pavillon F d’urgences traumato où Jean-Paul Carret et Jacques Bejui travaillaient nuit et jour. JP Carret était mon « mentor » car j’étais aussi un de ses moniteurs au laboratoire d’anatomie depuis le début de l’internat. A l’époque on y allait presque tous les après midi pour faire des dissections, des travaux, des TP ou des TD aux étudiants de première et deuxième années.

Incontestablement, le stage avec Jean-Paul Carret m’a beaucoup marqué parce qu'il régnait entre nous une très bonne entente, il se rendait toujours disponible au service des internes, ne comptant pas ses heures. Mon dernier stage a été chez Henri Dejour : ce fut la découverte de « l’orthodoxie orthopédique lyonnaise », de longues discussions autour des indications, des malades, des dossiers, des colloques interminables... C’est certainement le personnage d’Henri Dejour qui a été le plus marquant parce que c’était vraiment un meneur d’hommes, un chef d’école extraordinaire et intransigeant. Pendant que j’étais chez lui j’ai passé la médaille d’or que j’ai réussie et qui m’a permis d’avoir une année d’internat supplémentaire, donc de faire 6 mois supplémentaires dans son service puis d’y devenir chef de clinique.

Cette médaille d'or vous a permis de voyager ?

A l’époque la médaille d'or permettait de bénéficier de 6 mois payés à l’étranger, quelle que soit la destination : il fallait juste être accepté par un patron où que ce soit, et on continuait de percevoir son salaire d'interne . J'étais alors avec Pierre Chambat, mon deuxième mentor, qui me chaperonnait, j’étais à son contact en permanence et c’est grâce à sa bienveillance et son soutien que j’ai eu mon poste de chef chez Dejour. Après avoir obtenu la médaille d’or, je lui ai demandé «  qu’est-ce que je fais, je vais aux États-Unis ? » Bien sûr il n’y avait pas bien le choix : il fallait aller aux États-Unis, et puis j’en avais envie. « Et qu’est-ce que je vais voir, du genou ? » Et il me dit « non, du genou tu auras l’occasion d’en voir et d’en faire beaucoup dans le service. Va voir autre chose, il y quelqu'un aux États-Unis dont on commence à parler : il s’appelle Neer, il parle de l’épaule, j’y comprends rien, vas voir sur place ». J'ai donc cherché dans le JBJS les gens qui publiaient sur l’épaule et j’ai trouvé Neer, il y avait également Franck Jobe à Los Angeles. Neer ne pouvait pas me recevoir  mais Frank Jobe avait une place pour moi. Je suis parti chez lui, il faisait à l’époque principalement de la « Sports Medicine » et commençait à faire des arthroscopies d’épaule qu'il ne faisait d'ailleurs pas lui-même mais les confiait à ses "residents"et ses "fellows". A chaque épaule opérée on faisait une arthroscopie préalable : c’était le tout début, les balbutiements,... J’ai eu également l’occasion pendant le même séjour de visiter Charles Rockwood à San Antonio pendant un mois grâce à un fellow que j’avais rencontré pendant mon périple américain. C’était lui aussi un grand passionné de l'épaule. A mon retour en France dans le service de Dejour, j’avais l’étiquette « épaule » gravée sur mon front parce que personne ne faisait d’épaule à l’époque. On opérait deux luxations récidivantes par mois chez Dejour, et puis c’était tout ; pas de coiffe et encore moins d’arthrose. Je suis donc revenu à Lyon avec cette étiquette qui a été fort bien entretenue par mes camarades. J’ai essayé de développer la spécialité en organisant un colloque avec des amis: Éric Noël en rhumato, Thierry Tavernier en radiologie, Jean Pierre Liotard en rééducation et bien sûr tous les internes et les chefs du service : Christophe Lévigne qui était un peu plus jeune que moi, Laurent Nové Josserand… et puis de nombreux autres qui se sont peu à peu intéressés à cette spécialité naissante. Il n’y avait pas vraiment de hiérarchie, et c’était enthousiasmant d’avancer tous ensemble.

Etes-vous resté à Lyon Sud après l'assistanat ?

Oui ! L’assistanat a duré 4 ans, mais au bout de 4 ans il n’y avait pas de poste. J’ai  eu la chance de soigner à l’époque le Directeur des Hospices Civils de Lyon pour une fracture du trochiter, il a developpé une capsulite rétractile sévère qui m’a donné l’occasion de le cotoyer pendant une année. Il m’a permis d’obtenir un poste de PH temps partiel que j’attendais depuis des mois et des mois! Je me suis parallèlement installé à mi-temps en clinique avec Pierrot Chambat pour pouvoir vivre. J'y faisais un peu de tout : du genou, de la hanche, de l’épaule et du coude. J'ai été PH temps partiel de 1988 à 1993 à Lyon Sud, et pendant cette période il y avait un peu de tension chez Dejour car j’étais à mi-temps dans le privé et beaucoup de gens qui venaient d’un peu partout pour voir Henri Dejour s’intéressaient autant à l’épaule qu’au genou… En 1993, nous avons organisé les « Journées Lyonnaises de l’Épaule » à l’image de ce qu’avaient fait Monsieur Trillat puis Henri Dejour et Jean Luc Lerat depuis les années 70 dans le service . Ces journées étaient pluridisciplinaires avec les rhumato, les radiologues, les rééducateurs, les médecins du sport et tous les internes et chefs de l’époque : Christophe Levigne, Pascal Boileau, Laurent Nové-Josserand, Michel Bonnin, David Dejour, et des quantités de visiteurs étrangers. L'organisation de ce congrès a créé quelques tensions au sein du service car, encore une fois, ce n’était pas un service qui était fait pour l’épaule : on travaillait sur le genou, et tenir ce congrès constituait une déviation des objectifs. C’était le moment de partir et Pierrot Chambat m’a accueilli à temps plein à la clinique Emilie de Vialar.

En vous installant à Émilie de Vialar, aviez-vous toujours cette volonté de continuer à enseigner, à éduquer, à avoir des visiteurs ?

L'idée forte était de ne pas rester seul, de partager. Avec Éric Noël, rhumatologue, nous avons maintenu un colloque pluridisciplinaire toutes les trois semaines, où se mélangeaient à la fois les personnes de l’hôpital et les libéraux. En parallèle nous avons continué les publications : j’ai toujours  aimé publier et j'ai toujours fait en sorte d'y consacrer beaucoup de temps. Qui dit publications dit forcément congrès, visiteurs et de multiples rencontres nationales et internationales enrichissantes.

Avec Pierrot Chambat, notre premier fellow fut Chris Guier, qui était Canadien et qui avait l’obligation de ne parler qu’en anglais pour nous faire progresser. Pierre et moi le partagions, moitié sur le genou, moitié sur l’épaule. Rapidement sont venus d’autres fellows : Brésiliens, Italiens, Américains, Allemands, Japonais, Australiens, Hongrois, quelques Français aussi. J’ai eu mon premier fellow américain, Brad Edwards en 2001 ; c'était pour moi une sorte de Graal.
L’enseignement, le partage, les publications, les fellows, tout cela est indissociable, et il n’était pas question que je sois en libéral pour uniquement gagner de l'argent, ce n’était pas mon objectif. Je pense que c’est un ADN qui venait du service de Dejour, ce partage, cet enseignement, cette remise en cause dans les colloques et les discussions.

Avez-vous eu le regret de ne pas être professeur ? Vous avez en quelque sorte monté un service universitaire dans le privé : n'auriez-vous pas aimé construire cette carrière dans l'hôpital ?

Je me suis toujours interdit de regretter quoi que ce soit. Il n’y avait pas de place, ce n’était pas le bon moment, je n’ai pas pu le faire. A partir de là il ne servait à rien de se lamenter et je ne voulais surtout pas passer pour quelqu'un d'aigri. Si j’avais pu être professeur, j'en aurais évidemment été heureux et fier. Je ne veux pas dire que j’en ai rêvé toute ma vie, mais je l’aurais fait avec grand plaisir ! Je dois avouer que pendant mes années d’installation en libéral, tous mes camarades français qui avaient suivi la carrière hospitalo-universitaire en bavaient à l’époque, avec une administration de plus en plus oppressante, et du coup j’étais heureux dans ce que je faisais !

Quelle est la recette pour mettre en place un modèle académique en privé en France ? Comment met-on le tout en musique ?

C’est très progressif, cela se construit lentement. Je pense que l’ingrédient numéro un est relationnel : aimer communiquer avec les autres, ne pas s’enfermer dans sa tour d’ivoire… Numéro deux : la passion de ce qu’on fait, en particulier de la recherche, de décortiquer et appréhender les problèmes. Enfin, ingrédient numéro trois : les publications, parce que publier est une remise en cause obligeant à connaître tout ce qui a été déjà publié pour pouvoir analyser, comparer, clarifier.

Si l'on réunit ces trois ingrédients - le relationnel, la passion et la publication - le reste se fait un peu spontanément. On ne se lève pas le matin en se disant « je vais faire un pseudo service universitaire dans le privé ». Nous étions un peu gênés avec Pierre quand nous avons eu nos premiers visiteurs longue durée, parce qu’on ne voulait pas jouer aux patrons qui avaient des « assistants » dans le privé ; nous ne pouvions pas les appeler les assistants, c’est pour ça qu’on les a appelés les fellows, à l’image de ce qui se faisait aux états-unis. Tout s'est mis en place très progressivement, sans idée organisationnelle préconçue. Toutes les rencontres sur le plan national et international m’ont motivé pour faire plus de travaux, plus d’études, plus de publications, répondre aux questions, défendre les idées et les opérations franco-françaises qui n’étaient pas connues aux États-Unis. C’était un grand challenge et j’ai été inspiré, aidé par beaucoup d’amis, certains plus âgés comme Didier Patte, Paul Grammont, Michel Mansat, Daniel Goutallier, et d’autres  de ma génération : Daniel Molé, Pascal Boileau, Laurent Lafosse, Jean-François Kempf, Jean Pierre Francheschi, Luc Favard, Christophe Levigne , Laurent Nové-Josserand, autant de personnes que je côtoyais tous les jours. Sur le plan international, Christian Gerber, Peter Habermeyer, JP Warner et tous les fellows américains sont devenus mes amis et m’ont fait progresser non seulement en anglais, mais aussi dans la manière de présenter les choses ; ils m’ont aidé à publier plus facilement dans les grosses revues américaines.

Voilà en somme les ingrédients d’une histoire qui s'écrit très naturellement, sans préméditation ni calcul. La carrière universitaire est structurée, hiérarchisée, on passe par des étapes indispensables : la thèse de sciences, l’HDR, le CNU… Dans le privé il n’y a pas tout ce cheminement, tout se fait par l’addition de petites touches, de rencontres et surtout beaucoup de travail. J’aime citer cette adage « Quand les gens me disent que j’ai beaucoup de chance, je leur réponds que c’est vrai et que j’ai remarqué que plus je travaillais, plus j’en avais ».

Parlons des personnes qui ont permis de diffuser à l’international justement, qui ont permis d’amener la particularité de l’école lyonnaise de la chirurgie de l’épaule et de Gilles Walch,  plus particulièrement aux États-Unis ?

Tous mes fellows américains ont joué un rôle important, ils avaient l’obligation de me parler en anglais : ils apprenaient certes le français pour pouvoir communiquer, avec les patients notamment, mais je ne leur parlais qu’en anglais pour progresser, car je ne l’avais pas appris au Lycée. Plus que le fait de ne pas être professeur, c’était sans doute le handicap le plus important dans ma vie et ma carrière. Le deuxième facteur c’est Christian Gerber, un copain de Zurich, grand patron du Balgrist né la même année que moi ; on a eu des carrières un peu parallèles, même si la sienne fut plus prestigieuse. Il était connu et reconnu aux Etats-Unis où il avait fait deux années de fellowship ; il y était invité régulièrement et s’exprimait parfaitement en anglais comme d’ailleurs en Allemand, en Français, en Italien…  C’est lui qui m’a fait inviter à mon premier congrès américain, le Panthers’ Meeting chez Freddy Fu à Pittsburgh en 1994. C’était la première fois que j’allais présenter aux Etats-Unis et ce fut un vrai départ. J’ai commencé à envoyer année après année des abstracts à l’AAOS sans succès au début et un jour ça a fini par passer. Comme pour les publications dans le JBJS, ça bloque pendant des années et puis finalement une publication est acceptée. Après tout est plus facile, c’est l'effet boule de neige. J’ai pu m’exprimer, défendre la culture européenne, française, et lyonnaise sur la pathologie de l’épaule. Petit à petit, j’ai gagné le respect des collègues américains.

Il y a également Pascal Boileau qui a joué un rôle très important. Il était venu en échange d’interne dans le service  de Dejour en 1989 pour apprendre le genou, nous nous sommes très bien entendus. Il est resté avec moi plus qu’avec Dejour et s’est peu à peu consacré à l’épaule. C’est une rencontre très importante parce que nous n'avons jamais cessé depuis de travailler ensemble, de discuter, de voyager, de publier…

Dans les autres personnes qui ont beaucoup compté, il y a Pierre Chambat qui a été mon mentor, mon grand-frère, qui m’a toujours chapeauté et encouragé. Sur le plan professionnel je pourrais en citer encore beaucoup : Éric Noël en Rhumato, Thierry Tavernier et Yannick Carrillon en Radio, Jean-Pierre Liotard en Rééducation… tous m’ont appris des quantités de choses et sont devenus des amis tant il est vrai que l’on ne peut pas bâtir une vie et une carrière sans l’aide des autres.

Quelles ont été les difficultés pour populariser l’école lyonnaise par rapport aux Américains qui avaient une vision probablement un peu différente ?

Paradoxalement le plus dur a sans doute été l’étape Lyonnaise. Par exemple pour les luxations antérieures récidivantes : on faisait l’opération de Trillat et il n’était pas question de faire autre chose. Ce fut le cas jusqu’à ce que monsieur Trillat m’autorise à revoir les 500 Trillat qu’il avait opérés à l’hôpital, et dans le privé. Il m’a très spontanément confié tous ses dossiers. Sur les 500, j’ai réussi avec l’aide de jeunes internes, à en revoir 250 avec un recul moyen de 11 ans. À partir de là on a pu faire 3 ou 4 articles et montrer qu’il y avait tout de même 14,5 % de récidives. Henri Dejour m’a donc donné l’autorisation de changer et faire l’opération de Latarjet que j’étais allé apprendre chez Didier Patte à Melun. J’ai commencé à faire le Latarjet en 1987. Parallèlement, on commençait aussi à faire les stabilisations arthroscopiques : j’en ai fait une centaine, et j’ai constaté près de 50 % de récidive sur les luxations récidivantes. Je l’ai publié, et cela m’a permis de gagner un peu de respect aux États-Unis, parce qu’ils étaient surpris qu’on puisse publier un papier avec 50 % d’échec. Je me suis aussi rendu compte qu’avec le Latarjet je n’avais pas de problème, les résultats étaient bons voire très bons. J’ai donc cessé de faire des stabilisations arthroscopiques en 1993. Pour faire accepter le Latarjet aux Etats Unis, ce fut beaucoup plus difficile : j’ai beaucoup publié, fais un nombre incalculable de cas, de démonstrations au laboratoire d’anatomie ou en live-surgery. Tous mes fellows ont été conquis par la méthode et l’ont appliquée de même que Christian Gerber et beaucoup de personnes que je côtoyais. Gandhi disait : « Au début ils vous ignorent, ensuite ils se moquent de vous puis ils vous combattent et vous avez gagné » Le succès d’une technique ne peut jamais dépendre d’une seule personne, par contre quand une communauté de gens la pratique, la font leur et rapporte les résultats dans la littérature, elle s’impose et est reconnue. Cet exemple du Latarjet résume bien la manière avec laquelle j’ai bâti ma carrière nationale et internationale, en particuliers aux États Unis.

On vous considère parfois comme un "biceps killer" : avez-vous de la place dans votre pratique pour les "biceps savers" ?

Avant de couper des biceps, quand on opérait des coiffes à ciel ouvert on se retrouvait devant des ruptures épouvantables : on ne connaissait pas encore la valeur pronostique du pincement sous acromial, nous n’avions pas d’échographie, pas d’arthroscanner, pas d’IRM, on opérait juste sur la foi d’arthropneumotomographies, technique développée par J. Bernageau, un radiologue parisien. Vous pouvez imaginer les mauvaises surprises et les tentatives en tous genres pour réparer la coiffe. Des plasties avec le biceps, j’en ai fait des dizaines, j’ai un peu tout essayé et, très honnêtement, je n’ai jamais trouvé le moindre bénéfice quand aux résultats. Par contre j’ai de nombreuses fois observé des ruptures salvatrices du biceps et ai compris que ce tendon jouait un rôle très important dans les douleurs des ruptures de coiffe, rôle certainement aussi important que le fameux conflit sous acromial de Neer. Lors de mes premières arthroscopies faites pour rupture de la coiffe dès 1987, je ne me contentais pas de faire une acromioplastie, j’enlevais aussi le biceps… J’ai publié sur près de 300 cas suivis ce qui m’a valu le surnom de biceps killer. Plus tard, quand j’ai commencé à faire des réparations sous arthroscopie, j’ai continué à faire des ténotomies ou ténodèses en même temps que la réparation pour avoir un meilleur résultat sur la douleur.

C’est une expérience que j’ai racontée, que j’ai publiée  et qui m’a valu cette étiquette de "biceps killer". On sait tous que l’histoire ne se répète pas, elle bégaye, et je pense qu'il va y avoir une vague de "biceps savers" qui essaieront de se bagarrer pour le conserver en se disant "il a surement une fonction, un rôle, il faut le garder voire l’utiliser ". Y parviendront-ils ? Je le souhaite de tout mon cœur. J’ai tenté sans réussir, mais il est probable qu’à l'avenir on va trouver de nouvelles techniques où le biceps jouera peut-être un rôle important... Je ne peux qu’encourager des gens comme Arnaud Godeneche et Pierre Métais qui tentent de le conserver dans certaines réparations de coiffe : en chirurgie, la vérité d'un jour n'est pas forcément celle du lendemain. Pour le moment, on ne m’enlèvera pas de la tête que c’est avant tout une cause de douleur, qu’il n’a pas de fonction propre au niveau de l’épaule et quand il est conservé, il peut devenir douloureux à un moment ou à un autre.

Pour ce qui concerne la butée, qu'est-ce qui importe le plus : l’effet hamac ou le bloc osseux ?

L'effet hamac est certainement le plus important: nous avions fait un travail biomécanique avec Yamamoto à la Mayo Clinic dans lequel nous avions montré que, sur le cadavre, quand on supprime l’effet hamac en coupant le tendon conjoint ou le sous-scapulaire on perd 80 % de l’efficacité du Latarjet. Certes la butée osseuse joue un rôle important, Moroder et d’autres défendent les butées iliaques qui n’ont bien sûr pas d’effet hamac et ils rapportent de très bons résultats. Je peux le confirmer, parce que quand il y a un échec de Latarjet je fais aussi des greffes iliaques (l’opération d’Eden-Hybinette), et sans restaurer l’effet hamac, je dois reconnaître que ça fonctionne. Donc pour répondre à la question, oui, l’effet de glénoplastie, d’élargissement antéropostérieur de la glène joue incontestablement un rôle sur la stabilité mais dans mon esprit l’effet hamac est plus important dans le mouvement d’abduction-rotation externe, la butée prolongée par le tendon conjoint maintiennent le tiers inférieur du sous-scapulaire dans la zone de fragilité antéro-inférieure.  

Quel est votre sentiment sur la butée sous arthroscopie ? Comment voyez-vous l’avenir de cette intervention ?

Laurent Lafosse est quelqu’un qui a non seulement développé la butée sous arthro mais qui a aussi beaucoup apporté à la communauté nationale et internationale. Avec ses innovations et son exceptionnelle dextérité, il a énormément contribué à l’aura de la chirurgie Française. A titre personnel, il m’a beaucoup appris dans tout ce que j’ai pu faire en arthroscopie. La butée sous arthro, c’était un véritable challenge, il l’a relevé et non seulement il a réussi mais il a su standardiser la technique et l’enseigner : chapeau ! Il a organisé des études pour revoir les malades, comparer le « tout arthro » avec le ciel ouvert et finalement montrer qu’on obtenait des résultats équivalents. La messe est dite, il l’a prouvé, c’est un boulot colossal qu’il a accompli, et il a véritablement apporté quelque chose à la chirurgie française. Grâce à lui, aux États-Unis le Latarjet sous arthro est connu et reconnu par tout le monde. La butée sous arthro a maintenant acquis ses lettres de noblesse et, depuis au moins 10 ans, je conseille aux jeunes d’apprendre à la faire aussi bien à ciel ouvert que sous arthro. Est ce que l’arthroscopie supplantera totalement et définitivement le ciel ouvert dans l’avenir ? Logiquement oui, comme pour la reconstruction du LCA, mais il faudra sans doute encore du temps.

A propos d'innovation, pouvez-vous nous parler de l'aventure Blueprint ?

Le preoperative planning en 3D a commencé avec Iannotti aux U.S.A. Il était venu nous faire une démonstration à la fin  des années 90 chez Tornier. Je l’avais écouté poliment, mais son système était une véritable usine à gaz, il fallait avoir un PhD avec soi pour faire la segmentation manuelle des os et ça prenait 3 à 4 heures pour chaque cas ; je n’avais pas été convaincu. En 2009 Praxim, qui était une Start-up travaillant sur la navigation, avait installé chez Pascal Boileau, dans son service à Nice, un ordinateur et un jeune ingénieur, Jean Chaoui venant de Syrie et ayant fait Télécom Bretagne. Le but était de développer un système de navigation pour les prothèses d’épaule. Pendant deux ans, ils ont travaillé au développement de cette navigation qui n’a  pas donné les résultats escomptés à la fois pour des raisons industrielles et économiques. L’expérience s’est arrêtée, mais Pascal avait repéré Jean Chaoui, ce jeune ingénieur qui ne parlait pas le même langage scientifique que nous : il connaissait la 3D, le numérique, le digital, alors que nous n'y connaissions absolument rien. Il avait développé un logiciel de segmentation automatique des os et Pascal me dit « Praxim va vendre Imascap – puisque la petite entreprise s’appelait déjà Imascap – car ce n’est pas rentable ; on devrait racheter la boîte avec Jean Chaoui et on pourrait développer autre chose autour de la 3D de l’épaule ». Nous avons longuement discuté avec Jean Chaoui et il nous a convaincu de tous les avantages des reconstructions automatiques en 3D ; nous avons racheté Imascap Pascal et moi avec nos propres deniers, et on a commencé à travailler avec Jean Chaoui pour développer et introduire l’épaule dans le monde virtuel de la 3D. C’est une aventure humaine faite de contacts, d’amitiés, qui a permis d’avancer,  développer et de créer. Nous avons enseigné l’épaule à Jean Chaoui, lui nous a enseigné la 3D et nous avons réussi à développer et sophistiquer la segmentation automatique des os et le preoperative planning en 3D à partir d’un scanner simple.  Nous nous sommes également rendu compte que cela pouvait avoir un rôle d’enseignement très important car nous-mêmes apprenions énormément en posant nos prothèses sur ordinateur.

Nous avons beaucoup développé Imascap, mais nous finançions tout nous-même, notamment trois ingénieurs, et cela devenait lourd à supporter. Nous avons recherché des financements et nous sommes naturellement tourné vers la société Tornier avec qui nous développions nos prothèses. C’était difficile car il n’y avait pas de solution pour monétiser le logiciel lui même. Nous avons finalement réussi à vendre une première licence d’utilisation du logiciel à Tornier pour la planification des prothèses anatomiques puis une deuxième licence pour les prothèses inversées. Ce logiciel est devenu BluePrint et s’est petit à petit imposé comme un outil nécessaire et indispensable pour poser les prothèses d’épaule de manière correcte. En 2015, nous avons eu l’idée de développer grâce à ce  logiciel des prothèses sur mesure, patient-specific, ce qui a beaucoup valorisé Imascap et permis la vente à la Société Wright-Tornier fin 2017 puis à la Société Stryker en 2020. Voilà l’histoire, une superbe aventure humaine, basée sur l’amitié et la collaboration entre un ingénieur informaticien surdoué et deux chirurgiens passionnés par l’épaule et la chirurgie.  

Qu’auriez-vous aimé inventer en chirurgie de l’épaule ?

Inventer n’est pas une fin en soi, c’est juste un moyen pour résoudre les problèmes. Avant cette étape il faut identifier le problème, l’analyser , le décortiquer jusqu’à ce que l’innovation ou l’invention s’impose d’elle même naturellement. Les études cliniques m’ont toujours passionné, l’analyse des échecs, des problèmes m’a toujours paru d’une grande richesse pour avancer. On ne progresse pas en rapportant 85% de bons résultats, on progresse en analysant les 15% qui vont moins bien. A partir de là, je peux dire que j’ai toujours pu faire tout ce que je voulais et je n’ai pas de regret. Bien sûr il reste encore beaucoup de problèmes à résoudre, beaucoup de choses à découvrir par les générations qui viennent.

Einstein disait « Beaucoup de gens pensent que c’est le cerveau qui fait les grands scientifiques, ils ont tort, c’est le caractère ». Innover du jour au lendemain avec une idée de génie, comme l’a fait Paul Grammont avec la prothèse inversée par exemple, c’est extrêmement rare. En revanche analyser une série de problème pour trouver une solution, tous les esprits bien préparés en sont capables. Paul Grammont était un génie, une exception mais il faut savoir aussi que beaucoup de ses inventions ont tourné court et ont été totalement oubliées. Pour l’immense majorité des orthopédistes, ce qui compte c’est analyser ce que l’on fait pour l’améliorer, éviter les complications, et c’est cette analyse qui est fabuleuse. Pourquoi  Blueprint a-t-il fait tout de suite tilt dans mon esprit ? Parce qu’on avait 50 % de glenoid loosening à 10 ans ! Peut-être parce que la version n’était pas bonne ou mal mesurée, parce qu’on posait mal les prothèses ? Il fallait trouver une autre approche et le preoperative planning virtuel en 3D en était une. L'innovation vient de cette analyse que nous avions fait préalablement de nos échecs sur la glène. En schématisant, c’est le glenoid loosening qui a donné naissance à Blueprint.

Parlons un peu des sociétés scientifiques qui vous tiennent à cœur.

La première société scientifique importante a toujours été pour moi la SOFCOT. C’était l’ADN dans le service de Dejour, on allait à la SOFCOT qui était la référence ; quand on écrivait un papier il fallait absolument le faire passer à la SOFCOT. Elle a toujours été la société mère des orthopédistes français. J’ai eu la chance d’en être élu Président il y a quelques années, ce fut un immense honneur et un vrai aboutissement dans ma carrière.

Ensuite, j’ai participé à la fondation de la SECEC, Société européenne de chirurgie de l’épaule et du coude, en 1987 avec Didier Patte, chirurgien de l’épaule à Melun dont j’étais très proche, qui m’avait pris un peu sous son aile. Lorsqu’il a créé avec Norbert Gschwend la SECEC, il m'a tout de suite nommé secrétaire général adjoint. Lui était secrétaire général et Gschwend était le premier Président. Cette société a beaucoup compté pour moi, j’ai participé à toutes les étapes de sa création et de sa vie. Cela m’a donné l’occasion de rencontrer des personnes du monde entier. A la mort de Didier Patte en 1989, j’ai été secrétaire général, et ai eu l'honneur d’en devenir plus tard le Président, ce qui a beaucoup compté pour moi.

Il y a enfin, au niveau national, la SFA qui a toujours été une très belle société ; j’aime beaucoup cette société très dynamique qui accorde beaucoup de place aux jeunes. Ils font également un très bon travail d’enseignement et de publication. Je n’ai pas pu m’investir dans la SFA, parce qu'à un moment il y a des limites à vouloir tout mener de front : la famille, les patients, le travail scientifique… 

Qu'en est-il des sociétés à l'étranger ?

Devenir membre international de l’AAOS, la prestigieuse American Academy n’est pas très difficile : il suffit d’y aller régulièrement. Par contre, devenir membre de la société américaine de l’épaule (ASES), est un véritable aboutissement. Je pense que ça doit être un objectif pour ceux qui se lancent dans une carrière scientifique: il faut avoir des rêves et celui-là en est un, une reconnaissance importante et la preuve d’un travail respecté par vos pairs. Nous sommes une dizaine de chirurgiens français à en faire partie.

Vous évoquez la gestion du temps , commencez-vous à lever le pied ?

Oui, parce que il y a un temps pour tout et il faut laisser la place aux générations suivantes. Il y a des quantités de choses que je n’ai jamais bien eu le temps de faire avant : du sport (vélo, ski), jouer aux cartes avec les amis , m’occuper un peu plus de la famille. Je garde mon activité scientifique avec les ingénieurs d’Imascap et Jean Chaoui pour continuer à développer le logiciel et les prothèses patient-specific mais je suis tranquillement en train de ralentir. Honnêtement cela ne me manque pas de ne plus descendre à la mine le matin à 6 h 30 au bloc, pas du tout ! En pleine activité, ma journée  débutait souvent à 4 heures. Je me couchais toujours tôt avec les enfants en général vers 21h30, 22 heures au plus tard. J’étais incapable de travailler efficacement le soir après le repas, par contre le matin, tout apparait plus simple, c’est un moment qui nous appartient, qui ne peut être volé par personne et qu’on ne vole à personne non plus car les enfants et l'épouse dorment...

Un conseil pour un jeune chirurgien de l’épaule qui viendrait vous voir en vous disant « ce que vous avez fait m'inspire, et je voudrais suivre vos traces » ?  Quelles sont les erreurs à ne pas commettre ?

Il y a 30 ans, on m'avait posé la même question. À l’époque, j’avais répondu un seul mot : « Travailler ! ». Cette question reste d’actualité même si les codes ont complètement changé de nos jours : je ne suis pas sûr que le conseil de quelqu’un de 70 ans soit perçu de la même manière par un jeune. Néanmoins il y a quand même des notions qui sont transgénérationnelles et je pense que la passion du travail, ou la passion ET le travail, sont les deux éléments qui sont la base de tout. Quelqu’un qui veut se lancer dans une carrière scientifique, qui souhaite faire plus qu’opérer et voir des malades en consultation tous les jours, doit d’abord publier, se passionner pour ce qu’il fait, ne pas avoir peur de travailler la nuit, pendant les vacances, les week-end etc…

Les voyages également sont indispensables, mais il n’y a plus besoin de le conseiller aux jeunes, ils ont plutôt tendance à le faire bien plus tôt que nous ne l'avons fait. Peut-être faut-il ne pas tomber dans l’excès inverse, ne pas penser qu’il n’y a que les voyages pour progresser.

Paru dans le numéro N°311 - Février 2022