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GILLE DAUTEL

Paru dans le numéro N°310 - Janvier 2022
Entretien consulté 1722 fois

GILLE DAUTEL

A la veille d'un tournant dans sa déjà longue et riche carrière, nous avons rencontré Gilles Dautel, infatigable pionnier de la chirurgie de la main.
Découvrez l'itinéraire d'un homme qui toujours met sa passion au service de la transmission.

Gilles Dautel, pouvez-vous nous présenter votre parcours ?

Je suis né dans le nord de la Meurthe et Moselle. Ma famille est originaire de la région de Longwy, près des frontières belge et luxembourgeoise. Je suis issu d’une famille qui n’avait aucune connexion avec le milieu médical : mon père était ingénieur dans la sidérurgie -ce qui nous a conduits à nous installer sur le site de Longwy- et ma mère était enseignante. Il n’y avait à ma connaissance dans les générations récentes de la famille aucun médecin, et mon choix de carrière constituait une nouveauté. J’ai fait toutes mes études secondaires à Longwy, à l’époque où la région était encore très dynamique, où la sidérurgie lorraine qui a depuis disparu était encore florissante. J'ai choisi de faire mon année de terminale scientifique au lycée Henri Poincaré à Nancy parce qu’à l’époque j’hésitais beaucoup entre choisir une orientation vers une école d’ingénieur pour suivre les traces de mon père, et une orientation vers les études médicales.  Pour conserver un maximum d'options, j’avais donc intégré le lycée Poincaré en me disant que je ferais peut-être une classe préparatoire.

Finalement, la réflexion au cours de cette dernière année d’étude m’a conduit à privilégier la médecine : j’avais constaté que mes collègues en classe de terminale avaient beaucoup plus de facilités dans les disciplines scientifiques que moi. Je n’étais pas vraiment un matheux pur et dur et donc cela a fini par emporter la décision et ma vocation de médecin finalement s’est concrétisée.
J’ai ensuite enchaîné sur la faculté de médecine de Nancy où j’ai fait tout mon cursus, non seulement les études médicales mais ensuite l’internat puis le clinicat. Je suis resté à Nancy pour toute la suite de ma carrière.

Pourquoi avez-vous plus spécifiquement choisi la chirurgie ?

À vrai dire, j'ai su dès le départ que je souhaitais faire de la chirurgie même si je ne l'avouais pas au début. J’ai commencé médecine car j'avais vraiment envie d’une sorte de synthèse entre une discipline scientifique -parce que j’avais quand même ce côté scientifique- et un côté plus manuel et technique. Le côté un peu artisanal de la discipline, qui existe encore aujourd’hui, me fascinait réellement. Même si notre environnement technologique ne cesse de se raffiner, il subsiste encore dans notre discipline un petit côté artisanal qui à l'époque a emporté la décision.

J’ai commencé les études de médecine avec cette vocation chirurgicale bien ancrée mais j’ai dû ronger mon frein pendant les premières années, parce qu’on est vraiment loin de la chirurgie en faculté de médecine. J’ai donc patienté jusqu’à ce que je puisse entrer dans le vif du sujet avec l’internat. Bien entendu, cette vocation qui était la mienne s'était construite, comme beaucoup de vocations, sur une conception imprécise et quelque peu subjective de ce que pouvait être le métier. Par chance, la réalité de la pratique chirurgicale s'est avérée correspondre assez bien à ce que j’avais envie de faire.

Vouliez-vous faire de la chirurgie de la main dès le départ ?

Ce sont les rencontres avec la discipline et les hommes qui m'ont conduit à faire de la chirurgie de la main. On se détermine au gré des stages, et le hasard a fait que mon deuxième stage d’interne était un stage de chirurgie de la main, après avoir commencé par un semestre de neurochirurgie qui m'avait beaucoup plu. Mon deuxième stage s'est déroulé dans le service des professeurs Michon et Merle. Le professeur Michon était un des fondateurs de la chirurgie de la main en France, et j’y ai découvert une spécialité que j’ai trouvée tout de suite incroyablement diversifiée.  Vu de l’extérieur, quelqu’un qui ne connaît pas la discipline peut se dire « c’est étriqué, la chirurgie de la main ; c’est un organe limité, ce doit être fastidieux et répétitif », mais c'est tout le contraire ! J’ai découvert une spécialité qui fait des incursions dans la chirurgie orthopédique, dans la chirurgie plastique, dans la microchirurgie nerveuse, dans la chirurgie vasculaire : c’était très varié. De plus, il y avait cette nécessité de la méticulosité du geste qui m’a toujours fasciné,  ce besoin de pratiquer une chirurgie où une grande précision est requise : le travail sous microscope opératoire imposait cette exigence du geste technique qui me séduisait beaucoup.

J’ai d'abord orienté mon internat essentiellement vers l’orthopédie, bien sûr, avec tout de même un stage dans le service de chirurgie plastique de Nancy à l'époque dirigé par le professeur Stricker, un grand nom de la chirurgie plastique en France. Puis le clinicat s'est très naturellement déroulé dans le service de chirurgie de la main, avec une parenthèse d’un peu moins d’un an que j’ai passée à l’étranger dans un service de chirurgie de la main américain. J'avais été orienté vers ce service par mon patron de l’époque, le professeur Michel Merle, qui avait des correspondants à San Francisco. J’y ai fait la rencontre d'un homme d’une stature exceptionnelle, le professeur Harry Buncke. Pour ceux qui ne sont pas familiarisés avec le domaine de la chirurgie de la main, c’est le père du transfert d’orteil ; c’est lui qui a réalisé le premier transfert d’orteil sur un singe en bricolant dans son garage, sa femme aux commandes de l’anesthésie. Il se lançait dans l’aventure des transplants d’orteil avec des instruments qui n’existaient pas encore, il lui fallait tout inventer, tout concevoir : les fils de suture, les instruments, le microscope, tout était à faire ! Il est reconnu comme étant le pionnier de la discipline. Cette année a été particulièrement enrichissante parce que je découvrais un service qui avait une renommée internationale, il recevait des patients de tous les États-Unis et de l’étranger. C’était extrêmement stimulant bien que, comme tous mes collègues venant d’Europe, je n’avais pas le droit de m’habiller au bloc opératoire : nous avions le droit de regarder mais pas de participer.

Toutefois, j’avais un accès illimité au laboratoire, et c’est là que j’ai forgé ma technique microchirurgicale. Quand je suis arrivé au labo d’Harry Buncke qui était un labo orienté sur les petits animaux (on travaillait sur les rats), on m’a gentiment demandé si je savais faire de la microchirurgie. Plutôt sûr de moi, j’ai répondu que oui : « Ah c’est très bien, on a besoin d’un microchirurgien qui soit déjà formé, tu vas travailler sur la transplantation du « Grand-Dentelé » libre chez le rat ». Je me suis rapidement rendu compte que mon bagage microchirurgical était loin d’être remarquable et que j’avais encore beaucoup à apprendre... Il faut comprendre que le Grand Dentelé du rat pèse environ un demi-gramme et que pour faire une triple anastomose, veineuse, artérielle et nerveuse sur un transplant de cette taille il faut vraiment un gros bagage technique ! J’étais sûr de moi mais à tort, et j’ai passé beaucoup de temps à apprendre, à roder ma technique microchirurgicale : ce fut une belle leçon d’humilité.

J’ai beaucoup appris à San Francisco. J’ai certes dû ronger un peu mon frein, Contraint à un rôle de strict observateur alors qu'à cet âge-là on a évidemment envie de mettre les gants et d’opérer, mais j’ai eu la chance de rencontrer ce grand monsieur, le professeur Buncke, qui à plus de 60 ans, mettait les gants pour aider ses fellows et ses internes à prélever des lambeaux libres.

A votre retour, vous avez débuté votre clinicat dans le service de chirurgie de la main des professeurs Michon et Merle. Comment était-il organisé ?

C’était l’époque où le service de chirurgie de la main de Nancy était encore situé sur son site historique de l’hôpital Jeanne d’Arc. L’hôpital Jeanne d’Arc était un ancien hôpital de l’armée américaine avec une architecture très particulière puisque les couloirs étaient larges, conçus pour que les jeeps puissent y circuler. On avait cet avantage incroyable de jouir d'une unité de lieu géographique, c’est-à-dire qu’on avait tout sur place. Nous étions les seuls utilisateurs du bloc opératoire avec 5 salles : 4 de chirurgie froide et 1 de chirurgie septique en accès « libre ». Il n’y avait jamais aucun problème pour accéder aux salles, jamais aucune limitation en termes de matériel ou de ressources humaines. On avait pléthore d’anesthésistes, c’était une période d’abondance et d’autonomie avec un grand confort d’exercice. Le service de rééducation fonctionnelle, qui est un outil indispensable pour le chirurgien de la main, était localisé sur le même site géographique.

C’était une structure certes un petit peu étonnante du point de vue architectural en raison de ses racines historiques, évidemment un petit peu vétuste, mais incroyablement performante. On ne peut sans doute plus de nos jours avoir un hôpital dédié à la chirurgie de la main et organisé pour cela ; avec le recul je me rends compte à quel point cette structure était privilégiée.

À mon retour des États-Unis le professeur Michon était en fin de carrière. C'était une figure nancéienne, fondateur de la spécialité avec Villain à Paris, et surtout un visionnaire qui avait su avant les autres voir quel était le potentiel de cette jeune discipline qu’était la chirurgie de la main et croire à son autonomisation possible. Il était en pleine passation de pouvoir au bénéfice du professeur Merle, qui était chef de service. Le professeur Merle était doté d'une forte personnalité et du dynamisme nécessaire pour promouvoir la discipline et le service.

Etant donné ce contexte de passage de flambeau, en partant à San Francisco aviez-vous en tête la construction de votre carrière ?

La microchirurgie de reconstruction connaissait une flambée évolutive avec une espèce d’effervescence technique et universitaire : il y avait des nouveaux lambeaux qui sortaient presque tous les mois, de nouveaux sites donneurs, la littérature était extrêmement prolifique, les techniques et le matériel évoluaient et tout le monde sentait à l’époque que la chirurgie de la main allait s’enrichir de tous ces acquis. Quand Michel Merle m’a envoyé chez Buncke, c’était avec l'intention de me confier le développement de cet outil microchirurgical au service de plusieurs disciplines. On sait très bien que désormais toutes les disciplines chirurgicales se sont approprié cet outil qu’est la microchirurgie.

Cette "mission" illustrait la dimension hospitalo-universitaire que prenait votre carrière, avec en filigrane l'enseignement, la mise en place d'une école...

Au début je n'avais pas cette arrière-pensée. J’étais vraiment comme tous mes collègues, comme tous les jeunes chefs de clinique : j’avais cet enthousiasme pour le métier et l’envie d’acquérir le plus de connaissances possibles dans le temps imparti qui était celui du clinicat. Mais ensuite, plus j’approchais la fin de mon cursus, plus je me disais que la chirurgie impliquante se faisait là, à l’hôpital, en particulier dans les structures hospitalo-universitaires. C’est là qu’on recevait les patients compliqués, que se faisait la chirurgie engagée et par conséquent j’avais très envie de rester ; je ne me voyais pas m’installer en ville pour faire une chirurgie qui aurait été un peu en retrait du point de vue de l’exigence technique et de l’intérêt des cas à traiter.

Quand on m’a dit que je pouvais peut-être imaginer rester à l’hôpital je ne me suis pas posé la question parce que c’était là qu’on se situait au cœur de l’action, c’est en tout cas l’impression que j’avais à l’époque. Si on avait envie d’en découdre -et j’avais vraiment envie d’en découdre- c’est là qu’il fallait être, c’était évident. Michel Merle m’a dit que je pouvais si je travaillais faire une carrière hospitalo-universitaire et je n’ai pas hésité une seule seconde…

Il y a une chose représentative de cette envie d'en découdre, cette volonté de transmission et de construction d'une école : le "Merle-Dautel". Il y a peu d'ouvrages de ce type, il a longtemps fait figure de Bible pour la chirurgie. Comment ce projet est-il né ?

Là encore, tout s’est fait assez naturellement parce qu'en étant un des rares services hospitalo-universitaires entièrement tournés sur la discipline, nous avions une fonction, une mission et une vocation d’enseignement pour le service. Nous organisions de notre côté des sessions d’enseignement, des cours, des symposiums et on essayait de publier autant qu’on pouvait, mais nous avons compris qu’il fallait porter par écrit de manière durable la philosophie du service en matière de prise en charge de ces patients. Tout naturellement le premier volume s’est orienté vers la traumatologie, parce qu’à cette époque nous étions littéralement submergés par la grosse traumatologie. Il faut se replonger quelques décennies en arrière, à une époque où la prévention n’était pas ce qu’elle est aujourd’hui ; nous étions à Nancy au cœur d’un bassin où il y avait beaucoup d’industries du bois et les bassins industriels de la région étaient encore actifs. Par conséquent nous avions un flux ininterrompu de grands traumatismes de la main qui se déversait sur l’hôpital Jeanne-d’Arc et constituait le cœur de notre activité en urgence. Je conserve un souvenir très net du rythme de gardes qui était littéralement épuisant parce que nous étions beaucoup moins nombreux en termes de chefs de clinique qu’aujourd’hui dans le service, et par conséquent les gardes étaient très chargées et très fréquentes. C’est là qu’est née l’idée de ce livre réalisé en duo avec Michel Merle : l’objectif était de rédiger un ouvrage de référence auquel on pourrait renvoyer tous les jeunes collaborateurs qui passaient dans le service en leur disant « il faut que vous vous imprégniez du contenu de ce livre qui va être votre fil conducteur pendant votre passage comme interne puis chef de clinique ». Nous nous sommes attelés à sa rédaction, c’était une période assez dense parce que mener de front le clinicat et la rédaction de cet ouvrage était très chronophage.

Malgré cette importante charge de travail, quel est l'aspect de cette collaboration qui vous a le plus marqué ?

Michel Merle était un homme pressé, et il fallait aboutir dans des délais très courts : nous avions un peu de pression... L'ouvrage a été bouclé en deux ans, et a connu de nombreuses éditions en langues étrangères : espagnol, portugais, allemand et plus récemment en anglais. Au cœur de ce travail acharné, j'ai plus particulièrement apprécié le travail de compilation que nous avons entrepris dans l’énorme stock d’images que nous avions accumulées au fil des années. Notre service possédait une véritable culture de l'accumulation iconographique, d'autant plus que la discipline s'y prête car on peut aisément illustrer par des photographies l'avant, l'après et même les étapes chirurgicales. A l'époque le numérique n'existait pas, et nous avons travaillé sur des diapositives tirées de clichés argentiques pour les intégrer dans l'ouvrage, ou servir de base pour les illustrateurs qui ont travaillé à la mise en images des techniques. Cet exercice de style a été pour moi particulièrement enrichissant.

Revenons sur la suite de votre parcours...

Au moment où l’on m’a proposé de suivre une carrière universitaire, il n’y avait pas vraiment de poste disponible en chirurgie de la main adulte mais en revanche il y avait une opportunité pour intégrer la filière pédiatrique. Nous nous sommes dit qu’il fallait saisir cette opportunité, car c’était le moyen de développer simultanément une chirurgie de la main de l’enfant qui n’était pas encore arrivée à maturité à Nancy. J’ai donc entamé une étape de ma carrière où je partageais mon temps entre l’hôpital d’enfants de Brabois rattaché au service d’orthopédie pédiatrique, et l’hôpital Jeanne-d’Arc pour essayer de contribuer à développer la chirurgie de la main des enfants. Il est vrai que quand on possède un bagage microchirurgical, on trouve des champs d’application incroyables en chirurgie de la main de l’enfant.  Par exemple, la chirurgie des malformations congénitales demande beaucoup de méticulosité quand on opère un petit de moins d’un an, que ce soit pour la chirurgie du plexus brachial obstétrical ou bien la chirurgie des malformations graves que l’on réalise souvent avant le premier anniversaire. Le fait d’avoir l’aisance technique apportée par la pratique de la microchirurgie constitue un gros avantage Lorsqu’on s’attelle à la chirurgie de la main chez des patients de cet âge.Démarrer ce nouveau champ d’activité a été une véritable source de satisfaction professionnelle et venait encore enrichir la palette de ce que je pouvais faire au quotidien.

Cette activité multisite a connu un changement récemment, à la fermeture de Jeanne d'Arc. Quelles en sont les raisons ?

Nous avons effectivement connu il y a onze ans ce bouleversement dans notre carrière. Le CHU de Nancy, qui menait une politique de fermeture des sites satellites dont l'entretien coûtait trop cher a d'autorité décrété la fermeture de Jeanne d'Arc. L'activité de chirurgie pédiatrique est restée attachée à l'hôpital d'enfant de Brabois, et elle doit le rester parce que quand on gère la chirurgie des petits, de toute évidence, cela doit être fait dans un hôpital pédiatrique avec un environnement qui est celui de la pédiatrie, avec des anesthésistes rompus à la prise en charge des petits, et des structures adaptées à l’hospitalisation des enfants. Il n’y a aucun doute sur le fait que ça doit se faire dans un hôpital pédiatrique ; la chirurgie de l’adulte de plus de 16 ans se fait, elle, au centre chirurgical Émile Gallé qui est un site situé dans Nancy intra-muros, contrairement à Jeanne d'Arc qui était localisée à Dommartin, à une vingtaine de kms de Nancy.

Ma carrière de chirurgien de la main versant pédiatrique s’est poursuivie au sein du service de chirurgie infantile orthopédique dirigé par le Pr Pierre Journeau. Dans un service de pédiatrie, le champ d’action d’un chirurgien de la main, dépasse le seul domaine des malformations congénitales de la main. Par exemple la microchirurgie devient un outil précieux pour le temps de reconstruction osseux après exérèse de tumeurs osseuses malignes chez l’enfant, et c’est un domaine où la collaboration avec Pierre Journeau a été particulièrement fructueuse et agréable.

Comment est organisé le service à Emile Gallé ?

Le centre chirurgical Émile Gallé est un hôpital avec deux services : un service d’orthopédie dirigé aujourd’hui par le Pr François Sirveaux, et un service de chirurgie de la main. Nous nous partageons le bloc opératoire et les structures d’hospitalisation et de consultation. Les deux services sont individualisés, mais les structures comme le bloc sont mutualisées.

Je me suis battu toute ma carrière pour garder un accueil différencié des urgences de la main sur site. A Nancy comme partout ailleurs il y a un sas d’urgence généraliste qui accueille le tout-venant de la traumatologie et des urgences chirurgicales en général, mais je me suis bagarré jusqu’à aujourd’hui pour faire en sorte que les urgences de la main restent sur un site à part, autonome, avec un bloc dédié à cette activité. Quand j’en discute avec les collègues d'autres établissements, tous ceux qui doivent intégrer leur activité d’urgence main dans un bloc pluridisciplinaire me disent combien il est parfois difficile de trouver les ressources en salles et en personnel pour intégrer des urgences main dans un bloc qui est déjà chargé par une traumatologie plus lourde. Évidemment, dans notre discipline, il y a beaucoup de petits gestes, de la petite traumatologie, de la « bobologie » comme on la qualifie parfois, mais il y a aussi de temps en temps de gros traumatismes, des amputations, des replantations, des fracas de membres qui ne peuvent pas souffrir d’attendre et c’est donc un gros avantage d’avoir un bloc accessible H24 pour prendre en charge ces patients.

L'activité SOS Main a donc été maintenue après le départ de Jeanne d'Arc ?

Le SOS main au centre chirurgical Emile Gallé est le SOS main historique qui a déménagé de Jeanne-d’Arc : il n’a jamais cessé d'être opérationnel. Mes assistants chefs de clinique prennent aussi des gardes pour faire fonctionner le SOS main enfants puisqu’en dessous de 16 ans les urgences sont dirigées vers l’hôpital d’enfants : il y a une deuxième liste d’astreinte pour cela. Pour l’instant notre structure est la seule labellisée SOS main sur la ville. A l’échelon de la région, le SOS-Mains du CHU reste la seule structure labellisée assurant la continuité de la prise en charge 24H /24. C’est à la fois un avantage, mais aussi une grosse charge parce que le flux de patients est ininterrompu, et la part d’urgence dans notre activité n’a cessé d’augmenter ces dernières années. C'est une servitude également parce que cela implique qu’il faut garder une salle dédiée à la prise en charge des urgences, qui ne fonctionne que pour cela et dans laquelle on s’interdit de programmer la moindre activité réglée parce qu'elle est nécessaire pour absorber un flux d’urgences qui est important. Nous jouons un rôle de recours régional, en soutien des structures alentour qui sont parfois en difficulté.

Vous avez su conserver les urgences de la main à l'hôpital, mais dans de nombreuses villes, l'activité de SOS Main a quitté l'hôpital pour intégrer le libéral. Pensez-vous que cela aura un impact sur la formation, qui est si importante à vos yeux ?

Je crois effectivement que la formation de nos internes et chefs dépend beaucoup de cette activité d’urgence ; c’est là que je me suis formé en accueillant des urgences, et c’est là qu’ils se forment encore aujourd’hui. Donc oui, absolument, la présence dans un CHU d’une structure d’accueil des urgences main est un outil extraordinaire de formation des jeunes chirurgiens. Le SOS main est à l’hôpital public à Nancy, il est au CHU : c’est un atout considérable pour la discipline. Malheureusement, nous éprouvons à l’évidence des difficultés croissantes à le faire fonctionner, pour des questions que tout le monde connaît : ressources humaines, ressources en salles, ressources financières. La situation est beaucoup plus complexe aujourd’hui de ce point de vue qu’elle ne l’était à mon début de carrière.

Si demain tous les SOS main sont dans le secteur libéral, comment va-t-on former les jeunes chirurgiens -en particulier les chirurgiens de la main- aux urgences et à la chirurgie de la main en général ? On fait ses armes, dans toutes les disciplines, en pratiquant la traumatologie qui est extraordinairement exigeante. Le jour où toutes ces structures pour des raisons diverses et variées basculeront dans le secteur libéral, la formation sera en grande difficulté. Nos collègues du libéral revendiquent d’y participer, à juste titre, mais je pense que pour l’hôpital public voir disparaître les uns après les autres les SOS main est une perte de chance en termes de formation.

La réputation établie de votre service ne vous a-t-elle pas protégé des restrictions structurelles ?

Malheureusement non. Je découvre un peu tard qu’au sein de cette énorme machine qu’est le CHU, la performance des équipes et des praticiens, la réputation d’excellence d’un service ne protège malheureusement pas contre les vicissitudes de la vie hospitalière. Dans la période de pénurie chronique de personnel soignant qui est la nôtre actuellement, le principe de mutualisation joue à plein au sein des services de chirurgie du CHU. Peu importe que notre service de chirurgie de la main soit parvenu à construire une équipe de soignants soudée et peu impactée par l’absentéisme : L’administration vient ponctionner en chirurgie de la main le personnel soignant qui fait défaut ailleurs pour permettre à d’autres services plus touchés par cet absentéisme de continuer à fonctionner. Du côté des praticiens la pénurie de moyens est également dramatique. C’est le cas en anesthésie, discipline pour laquelle le CHU ne parvient plus à recruter de jeunes praticiens. Tous ceux qui terminent leur formation au sein de l’établissement le quittent pour poursuivre leur carrière dans d’autres structures. Nous fonctionnons à grand-peine avec des ressources très contraintes, et les équipes sont renforcées ponctuellement par des remplaçants venant « faire des piges ». Ces maigres ressources restantes sont utilisées pour accomplir les missions de recours obligatoires du CHU. Lorsque la traumatologie, la cancérologie, la chirurgie nerveuse de recours ont été effectuées, il reste bien peu de ressources humaines disponibles pour s’attaquer à la chirurgie programmée. Notre aptitude à former les jeunes praticiens dans ce domaine électif est donc en train de diminuer, car le volume de cette chirurgie que nous sommes capables de traiter diminue lui aussi. Enfin le fait de fonctionner avec des équipes à « géométrie variable », reposant sur le recrutement aléatoire de remplaçants rend l’exercice de la programmation chirurgicale particulièrement ardu. Impossible de prévoir une intervention à 3 mois de distance, lorsqu’on ignore tout de nos ressources en anesthésistes, et en personnel soignant à cette date. Nos patients sont renvoyés d’une date de reprogrammation à une autre et finissent par se lasser, essayant de trouver hors du CHU un autre interlocuteur susceptible de les opérer. Bien entendu nous payons là le prix des vagues successives de COVID, mais avec un impact démultiplié par le fait qu’elles touchent de plein fouet des établissements qui ont mené durant des années, à marche forcée, une politique drastique de réduction de voilure ! Ces difficultés —et d’autres— me conduisent à « jeter l’éponge » et j’ai pris la décision il y a quelques mois de mettre un terme à ma carrière au sein du secteur public hospitalier.

Où allez-vous vous installer ?

J’ai fait valoir mes droits à la retraite à partir du 1er février 2022 et je rejoins un cabinet de groupe où travaillent trois où de mes anciens assistants ! Ils m’accueillent avec gentillesse et je les en remercie. Mon objectif n’est pas du tout d’en découdre avec l’hôpital, je tiens à le souligner. L’hôpital m’a donné une carrière incroyable et j’ai beaucoup de gratitude pour l’institution. Mais en fin de carrière, j’ai envie de travailler de manière sereine, à l’abri du tumulte hospitalier…

Une des missions du CHU est la recherche, qu'elle soit clinique ou fondamentale. Quels ont été vos centres d'intérêt dans ce domaine tout au long de votre carrière ?

Assez naturellement, au retour des États-Unis, j’avais la fibre microchirurgicale et l’envie de mettre en pratique ce que j’avais connu pendant une année là-bas en tant que spectateur.  Cela a contribué au développement de la microchirurgie à Nancy avec l’utilisation de tous les sites donneurs qui apparaissaient les uns après les autres ; il y avait un tel potentiel de malades que l’on trouvait facilement des indications pour tous ces lambeaux libres. Ensuite, pendant la partie pédiatrique de mon activité, cet outil s’est transposé au traitement des malformations congénitales et nous avons fait des transplantations d’orteils chez des enfants qui naissaient avec des agénésies ou des arrêts amniotiques de développement. Le prélèvement sur le pied d’unités tissulaires destinées à la reconstruction de la main s’est beaucoup développé durant ces années et c’est à cette période que les transferts partiels, sont arrivés à maturité, avec par exemple l’utilisation de transferts articulaires vascularisés pour reconstruire les articulations digitales. J’ai longtemps été complètement immergé dans une activité microchirurgicale très dense, chez les enfants et les adultes, et cela a constitué le fil conducteur de la première partie de ma carrière. Il y a eu ensuite l’efflorescence de la chirurgie du poignet.

Avec Nicolas Pauchard, puis avec Lionel Athlani, en partenariat avec la société Arthrex, nous avons beaucoup travaillé à développer la « SLIC procédure », une ligamentoplastie destinée à traiter à ciel ouvert les instabilités scapho-lunaires statiques et dynamiques. Sans prétendre avoir trouvé la solution ultime de reconstruction de ces instabilités, nous avons essayé d’ajouter une pierre à l’édifice et d’enrichir l’arsenal technique dédié au traitement—particulièrement difficile— de cette entité. Dans cette démarche nous avons été à la fois aidés et stimulés par nos collègues radiologues. A Nancy l’équipe d’imagerie ostéo-articulaire du Pr Alain Blum a développé une incroyable expertise dans l’imagerie dynamique de ces instabilités du carpe en utilisant le scanner « 4D ». Cela nous a permis de progresser dans l’analyse préopératoire de nos patients, mais aussi d’étudier la pertinence de nos reconstructions en post-opératoire.

Un peu plus tard, nous nous sommes investis, toujours avec Lionel Athlani,  dans les techniques de modélisation informatisées pour la correction des cals vicieux du radius distal, en partenariat avec la société Newclip. Désormais le chirurgien peut disposer au jour de la chirurgie de guides de coupe et d’un modèle 3D du greffon d’interposition idéal pour une correction optimale qui a été calculée et modélisée à partir du scanner du poignet affecté et du poignet controlatéral servant de référence. Ces corrections qui étaient effectuées à main levée par le passé ont beaucoup gagné en précision. Demain nous disposerons peut-être de plaques sur mesure, confectionnées à partir des mêmes données scanographiques complétant l’arsenal de la prise en charge « computérisée » de ces cals vicieux. Les champs d’application de ces techniques de modélisation pré-opératoire sont innombrables. Tous ces travaux sur le poignet ont été menés avec le Dr Lionel Athlani, constituant la colonne vertébrale d’un parcours universitaire qui le conduira à devenir le prochain PU du service.

La chirurgie de la polyarthrite rhumatoïde a été aussi un centre d’intérêt : nous avons connu avec les autres praticiens du service dont François Dap, qui est le deuxième PUPH du service, un début de carrière avec un énorme volume de patients atteints de polyarthrite rhumatoïde grave. La période des biothérapies est ensuite arrivée, qui a considérablement modifié le recrutement, et les formes graves ont non pas disparu mais beaucoup diminué en volume. Nous avons tout de même continué à travailler dans ce domaine : c’est une chirurgie qui est toujours en évolution, il y a de nouvelles techniques qui apparaissent, des implants nouveaux, des techniques de reconstruction des parties molles, etc. Récemment nos derniers travaux en anatomie ont porté sur la conception d’une technique de ligamentoplastie « spirale » capable de contribuer à la correction des grandes déviations en coup de vent cubital dans les formes graves de polyarthrite. Dans ces formes graves les parties molles restantes, et en particulier les structures ligamentaires contrôlant la stabilité des MCP sont d’une qualité médiocre voire totalement absentes. Il s’agit donc d’une stratégie de reconstruction de ces structures ligamentaires visant non pas à reproduire l’anatomie mais plutôt à créer une structure ligamentaire « supplémentaire », s’opposant pas son trajet à la récidive de la déformation initiale.

La microchirurgie est également devenue un outil de reconstruction pour les grandes résections osseuses après exérèse tumorale. Nous avons collaboré avec Pierre Journeau à l’hôpital d’enfants et avec les orthopédistes sur ces grandes pertes de substance osseuses qui sont soit traumatiques, soit le résultat d’exérèses carcinologiques.

Dans ce contexte, notre stratégie actuelle consiste à combiner allogreffe osseuse et péroné vascularisé, pour essayer de cumuler les avantages mécaniques à court terme de l’allogreffe et ceux à long terme du péroné vascularisé.s

Dans cette diversité qui caractérise votre spécialité, l'arthroscopie a-t-elle trouvé une place ?

Je me souviens des premières tentatives d’arthroscopie du poignet que nous avions effectué dans le service. Nous nous contentions de placer une optique dans la radio-carpienne et d’essayer de reconnaître les structures anatomiques. Depuis cet outil qu’est l’arthroscopie s’est raffiné et désormais il devient possible d’intervenir chirurgicalement par voie endoarticulaire. Nos jeunes chefs de cliniques ont donc incorporé à leur bagage technique de nombreuses techniques arthroscopiques dont par exemple le traitement des pseudarthroses du scaphoïde, technique inimaginable il y a seulement quelques années. L’arthroscopie a en commun avec la microchirurgie la nécessité d’un apprentissage spécifique. Vous pouvez être le meilleur chirurgien « conventionnel » mais vous trouver gauche lorsqu’il s’agit d’opérer sous microscope ou en endoarticulaire. Dans un cas comme dans l’autre un apprentissage spécifique est nécessaire et les outils modernes de simulation sont maintenant à la disposition des jeunes générations pour les aider à se former. 

Avec cette charge de travail importante, trouvez-vous le temps de vous impliquer dans les sociétés scientifiques ? Lesquelles sont importantes à vos yeux ?

Je me suis beaucoup impliqué depuis le début de ma carrière dans deux sociétés. Le GAM d'abord, qui était un petit groupe de microchirurgie assez confidentiel qui regroupait des chirurgiens de différentes spécialités. On y trouvait des plasticiens, des orthopédistes, des chirurgiens de la main, parfois des neurochirurgiens. Ensuite il y a la Société française de la chirurgie de la main dont j’ai été un auditeur constant au cours de ces dernières années. C'est une société très active et qui a vu apparaître toutes les nouvelles facettes de la spécialité que j'ai mentionnées plus tôt. C’est une des difficultés de la chirurgie de la main : vous ne pouvez pas faire tous les congrès de chirurgie de la main, de chirurgie plastique, d’orthopédie. Il faut choisir, et je me suis donc concentré sur la Société française de chirurgie de la main tout en faisant des passages ponctuels dans les autres disciplines.

Au niveau international, j’ai longtemps été un auditeur assidu de la Société américaine car j'y retrouvais des personnes que j’avais côtoyées pendant mon passage aux États-Unis. Il existe deux sociétés américaines, j’allais à l’ASSH, American association for surgery of the hand, qui tient des congrès annuels dans différentes villes.

Existe-t-il une grande différence entre les sociétés françaises et les sociétés américaines ?

J’ai toujours été impressionné par les moyens que les Américains sont capables de consacrer à la recherche. Faire de la recherche chirurgicale en France est un peu ingrat en comparaison : on travaille avec des bouts de ficelle, il est très compliqué de trouver des ressources. Qand on regarde ce qui se passe dans le laboratoire de recherche de chirurgie de la main de la Mayo clinic, par exemple, on ne peut qu'être impressionné par l’énormité de la machine, les moyens humains, matériels, ce bulldozer qui avance tous les jours. Nous ne sommes pas près de pouvoir reproduire cela en France, en tout cas pas dans la situation que l’on connaît actuellement. Nous sommes sensés mener cette triple mission de soin, d’enseignement et de recherche, mais faire de la recherche autre que clinique quand on est chirurgien est compliqué. Nous avons la chance d’avoir à Nancy un laboratoire d’anatomie qui fonctionne bien dont l'accès est facilité par notre doyen ; je m'y rends le plus souvent possible avec mes assistants, mais cela n’a quand même rien à voir avec un gros laboratoire institutionnel de recherche chirurgicale comme peut en trouver outre-Atlantique...

C’est une situation quelque peu ironique : quand on lit le livre biographique des frères Mayo, fondateurs de la Mayo Clinic, on constate qu'ils sont venus se former en Europe, en particulier à Paris. La roue a tourné, ils sont venus chercher leur bagage chirurgical à l’époque chez nous, l’ont exporté aux États-Unis puis les moyens ont suivi et ils ont développé ce qui est maintenant la Mayo clinic et les outils de recherche qui vont avec. Nous avions le savoir-faire technique, et je pense qu'on l’a toujours : les chirurgiens français n’ont pas à rougir de leur bagage technique, au contraire, car il est nourri par un très grand volume d'activité. C’est une chose qui m’avait surpris aux États-Unis : j’arrivais avec mon petit bagage de jeune chef en France, mais j’avais beaucoup plus opéré que mes collègues américains du même âge ; je les trouvais peu expérimentés.

Je pense qu’en termes de bagage technique nous n'avons vraiment pas à rougir, mais en termes de moyens pour l’hospitalisation, pour la prise en charge clinique et pour la recherche la différence est plutôt cruelle !

Malgré le grand volume d'activité dont vous avez parlé, reste-t-il de la place pour des passions ?

Je dois avouer que je suis un hyperactif chronique, ce qui a le don parfois d’agacer mon entourage familial. La pratique sportive est à la fois un exutoire et une échappatoire et elle prend de plus en plus de place au fil des années car je ressens la nécessite « d’entretenir la mécanique ». En la matière je suis un « touche à tout » qui aime bien passer d’une discipline à l’autre, de la natation au vélo, de l’aviron au kite-surf ou à la chasse en apnée, en acceptant de ne jamais performer dans aucune de ces activités !

Et puis je suis de longue date un pianiste amateur, et je trouve au fil des années que les passerelles sont incroyablement nombreuses entre la pratique instrumentale et la chirurgie : dans un cas comme dans l’autre il faut polir le geste par la répétition…

Paru dans le numéro N°310 - Janvier 2022