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FREDERIC DUBRANA

Paru dans le numéro N°315 - Juin / Juillet 2022
Entretien consulté 159 fois

FREDERIC DUBRANA

A l'occasion du congrès de la SOO nous avons rencontré Frédéric Dubrana, un homme aux passions et aux engagements éclectiques. Dans cet entretien il nous narre, au fil des rencontres et des amitiés, ses vies de chirurgien, de philosophe, d'humaniste. Les vies d'un incurable curieux.

Frédéric Dubrana, quel a été votre parcours de formation médicale ?

J’ai fait mon externat à Toulouse, et j’ai eu la chance de travailler au centre Paul Dottin. Le centre Paul Dottin est un centre créé par l’ASEI, qui s’occupait d’enfants infirmes et handicapés.

Je voulais faire pédiatrie depuis mon externat, et les deux stages passés au centre Paul Dottin m’avaient enthousiasmé. Je m’étais dit « je vais faire pédiatrie ou chirurgie de l’enfant ». Quelque chose d’assez extraordinaire s’est passé : c’était le nouvel internat, je pars donc 6 mois en médecine générale. J'étais interne de gynécologie à Foix et l’interne première année qui était en chirurgie orthopédique à Foix était Jérôme Sales de Gauzy qui venait d’être nommé comme interne à Toulouse, ce qui représentait pour tous les étudiants le Graal. Jérome, qui voulait faire chirurgie pédiatrique, m’a conforté dans mon idée - peut être par mimétisme - de faire orthopédie pédiatrique.

Je crois que j’étais très mauvais en géographie à l'époque, et j'ai commis une erreur incroyable : je me suis trompé de région ! En effet, je voulais aller à Rouen car en 1983, il y avait un interne de pédiatrie – je voulais vraiment faire de la pédiatrie – qui s’appelait Philippe Augoyard. Cet interne de pédiatrie a été otage en Afghanistan en 1983 pendant 5 mois, et régulièrement des reportages étaient diffusés à la télévision sur Rouen (qui est une très belle ville) et Philippe Augoyard. Philippe avait eu un procès sommaire à Kaboul ; il avait été accusé – c'est quelque chose d’extraordinaire quand on y pense maintenant – de donner de l'espoir... L’espoir, qui pour les talibans était une arme plus dangereuse encore que les fusils. Philippe Augoyard est maintenant pédiatre quelque part dans le sud de la France. Je ne l’ai jamais rencontré mais grâce à lui je me suis rêvé médecin à Rouen.  Pour moi Rouen c’était l’ouest de la France, j’en étais persuadé...

Je n’avais jamais dépassé Nantes, j’ai passé tous les concours du sud de France et celui de l’ouest. Ce n'est qu'après coup que je me suis aperçu que Rouen n’était pas dans les villes de l’inter-région de l’ouest... Il fallait tout de même que je choisisse une ville pour faire de l’orthopédie pédiatrique : c’est Pierre Lebarbier, le chirurgien pédiatre de Toulouse que j'étais allé voir à ce moment-là, qui m’a dit : "il y a deux villes qu’il faut prendre si tu veux faire orthopédie pédiatrique : Tours en numéro un chez  Bernard Glorion (qui était l’ancien président du conseil national de l’ordre) et en numéro deux Bernard Courtois, à Brest".

Le jour du choix, ça a été simple et vite fait : nous étions une cinquantaine d’internes en chirurgie et on choisissait tous ensemble. Les deux premiers ont pris Tours, je n’en revenais pas ! Tours n'étant plus disponible, je devais être dans les 25e, j’ai pris Brest. J'étais le premier à prendre Brest et toute la salle m’a applaudi. Je suivais en toute confiance ce que m’avait dit Pierre Lebarbier et je ne l’ai jamais regretté, parce que Monsieur Courtois était un homme admirable, un grand patron d’orthopédie adulte, qui était en fait était un orthopédiste pédiatre de formation. C’est de cette façon que j’ai atterri à Brest, et j’ai eu une chance inouïe car Courtois qui était très ouvert nous incitait à quitter Brest et voyager.

J’ai pu partir en troisième année d’internat chez Jean Marie Cloutier à l’hôpital de Saint-Luc à Montréal. J’y ai passé six mois admirables, car Jean-Marie était un homme heureux, naturellement sympathique.   Il avait deux collaborateurs, Luc Pilon et Pierre Sabouret avec qui, je m'en souviens encore, on allait jouer au golf ; pendant six mois j’ai pu dormir chez un couple qui m’avait très gentiment laissé leur appartement en dessous de chez eux. Ce furent six mois de plaisir à découvrir le Canada, la chirurgie canadienne et l’esprit canadien qui ne m’ont jamais quitté. Ce fut une très belle aventure humaine.

Mon deuxième voyage a été un choc pour moi : six mois à Lyon chez le patron Henri Dejour. C'était déroutant, car je quittais une formation chirurgicale "golfique" pour une formation chirurgicale académique, c'était un peu comme passer des scouts à la Légion étrangère.  Au cours de ces six mois j’ai rencontré David Dejour, Laurent Nové-Josserand, Michel Bonnin, Tarik Ait Si Selmi, Jean Claude Panisset et Dominique Casalonga. Certains débutaient d’autres étaient plus vieux… J'ai donc passé six mois avec une équipe d’internes extraordinaire. De cette formation je conserve un souvenir inoubliable et une grande connaissance chirurgicale, mais au fond de moi je me disais :  « comment font-ils, les pauvres, pour supporter une telle pression ? ». Jean Claude et tous les autres voulaient être chefs, ils arrivaient très tôt le matin et partaient tard le soir ; ils travaillaient  même le dimanche, je n’en revenais pas !  J’avais dit à Panisset « pour que je vienne le dimanche, il faudra que le patron me le demande, sinon je ne le ferai jamais ». Il ne me l’a jamais demandé. Eux, ils allaient le dimanche faire le staff, préparer les colloques et les journées lyonnaises… À Lyon Sud j'ai tout appris : la rigueur, les indications. J’ai appris la souffrance, moi qui ne tremblais jamais. Les fois où Henri Dejour m’aidait  je tremblais comme une feuille. Il a dû se dire « qu’est-ce qu’il est nul ce Dubrana, ce n’est pas possible, il a Parkinson ! »  J’ai côtoyé également Philippe Neyret qui a été l’une des plus belles rencontres de ma carrière. Il souffrait beaucoup et travaillait en continu ! C’est devenu un ami qui m’a aidé à bâtir ma carrière universitaire.

J’ai eu la chance de partir dix-huit mois en aide technique pour le service militaire. Je ne suis pas parti chez n’importe qui : je suis allé à l’institut Kassab à Tunis. Le patron s’appelait Mohamed Kassab et, malheureusement, il est décédé six mois avant mon arrivée.  Kassab était un ancien interne de Paris puis chef de clinique de Paris, il avait traduit avec M. Martini d’Alger (en 1965) le livre sur la poliomyélite d’Antonio Mezzari (un conseil : lisez le car il est toujours d’actualité, il constitue la base de la chirurgie fonctionnelle). Kassab était le grand nom de l’orthopédie nord-africaine, un chirurgien hors normes. Quand je suis arrivé, le professeur Slimane lui avait succédé. J’ai été accueilli par Michel Chammas que j’ai remplacé car il repartait sur Montpellier. J’ai fait dix-huit mois à Tunis (chez Maher Ben Gachen et Mongi  Zlitni), c’était une grande école de chirurgie. En garde nous étions livrés à nous-mêmes, c’était dur, dix-huit mois de souffrance. Les Tunisiens à l’époque ne lâchaient rien : le matin ils vous écrabouillaient au staff et le samedi matin au colloque… Cela dit, ce fut un beau moment de partage avec mes collègues, Laurent Pidhorz et Philippe Matron, sans compter les patients et la Tunisie, que j’ai découverte à ce moment-là. J'avais en quelque sorte des racines tunisiennes, car mon père adoptif vient de la communauté juive tunisienne. Je suis allé faire des photographies de la rue familiale. Là encore, un très beau souvenir.

Je crois que j’ai toujours aimé voyager. Très tôt je me suis dit qu'il fallait que je parte découvrir le monde, je ne voulais pas attendre d'avoir 70 ans pour commencer, ce serait peut-être trop tard. En fin d’internat, sur ma médaille d’or, je suis parti au Japon sur un coup de tête et j'ai demandé au professeur Yoichi Sugioka - le grand Sugioka de l’ostéotomie - s'il pouvait me recevoir. Deux services m’ont accepté, le professeur Yoichi Sugioka et le docteur Akira Kobayashi. Le docteur Kobayashi est un chirurgien orthopédiste formé à Lyon, il connaissait les élèves de Trillat, c’était un Lyonnais dans l’âme. J'ai donc passé 4 mois au Japon à Fukuoka, sur l’île de Kyushu, à voir les ostéotomies de Sugioka qui était un superbe chirurgien, et à découvrir la façon de fonctionner des Japonais. C’était très dur parce qu’à l’époque très peu de Japonais parlaient l’anglais, ou s’ils le parlaient on ne le comprenait pas. Pour ne rien arranger, je  suis dyslexique, on se parlait donc avec les mains ! Kobayashi heureusement parlait français et Sugioka, qui était venu s’inspirer de sa technique d’ostéotomie chez les frères Judet, comprenait un petit peu le français et avait un anglais tout à fait acceptable.

Initialement je devais faire trois mois, mais comme Sugioka avait été élu président de la Société Japonaise d’Orthopédie, il m’avait demandé de faire un mois de plus pour être là le jour de sa présidence. Il est difficile pour nous d'imaginer l'importance du président de la société d’orthopédie du Japon : le président et son épouse sont à l’entrée de la salle le soir du repas de gala, et tout le monde de l'orthopédie est présent : il est inenvisageable de ne pas venir. Le président serre la main des milliers d’orthopédistes qui entrent dans la salle pour le repas, c’est absolument hallucinant. J’ai découvert un autre monde où j’ai appréhendé l’idée de capitalisme communiste, c’est-à-dire que l'on travaille tous ensemble mais pour un seul but, une seule personne, en l'occurence Sugioka. Il avait des aides opératoires qui avaient 50 ans, c’était un système pyramidal à l’extrême : on n’arrivait pas  à l’hôpital après Sugioka et on ne partait pas de l’hôpital  avant Sugioka, c’était ainsi.

J’étais pris en charge par les Japonais. Pendant quatre mois ils m’ont payé un hôtel trois étoiles, et Sugioka au bout d’une semaine m'a convoqué dans son bureau et m'a dit « Monsieur Dubrana, la vie est chère au Japon et je vais vous donner une somme pour vous aider, pour vos faux frais ». Il m'a donné l’équivalent de 3000 euros d'aujourd'hui en liquide, le tout dans une enveloppe à fermeture appelée shūgi-bukuro. J’ai d'ailleurs gardé cette enveloppe, avec ses fleurs et ses rubans entrelacés.  En contrepartie j’ai signé un reçu et je suis parti avec cet argent pour mes frais de déplacement et pour visiter le pays.

J’ai donc eu la chance de découvrir ce pays que j’ai adoré et mon fils Nicolas, trente ans plus tard, a fait lui aussi six mois de stage à l’université de Tokyo pour y vivre  une autre expérience japonaise.

Nous avons eu la chance de recevoir à Brest – même si cela s’est un peu tari depuis – des collègues du Japon. Je peux vous garantir qu’ils ont été reçus comme des rois.  J’ai gardé deux amis de cette époque : le docteur Kobayashi et son épouse qui sont venus à Brest pour visiter le mont Saint-Michel et Carnac. Il y a également un autre collègue, le docteur Yuge, qui est mort maintenant. J’étais un ami de son fils. Un jour, j'ai reçu un coup de téléphonede Yuge - il avait plus de 80 ans à l’époque - car il était à Paris et souhaitait visiter Brest. Plus précisément, il voulait visiter le cénotaphe, un lieu de mémoire aux disparus de guerre en mer. C'est un lieu de mémoire sans dépouilles, car la mer les rend rarement. Le docteur Yuge voulait visiter le cénotaphe parce que lui-même, cela paraît incroyable pour un chirurgien orthopédiste, avait été kamikaze dans les sous-marins. En 1944, il y avait des sous-marins japonais  kamikazes qui n'étaient ni plus ni moins que de grosses torpilles avec un être vivant à l’intérieur, mais cela n’a pas vraiment été couronné de succès. Le docteur Yuge a survécu à son rôle de kamikaze sous-marinier et c’est pour cette raison qu’il avait une affection profonde pour tous les marins morts pendant la Seconde Guerre mondiale.
Lors de sa visite, il m’a fait un cadeau.  Il avait écrit un livre en japonais sur les techniques des frères Judet – il adorait les frères Judet – dans lequel il avait inclus un article que j’avais écrit sur la sexualité après la pose d'une prothèse totale de hanche ; c'était un petit fascicule, je ne sais pas comment il était au courant. Cela ne m’a pas vraiment étonné - bien qu'il eut déjà 80 ans - parce que j’avais découvert lors de mon stage que les Japonais ont un rapport à l’érotisme assez puissant, c’est quelque chose d’important dans leur vie. 

Après mon stage au Japon, je suis parti à Toronto au Canada pour prendre un poste de  6 mois de clinical fellow. J’allais dans le service de Robert W. Jackson, un des pionniers mondiaux de l’arthroscopie. Une fois encore, coup de malchance : six mois avant que j’arrive, il part à Dallas ! Incroyable, je devais porter la poisse après Kassab, Jakson … Son successeur Michael Ford m’a accueilli, avec son confrère le Dr Hamilton Hall, inventeur des écoles du dos dans le monde, je crois. J’ai donc fait six mois à Toronto à l’Orthopedic Arthritic Hospital en tant que   Clinical Fellow en chirurgie du genou et du rachis. La chirurgie du rachis m’a refroidi, car les patients canadiens malgré ou peut-être à cause de la chirurgie ne s’amélioraient pas,  rapidement  je me suis dit que je ne poursuivrai pas …
Je suis finalement revenu à Brest, car j'avais suffisamment voyagé. J’ai fait mon cursus tout d’abord avec Monsieur Courtois notre patron qui est parti, puis avec le professeur Christian Lefevre et enfin Dominique Le Nen. C'était là une très belle équipe, et on a eu la chance d’être rejoints quelques années après par Eric Stindel qui a constitué l’apogée de ce groupe de quatre universitaires ; autant vous dire que c'est désormais révolu, et qu’un seul collaborateur va nous remplacer, c’est malheureux …

Que pouvez-vous dire d’eux ?

Commençons par Courtois, maintenant décédé. C'était un homme qui fédérait, d’une gentillesse absolue, qui faisait ses deux prothèses le matin, tous les midis il partait manger son steak-frites et revenait à 15-16 heures. C’était une formation à la papa : l’après-midi nous allions faire de la planche à voile... C’est ce qui explique que le choc avec l’école d’Henri Dejour fut extraordinaire !

Christian Lefèvre lui a succédé, un amour de bonhomme. On a appris à se connaître  et c’est sur son bateau qu’il m’a demandé de rester dans son équipe, celle qu’il créait. Il choisissait ses collaborateurs et puis il les amenait faire de la voile, et quand on faisait de la voile on rentrait à la nuit tombée. Travailler avec Christian, était très plaisant car il était très calme, très respectueux, il ne s’énervait jamais. Nous avons tout de même connu une période un peu plus tendue parce qu’au moment où il espérait être président de la Société Orthopédique de l’Ouest, il n'a pas été élu. Pour lui ce fut une grande incompréhension et cela l’a déséquilibré  dans sa vie personnelle et professionnelle mais il a su rebondir et durant les dix dernières années de sa pratique il a retrouvé son allant. J’espère qu’on lui a offert une jolie fin de carrière, ce fut un plaisir de travailler avec lui.

Dominique Le Nen est un grand ami, j’ai été nommé grâce à lui et si le service est ce qu’il est c’est bien grâce à Dominique Le Nen, un travailleur acharné, du matin au soir et du soir au matin. Nous avions repris avec Christian le service de Monsieur Courtois, j’étais en numéro deux et on ne faisait pas grand-chose, on n’avait pas beaucoup de patients à opérer. À côté de cela, Le Nen opérait à tour de bras, il publiait, il était à droite, à gauche : on s’est regardés avec Christian et nous nous sommes dit « si on ne fait rien, si on ne bouge pas, on n’existera jamais ! » C’est grâce à Le Nen que j’ai fait tout ce que j’ai fait, que j’ai publié, qu’on a écrit des livres : c’est une locomotive infatigable.  Pour ma nomination, Christian m’a fait plancher, et Dominique a su naviguer dans les méandres administratifs. Nous arrivons tous les deux, Dominique et moi, en fin de carrière ensemble, et de nouveau on se stimule : on vient de publier un livre  chez L’Harmattan La médecine, art ou science ? avec d’autres auteurs comme André Comte-Sponville ou David Le Breton. Nous avons même fait un peu d’humanitaire ensemble.

Enfin, Eric Stindel, qui est plus jeune, est immédiatement devenu le chercheur de l’équipe. Je ne peux pas dire que j’ai eu des liens aussi profonds qu’avec Dominique, mais Éric a été de suite à part, car quand on fait de la recherche on est un peu moins dans le service et on ne développe pas les mêmes liens affectifs avec les collègues. Éric a été le moteur scientifique de l’aventure du service, il a apporté la rigueur, les projets, les financements dans les études qu’il a pu monter. Il a accompli des choses dont nous étions totalement incapables. Nous ne souhaitions pas aller vers  la recherche initialement, et l'arrivée d'Eric a bien complété l’équipe.

Qu'est-ce qui vous plaît dans la chirurgie orthopédique, qui vous fait vibrer comme articulation, comme opération ?

Je dirais que j’ai tout aimé, pendant dix ans j’ai même fait des gardes de chirurgie de la main, autant dire que je n’étais pas un champion du monde... D’emblée je me suis mis sur le genou parce qu’après avoir fait 6 mois chez Cloutier, 6 mois chez Jackson et 6 mois chez Dejour, cela s’imposait… Je me suis donc spontanément mis sur la chirurgie du genou, mais j’aimais tout autant la chirurgie de la hanche. Je n’ai pas vibré pour la chirurgie du pied ni pour la chirurgie de l’épaule, pourtant je me souviens des  réunions hebdomadaires qu’on avait chez Henri Dejour avec Gilles Walch, qui venait diriger les staffs de l’épaule : ils étaient magnifiques, c’était structuré et limpide. Non, véritablement ça a été le genou. J’ai d'abord commencé à opérer mes proches, comme par exemple ma mère qui avait été très bien opérée d’une prothèse totale de genou par notre collègue de Toulouse qui part à la retraite cette année, Paul Bonnevialle. Il avait fait une prothèse de toute beauté, et un résultat des plus merdiques possibles ! Ça ne fléchissait pas, c’était douloureux ! Il fallait faire le deuxième côté : ça a été vite vu, elle n’avait plus confiance en personne. Je lui ai mis la  PUC du laboratoire Tornier  dans des conditions de contre-indication et vingt-cinq ans après elle a toujours sa PUC. Bon surement il y a un "effet fiston" qui doit jouer…  Je me suis dit que du moment que cela avait marché avec ma mère, cela irait aussi chez les autres patients. Roger Badet m’a dit un jour d’essayer la prothèse unicompartimentale Oxford, il y a 25 ans. Qu’est-ce que j’ai été bien avisé de suivre son conseil ! On  a  envoyé Arnaud Clavé faire quasiment deux ans de Clinical Fellow à Oxford, et  on a  constaté que l’équipe d’Oxford ne pipeautait pas, leur travail était sérieux. C’était une équipe internationale de haut niveau qui avait instauré l’excellence dans tous les compartiments, cela nous a confortés dans le choix de  la prothèse unicompartimentale. Cela dit, nous sommes très ouverts et nous ne posons pas qu’un seul type de prothèse, nous travaillons aussi avec d’autres partenaires parce qu'un partenariat exclusif dans un CHU est à nos yeux trop limitant. Progressivement je me suis fait envahir par ces petites prothèses et la clientèle s’est constituée toute seule, c’est-à-dire que ce ne sont pas les rhumatologues ou les généralistes qui nous ont envoyé les patients au début, ils venaient d'eux-mêmes quand ils voyaient un collègue qui jouait au tennis avec deux prothèses, qui pouvait courir alors que beaucoup de résultats d’autres techniques ne s'en approchaient pas toujours.

Aujourd’hui, quelle est la proportion de prothèses partielles par rapport aux prothèses totales ?

Alors je crois qu’on doit être entre 60-70 % de prothèses partielles, mais on a un biais de sélection : on ne choisit pas les patients qui viennent nous voir. C’est notre problème : dans ce chiffre-là, on a beaucoup de gens qui viennent justement pour cette intervention. Il m’arrive de temps en temps de changer de mon fusil d’épaule en cours de chirurgie, et souvent cela donne des résultats catastrophiques. Quand les patients veulent absolument une PUC et que vous leurs mettez une PTG, même si vous leur avez dit « si c’est trop mauvais, je serai obligé de vous mettre une PTG » on a souvent des patients déçus.

Vous avez écrit récemment un livre sur les prothèses partielles, comment est-il reçu ?

On a écrit ce livre il y a un an et demi, en décembre 2020. Il a connu un bon accueil, et la bonne nouvelle c’est qu’on le republie chez Springer en anglais et chez Igaku Shoin Publisher en japonais, pour avoir une diffusion plus internationale. Les Japonais m’ont expliqué qu'ils avaient un problème majeur : l’ostéotomie est dans notre leur culture, mais pas la PUC. C’est quelque chose qui les dépasse, mais notre collègue et ami le Pr Etsuji Shiota,  qui  a traduit le livre , espère que les Japonais adopteront les PUC à l'instar des Coréens. Finalement c’est un livre qui aura une belle diffusion : français, anglais, japonais, on peut être assez contents.

Combien avez-vous écrit d'ouvrages dans votre carrière ?

J’ai beaucoup écrit grâce à Sauramps Médical avec Dominique Torreilles puis Yves Lefranc, les deux directeurs, et leur collaboratrice Myriam Malvault. Ils nous ont fait confiance d’emblée alors que je n’étais que chef de clinique, on devait être en 1992 quand j’ai publié en collaboration un premier ouvrage sur la luxation congénitale de hanche. Depuis, j’ai dû publier chez Sauramps une vingtaine de livres dont plus d’une dizaine de recueils de Trucs et Astuces, et dernièrement un livre de sémiologie du membre inférieur (2021) avec  mon jeune collègue Arthur Allard. Certains livres ont été traduits, notamment un livre au Brésil avec Roger Badet. J’ai eu la chance également de publier deux livres de voies d’abord chez Masson,  traduits en polonais et  en japonais, et chez Springer trois livres :  sur la prothèse totale de hanche, sur les ligatures et sutures et sur les réparations tissulaires.

Plus récemment, j’ai écrit plusieurs livres chez L’Harmattan cette fois-ci en solitaire. Le dernier vient de sortir : La naissance de la médecine opératoire en occident ; ces ouvrages portent plus sur l’histoire de la médecine et sur la philosophie en général.

J’ai également participé avec le groupe des fondateurs du  Cercle Nicolas Andry, sous la direction d’Alain-Charles Masquelet, à la publication d’une dizaine de livres. Cela fait beaucoup de livres, mais attention : la plupart sont des codirections, il faut relativiser.

Vous venez d'évoquer les trucs et astuces, comment vous est venue cette idée qui a pris tant d'ampleur ?

Nous nous sommes dit "si on regardait les petits trucs et les grandes astuces qu'utilisent les chirurgiens au quotidien ?" On avait l’impression que les sociétés savantes exigeaient une rédaction d'article comme il faut, des séries comme il faut, mais pourtant nous avions de nombreux collègues installés qui avaient une foule d’idées brillantes sans avoir de lieux pour les exposer.  L’idée c’était un de dire aux collègues installés « Venez nous montrer une idée génialissime que vous appliquez, même si elle n’est pas publiée ». Sur 20 ans, on a fait une dizaine de congrès au total et cela a constitué une très belle expérience qu’on a partagée à plusieurs : Dominique, Christian et François-Xavier Gunepin quand c’était au Val-de-Grâce et aux Invalides. Il faut que je sois quand même honnête : beaucoup de partenaires industriels essayaient de glisser leurs produits, et de notre côté financièrement il fallait tenir le budget donc, de temps en temps, on prenait des trucs et astuces qui étaient plutôt « comment je mets la prothèse lambda », c’était une sorte de publicité.  C’était un peu l’écueil de ce "trucs et astuces", mais à côté on avait toujours à l’intérieur de chaque livre une dizaine d’articles extraordinaires, des idées formidables. On s’est vraiment régalés, ce fut une très belle expérience. Nous avons arrêté parce que c’est compliqué à maintenir. Nous en ferons peut-être un dernier pour le départ en retraite de Dominique Le Nen.

Quels trucs et astuces vous ont le plus marqué, si vous vouliez en citer un ou deux… ?

C'est difficile, parce que je les oublie…  Retenons le nom des fidèles jamais à court d’idées : Hoël Gérard, Laurent Obert, François Razafimbahoaka , Robert Beya, l’équipe de l’hôpital de  Niort : Hervé Nieto et Célestin Baroan…
Mais il y a aussi par exemple :   A. Eid de Grenoble (2013) qui était venu nous montrer un signe qu’il a inventé pour l’examen de la hanche luxée du nourrisson, c’était magnifique ! Je me souviens encore d’un chirurgien  qui nous disait « mais moi je n’ai jamais d’embolies graisseuses sur mes prothèses totales de hanche ». Depuis toujours quand il faisait sa cimentation sur une prothèse totale de hanche, il faisait un petit trou à la mèche au niveau du fémur pour éviter l’hyperpression. Incroyable, 2 ou 3 mois après un article dans le JBJS sortait la même technique ! Comme quoi il y avait des gars qui seuls dans leur coin sont remarquables sans le faire  savoir …

Vos ouvrages publiés chez l'Harmattan traitent plus particulièrement de la philosophie, qui constitue une autre de vos passions. Qu'est-ce qui vous a poussé à vous engager dans cette discipline ?

J’ai eu beaucoup de chance, même si la chance on la provoque... J’ai pu faire un DEA qui s'appelait à l'époque DEA de Préhistoire, Ethnologie, Anthropologie. C’était un DEA qui se faisait à Paris chez Michel Sakka, un monstre, un orthopédiste, chirurgien de la main, dont la mère   était de confession juive et le père musulman ! Interne de Paris et chef de clinique, avec un parcours universitaire hors norme, c'était un homme engagé politiquement qui allait faire une thèse d’anthropologie, de morphologie et d’anatomie comparée qui lui ouvrirait les portes du musée de l’Homme.  Comme il fut sous-directeur du musée de l’Homme en plus d’être anatomiste, il a dirigé un DEA de Préhistoire, Ethnologie, Anthropologie. Université de Paris I – Panthéon–Sorbonne. Beaucoup de collègues ont fait ce DEA : Jean Michel Rogez, Pierre Journeau... C’était un DEA qui était terrifiant, c’est-à-dire qu’on était 20 inscrits et sur les 20 on savait que seulement 3 iraient au bout. Pour côtoyer Michel Sakka il fallait être complètement maso, il vous  écrasait (dans le bon sens du terme et avec respect)… C’était cauchemardesque. On se rendait chez lui dans une vieille maison du XVIe arrondissement, la maison de ses parents, deux étages perdus dans les immeubles cossus. C’était dans un état de délabrement le plus total, il avait deux énormes chiens. Il ne vivait qu’au rez-de-chaussée entouré par ses milliers de livres. C’était un autre monde. Il ouvrait souvent de bonnes bouteilles de vin, il adorait le vin. Parfois, j’arrivais de Brest, parti à 4 heures du matin, arrivé à 10 heures chez lui et non, il ne fallait pas travailler, donc on ne travaillait pas, on ne faisait rien et je repartais à 17 heures... Il fallait vraiment être de bonne composition pour travailler avec Michel, mais malgré cela quelques-uns d’entre nous ont réussi à se lier d’amitié avec lui. J’ai donc fait un DEA  sur La Fabrica d'André Vésale et – cela reste une des interrogations de ma vie – le graveur de la Fabrica. Les planches ont été gravées sur du bois de poirier, un bois très dur. Ces planches ont été redécouvertes dans les années 1890, mais malheureusement pendant la seconde guerre mondiale au moment du bombardement de la bibliothèque de Berlin elles vont toutes brûler.  Fort heureusement il y a eu dans les années 1930-1940 une réimpression du livre de Vésale, c’est pour cette raison qu’il existe des exemplaires grand public. Des scientifiques avaient pu étudier ces fameuses planches gravées qui sont parmi les plus belles gravures au bois au monde. De nombreuses questions se posaient sur ces planches et on n'a jamais su qui les a gravées : on est au XVIe siècle et on connaît tous les graveurs de cette époque, et tout à coup quelqu’un se met à graver des planches admirables, il ne les signe pas et il n’est jamais cité par Vésale qui dira « le graveur a fait un très bon travail ». J'ai donc mené cette recherche pour mon DEA, et quand Le Nen a fait son congrès sur Léonard de Vinci l’année dernière, j’ai de nouveau planché pendant un an et demi en recherchant pendant des jours et des jours dans les fonds de nombreuses bibliothèques pour enfin savoir, mais je n'ai pas trouvé.  Tout ce qui est écrit n’est que balivernes. Par exemple, on dit que Jean Calcar en était l'auteur, mais Calcar était un dessinateur, pas un graveur. C’est un autre métier, graveur : pour être graveur, il faut graver à l’envers le dessin que l'on imagine. Il n’y avait pas de système de loupes et de miroirs comme il en existe aujourd’hui pour permettre au graveur de graver directement ce qu’il voit. Puisqu'à l’époque ces outils n’existaient pas, il fallait qu’il grave à l’envers ce qu’il voyait, vous voyez la difficulté ! Et puis le graveur de la Fabrica utilisait les tailles, les contre-tailles, les quadruples tailles pour pouvoir donner de la profondeur. C’est un travail titanesque qui n’a jamais été égalé ni repris. Je ne suis pas arrivé à percer à jour ce mystère, mais pour les générations suivantes cela constitue un formidable défi à relever, car le monde est désormais ouvert, les archives mondiales sont accessibles et il est facile d'obtenir une foule de documents.

Après ce DEA, je ne sais pas quelle mouche m'a piqué, j'ai décidé de faire une thèse, toujours avec Michel Sakka. Mon épouse me disait qu’elle n’en pouvait plus, j’étais complètement siphonné. Il avait dû m’hypnotiser cet homme, je ne vois pas d’autre explication ! Comme Michel était trop âgé, on a choisi Yves Coppens comme directeur de la thèse, qui a accepté. Nous avons choisi comme sujet de thèse Bourgery l’anatomiste, parce que son histoire était un peu l’histoire de Michel Sakka, un siècle plus tôt, celle d'un homme admirable qui va faire des merveilles et qui toute sa vie sera mis au ban des universitaires. Jamais reconnu, toujours dénigré, toujours décrié. Michel à travers Bourgery revivait sa vie, faite de problèmes humains. Michel m’avait donné le goût de lire et, après avoir commencé ce travail sur Bourgery - cela n’a pas duré bien longtemps - j'ai découvert un auteur qui s’appelle Dominique Lecourt, c’est Michel qui me l'avait fait lire. Dominique Lecourt a sorti un livre dans les années 1990 qui s’appelle L’Amérique entre la Bible et Darwin. Grosso modo l’idée pour les Américains - idée qu’ils défendent toujours, en tout cas pour une grande majorité d’entre eux - c’est le créationnisme scientifique, c’est-à-dire que la science explique la religion : c’est Dieu qui a créé mais on peut l’expliquer de manière très scientifique. Bien évidemment, Dominique Lecourt et Michel Sakka considéraient que la science a ses problèmes, la religion a les siens, mais qu'on n’explique pas la religion avec la science. À cette époque je prenais un peu d’envergure, je mûrissais, j’avais déjà été nommé universitaire et je n’avais pas besoin du doctorat, mais j’avais promis quand j’avais fait mon tour de France pour être nommé universitaire que je ferais mon doctorat, et comme j’avais donné ma parole il fallait que j’aille jusqu’au bout.
J’ai dit à Michel, « voilà, je veux changer de sujet, je veux faire un travail complètement différent sur l’origine de la vie, plus précisément comment les anciens de Thalès à Démocrite ont imaginé l’origine de la vie ». Je trouvais cela passionnant et en lien avec la réflexion de Lecourt. Je me suis donc mis à travailler pendant trois ans sur l’origine de la vie de Thalès à Démocrite et j'ai rédigé une sorte de thèse que je trouvais admirable, mais au bout de trois ans Michel m'a laissé tomber comme une vieille chaussette en me disant « Ecoute Frédéric : non, ce n’est pas possible ». Bon, il vieillissait, il avait des problèmes, lui-même avait sorti un livre qui était mal reçu par la critique. Je me suis retrouvé avec ce manuscrit sur ma thèse et je ne pouvais rien en faire. Je me suis fâché, mais pas avec Michel parce qu’entretemps j’avais cessé de le voir. J'ai foncé à Nantes voir la patronne d’épistémologie qui s’appelait Anne Déré et lui ai dit « voilà, j’ai fait tout ce travail, qu’est-ce que vous en pensez ? » Très maligne, la dame me dit « écoutez monsieur Dubrana, un travail comme ça, un seul peut peut-être vous aider, c’est Jean Gayon, le directeur de l’école doctorale philosophique de la Sorbonne. » Sans attendre j'ai envoyé le manuscrit à Jean Gayon et pris rendez-vous avec lui. Il m'a reçu – c’est incroyable quand même, imaginez le directeur de la Sorbonne en philosophie me reçoit ! – et m'a dit d'emblée que les médecins, ce n’était pas vraiment sa tasse de thé et qu’il nous trouvait pédants et imbus. Puis il a continué en toute franchise : « Votre travail, monsieur Dubrana, ce n’est pas possible. Vous ne parlez ni le grec ni le latin, vous n’avez aucune légitimité pour faire un travail sur l’origine de la vie de Thalès à Démocrite ». J’avais quand même passé trois ans de ma vie à rédiger tout un truc énorme, des centaines de pages !
« Cependant si vous voulez faire un travail philosophique sur votre problématique, sur le métier qui est le vôtre, je suis preneur, vous avez quinze jours pour m’envoyer dix pages et on verra à la fin à la lecture des dix pages si j’accepte ou non. » Je me suis pris au jeu, je lui ai envoyé dans les quinze jours ces fameuses dix pages et il a accepté que je fasse avec lui un doctorat de philosophie sur La signification du corps en chirurgie. Cette thèse sous la direction de Jean Gayon m'a demandé quatre ans de travail. Il a été très, très sympathique, particulièrement accommodant.  En plus des contacts à distance, je venais le voir deux fois par an à Paris, j’avançais, il me corrigeait et je repartais. À côté de ça, je voyais des étudiants qui se faisaient sermonner, mais avec moi il a été très, très sympathique. J’ai pu enfin passer ma thèse de Docteur en Philosophie de l’Université Paris 1- Panthéon-Sorbonne, c’était l’aboutissement de 8 ans de travail, très loin de la la thèse que j’avais prévue au départ ! 

Est-ce que ce travail de longue haleine a posé les fondations du Cercle Andry ?

Cela m’a poussé à faire de petits écrits sur ce texte et lors d’une réunion à Rennes sur l'invitation d'une association de patients où je parlais du mythe de Dyonisos. Nous avons eu avec Dominique Le Nen, Hervé Tomazeau et Pascal Gleyze au cours d’un repas l’idée du cercle Nicolas Andry.  Hervé n’a pas suivi, car il était trop occupé et nous nous sommes retrouvés Dominique, Pascal et moi-même à porter ce projet. Nous avons eu une idée géniale : aller chercher le moteur, Alain-Charles Masquelet. Nous étions les inventeurs du projet et lui en était le moteur : c'est un homme génialissime, plein d’idées. Le Cercle m’a permis de le côtoyer et de le découvrir. C’est ainsi qu’il y a une quinzaine d’années nous avons créé le cercle Nicolas Andry qui vit toujours. À la SOFCOT lors des conférences, il y a toujours du monde dans la salle, nous publions continuellement : on en est à peu près à 15 livres publiés par le cercle Nicolas Andry. Tous les orthopédistes retraités sont là, Adalbert Kapandji tant qu’il était vivant ne loupait pas une séance ! Il y a quantité de vieux noms, si vous voulez les revoir un jour ils sont au cercle Nicolas Andry… Il y a également des jeunes qui arrivent. C’était notre angoisse, qu’il n’y ait que des vieux ! Le cercle parle philosophie, histoire, art, c’est un cercle qui est très ouvert. On est sur la fin de notre génération : malheureusement Alain-Charles est en retraite, et nous cherchons une relève qui aura envie de reprendre le flambeau, de continuer. On se dit : "ce n’est pas possible on n’était pas que quatre à avoir eu une appétence pour faire ça, on aura sûrement des jeunes !" Il faut leur laisser le bébé maintenant, c’est à eux de porter le projet et de continuer à ouvrir l’orthopédie.

Il y a aussi, dans la continuité de cet aspect philosophique, le travail humanitaire. Vous vous êtes beaucoup investi dans l’humanitaire, comment cela s’est-il passé ?

C’est "trucs et astuces" qui m’a amené à l’humanitaire : dans "trucs et astuces" il y a des chirurgiens qui sont venus, notamment des chirurgiens avec qui je me suis fâché puis me suis réconcilié, dont Michel de Buttet qui un jour, à la sortie de "trucs et astuces" me dit « Frédéric, pourquoi tu n’irais pas faire une mission humanitaire au Cambodge, moi j’y vais depuis dix ans, tu verras, c’est bien ». Je l’ai pris au mot, je suis parti avec mon épouse -nous ne partions que tous les deux au début - en mission humanitaire tout d’abord au Cambodge.  Siem Reap était magnifique et l’accueil a été extraordinaire. Ils avaient besoin de chirurgiens aguerris avec de l'expérience pour leur apporter de la sérénité et un peu de matériel. À chaque fois nous partions quinze jours pendant trois ou quatre années, puis nous nous sommes rendus dans d’autres lieux comm Battambang, Vientiane…  Nous sommes partis ensuite à Madagascar dans le service de Jean-Claude Razafimahandry qui est avec le temps devenu un ami précieux. Dans ce service, où nous allons depuis plus de dix ans nous faisons de la chirurgie prothétique.  On apporte des prothèses, ils sélectionnent les patients puis ils les suivent et ils tiennent un registre. À Madagascar, on a même fait une année une double mission : une mission humanitaire couplée à une mission surf.  Ma fille Camille et ses copains sont partis trois semaines à Mahambo, un petit village, faire une mission surf et former des jeunes. Ma fille est deux fois vice-championnes de France, son copain cadre technique national de surf et son frère champion du monde en surf-paddle. En parallèle, nous ne manquions pas d’idées : nous avons fait une mission de dépistage de maladies sexuellement transmissibles. Nous nous sommes liés d’amitié, au cours de toutes ces missions, avec Philippe Poncelet le directeur des laboratoires de biologie sur la Grande île : il nous a donné des centaines de tests pour cette mission de dépistage.  Mon épouse étant infirmière est partie avec deux jeunes infirmières, Marie-Corentine et Marianne, faire des dépistages d’hépatite, de syphilis, de sida et autres MST dans le village des surfeurs.  De nos jours c’est beaucoup plus simple grâce aux autotests, on a pu cibler sur une population donnée de ce petit village de pêcheurs ; dans ce village, il n’y a pas de tourisme donc ce n’était vraiment que des maladies au sein de leur population. On s’est aperçus qu’il y avait un taux d’hépatite B très important, nous avons donc élaboré un autre projet qui n’a hélas jamais abouti : vacciner les enfants qui naissent et traiter les femmes enceintes, parce qu’elles peuvent être enceintes très tôt dans ces villages reculés, vers 14 ans. On avait tout un projet qui avait été accepté par le ministère de la Santé malgache, mais je n’ai pas réussi à le finaliser. Un jour peut-être, nous réussirons à le mener à bien...Une des deux jeunes infirmières qui sont parties avec nous, Marie-Corentine, a été citée par le président de la République lors de ses vœux en 2021 ; il  l’a citée en remerciant plusieurs professionnels de santé et « Marie-Corentine qui a 22 ans était partie dans les hôpitaux en plein Covid pour donner un coup de main ». Cette Marie-Corentine a un parcours assez extraordinaire et maintenant elle est en formation de sage-femme ! Marianne, la deuxième élève infirmière qui était avec nous, a eu une passerelle pour faire dentaire. Ces deux jeunes femmes en voulaient, tous les jours elles marchaient 16 kilomètres sur la plage pour faire leurs dépistages et les cours de surf !
À Madagascar nous travaillons également avec un orphelinat : on leur apporte des livres, un petit peu d'argent, beaucoup d’habits. C’est un orphelinat de jeunes filles, à côté de l’aéroport d’Antananarivo. Nous aidons deux familles et on a pu faire venir en France deux enfants qu’on a opérés grâce à l’aide du directeur de notre hôpital qui a accepté de financer les interventions, à condition qu’on ne fasse pas de publicité. On a dit oui immédiatement. Nous avons payé le billet, l’hôpital payait les interventions. C’étaient des séquelles de brûlures pour un petit garçon que l’on suit toujours et qui a maintenant 17 ans. Ce jeune a dû rester quasiment 6 mois à la maison. Il y a également une jeune fille, Volona, qui est amputée d’un côté au niveau de l’épaule, séquelle de brûlure électrique et de l’autre côté il ne lui reste que quatre doigts. On l’a fait venir en Bretagne et les chirurgiens plasticiens lui ont fait un lambeau pour que la main soit de meilleure qualité, ils ont essayé de sauver un doigt. Volona avec ses quatre doigts est tout le temps souriante, elle est en première année d’anglais et grâce à une cagnotte solidaire nous finançons ses études. Le week-end elle anime une bibliothèque de rue, elle  lit  aux enfants des rues des textes littéraires !  Elle tourne les pages avec ses quatre doigts, c’est beau l’humanitaire parce qu’on crée du lien, on relativise…

Il y a un troisième pays où on va depuis maintenant une dizaine d’années, c’est le Laos, à Vientiane dans l’hôpital d’Alain Patel.  Patel a créé cet hôpital d'orthopédie de très haut niveau au Laos, et  on s'y rend chaque année pour faire de la chirurgie de haute volée : PTH sur séquelles de luxation congénitale de hanche ou traumatiques …

Toutes ces missions me demandent trois semaines par an, mais trois semaines de bonheur véritable. Tout cela est rendu possible également grâce à nos partenaires industriels que vous trouverez sur notre page de l’association (Facebook : OWB) que  nous  coordonnons avec  Jérôme Berthelet et Thierry de Poulignac, mes deux compères et amis qui sont aussi passionnés que Claudie et moi. (MEDACTA International, CERAVER, SERF, …).  Maintenant nous partons nombreux, on ne part plus à l'aventure comme nous le faisions avec mon épouse. On est au moins quatre : une infirmière de bloc, un interne, un anesthésiste  et deux chirurgiens. Thierry de Poulignac ou Goulven Le Henaff  m'accompagnent. Je préside aussi l’association  OTSF (société fille de la SOFCOT) qui a été fondée par Jean Yves  Alnot, que nous animons à quatre  avec Patrice Mertl et Thomas Gregory, avec un but simple : développer l’orthopédie francophone.

En fin de carrière, j’essaie de me repositionner sur la faculté où je n’ai pas été toujours présent. Depuis six mois je suis le vice-doyen de l’UFR de santé de l’université de Bretagne occidentale, je découvre une autre facette de nos responsabilités pour les quatre prochaines années et j’essaie de créer un DIU humanitaire chirurgical.

Vous avez beaucoup voyagé pour vos actions humanitaires et avez découvert de formidables pays, mais qu'est-ce qui vous a fait aimer la Bretagne où vous résidez depuis si longtemps ?

Claudie, mon épouse qui est bretonne et mes enfants. Mais j’adore aussi le climat, quand j’arrive à l’aéroport et que je sens ce vent qui souffle sur ma face je sais que je suis en Bretagne. C’est indescriptible, ce vent à l’aéroport de Brest, c’est quelque chose ! Ensuite il y a la mer : tous les week-ends je fais du paddle. Je suis sur l’eau toute l’année, la mer bretonne est agitée, il y a les vagues, on peut y passer des heures, c’est un océan de plaisir. D’ailleurs ça fait partie de ma vie d’aller sur l’eau toutes les semaines, sinon j’aurais du mal, cela me manquerait beaucoup. Enfin il y a les paysages : pour ceux qui connaissent les paysages bretons, nous sommes vraiment gâtés, la presqu’île de Crozon, le cap de la Chèvre… ce sont des sites de toute beauté. Les soleils couchants sont magnifiques, le ciel est rouge, flamboyant, parfois un rayon vert. C’est vraiment une chouette région. Bon il faut être honnête ce qui peut être dur en Bretagne, c’est l’été, mais il faut savoir bouger l’été pour être sûr d’avoir un petit peu plus de soleil. Mais avec le réchauffement, le climat de la baie de Sydney se rapproche !

Cette année vous êtes le président et en charge de du congrès de la SOO ?

J’avais refusé il y a quelques années déjà parce que j’estimais que d’autres étaient plus mûrs et le méritaient plus que moi.

C’est un grand plaisir d'organiser ce congrès, on ne l’a pas fait à Brest volontairement pour permettre à plus de participants de venir. Nous avons voulu nous ouvrir aux collègues de Bordeaux et de Toulouse, ce qui tombe bien vu mes origines toulousaines ! C’est une belle présidence parce qu’on a réussi à avoir des invités de haut niveau. Nous avons invité Claudie Haigneré, notre rhumatologue qui était astronaute, l’astronaute la plus diplômé au monde. Nous avons choisi un mode d’interview magnifique, parce que Claudie Haigneré défend la place des femmes dans la science : on va faire venir quatre jeunes chirurgiennes-chefs de clinique ou internes, et ce sont ces quatre jeunes femmes qui vont interroger Claudie Haigneré, chacune sur un domaine particulier. La place des femmes en sciences et en chirurgie par exemple, la microgravité et les conséquences d'un séjour dans l’espace sur le corps humain, le futur avec la mission de Mars, et puis une carrière scientifique, qu’est-ce que c’est par rapport à une carrière de médecin, à une vie de mère.

Notre deuxième invité, c’est Frédéric Bizard qui est un économiste spécialiste, il a traité le sujet de l’économie. Récemment,  Éloi Laurent a également traité ce sujet, il a écrit un livre magnifique Et si la santé guidait le monde ? Ce que nous dit Eloi Laurent c’est qu’il vaut mieux investir en santé, c’est ce qui est le plus important pour les gens. Non seulement investir en santé, mais aussi réfléchir à tout ce qui  touche à l'écologie. Qui dit pollution aux particules fines dit plus de maladies, qui dit plus de maladies dit plus de problèmes médicaux. Dans son analyse, l’économie en santé ne doit pas être le seul moteur parce que ce qui est important finalement pour l’homme, c’est de vivre bien, de vivre en santé, c’est le minimum.

Nous sommes parvenus à faire venir beaucoup de monde pour la SOO à La Rochelle, d’abord les gens que j’ai appréciés : Paul Bonnevialle, Pierre Mansat, Sébastien Lustig, Laurent Pidhorz, Alain-Charles Masquelet, François-Xavier Gunepin qui est un ami et qui m'a mis en relation avec les sœurs de la Charité d'Abidjan  qui m’ont permis d’adopter Emmanuel, mon dernier fils. Christian Lefèvre qui m’a fait l'immense plaisir de revenir. Dominique Le Nen bien entendu était présent, Patrice Mertl et Arnaud Clavé l’élève qui maintenant nous a dépassé. Il y en a encore bien d'autres, il serait impossible de tous les citer... J’ai gardé un peu l’esprit Trucs et Astuces, j’avais demandé à Guillaume Allard de Quimper, PH qui part à la retraite, de nous présenter sa façon de traiter les fractures fémorales sous prothèse. De la même manière j’ai demandé à trois messieurs de la chirurgie (Denis Huten, Thierry Musset, François Gaucher) de venir nous présenter comment ils font une PTH sur une luxation congénitale de hanche.   

Si vous aviez un de vos jeunes qui venait vous demander conseil sur ce qu’il faut faire pour avoir une carrière aussi remplie que la vôtre, quelle serait votre réponse ?

On a la carrière que l’on se donne. Il faut toujours croire en soi et ne pas douter. Les histoires comme celle de Michel Sakka qui renvoyait systématiquement la faute sur les autres je n’y crois pas trop. C'est certes possible, mais c’est rare.  Le conseil que j’aurais à donner à un jeune qui veut faire une carrière en privé ou en libéral : il faut qu’il croie en lui et ne pas se décourager. Oui, on peut avoir un jour un coup du sort... Hé bien on repasse l’année d’après, la belle affaire ! Il ne faut laisser son amour propre régenter sa vie. Je terminerai cette entretien en remerciant le bureau de la SOO et  mes collaborateurs. J’ai découvert le bureau de la SOO il y a vingt ans  pour traduire des articles en anglais alors qu'en tant que dyslexique je suis extrêmement mauvais en anglais... C’était une idée de Laurent Pidhorz, autant vous dire que je n’ai jamais rien traduit en anglais ! Mais je suis resté dans ce bureau et j’ai découvert, année après année, des collègues extraordinaires et notamment Jocelyne Cormier, la mamma qui dirige, qui propose, qui organise, en bref une amie…

Récemment j’ai pris connaissance sur le site ENSAP (Espace Numérique de l’Agent Public) de l’âge potentiel de ma retraite, un choc, un tsunami : 7/11/2029, j’espère qu’il y a une erreur, car cela me ferra 70 ans… Je me demande ce que je vais voter au législative, mais je rassure mes jeunes collaborateurs, je partirai plus tôt avec une décote. Parlons-en des collaborateurs, je vais finir par eux. Quelle équipe ! Des médecins et des chirurgiens de haut vol :  Marc Henry le sherpa de la chirurgie, Thomas Williams le chirurgien de l’impossible, Antoine Desseaux le talent, Remy Di Francia le traumatologue de génie, Hoël Letissier notre bébé universitaire, Arthur Délestable l’acuité de la gestuelle, Emmanuelle Comps la gériatre toujours jeune, et bien sûr les deux piliers Éric Stindel président de la CME (excusez du peu) et Dominique Le Nen l’ami de 30 ans. Pour éviter un inventaire à la Prévert, un clin d’œil à mon ami Weigo Hu le patron de la chirurgie plastique et reconstructrice  et à toute  son équipe.  Je n’oublie pas  les jeunes chirurgiens du service qui sont tous dans mon cœur.

Paru dans le numéro N°315 - Juin / Juillet 2022