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FRANK REMY

Paru dans le numéro N°302 - Mars 2021
Entretien consulté 373 fois

FRANK REMY

Franck Remy est un chirurgien passionné et un homme de conviction.
Il est depuis 10 ans un des piliers de la Société Française de la Hanche et du Genou et
sera son président pour les deux années à venir.
Il évoque ses racines lilloises, sa passion pour la chirurgie prothétique et
nous livre sans concession son analyse de l’évolution des pratiques actuelles.

Franck Remy, d’où venez-vous ?

Je suis natif du Pas-de-Calais -dans les hauts de France- plus précisément de l’Artois, au cœur des mines de charbon. Ma famille était du Nord, ancrée dans la mécanique automobile : naturellement, étant jeune, j’étais destiné à me diriger vers le métier de mécanicien. Cependant mes parents -qui étaient en quelque sorte les « marginaux » de la famille car ils étaient enseignants- m’ont invité à faire des études supérieures scientifiques. Mon père m’a orienté vers la science, et ma mère vers l’humanisme parce qu’elle était directrice d’une école catholique dont la relation aux autres était primordiale. Finalement j’ai tout de même choisi la mécanique… humaine : j’ai choisi la chirurgie orthopédique. 

Où avez-vous poursuivi vos études de médecine ?

J’habitais une petite ville à 60 km de Lille, j’y suis donc naturellement parti pour y faire mes études de médecine. Je me suis installé très vite là-bas, parce que j’ai quitté ma famille quand j’avais 18 ans et ne suis plus revenu. J’y ai rencontré ma femme en P1 et me suis marié deux ans plus tard. Ce qui a révélé ma passion pour la chirurgie orthopédique c’est mon travail de brancardier de bloc dans une clinique privée, juste à côté de Béthune où j’habitais, pendant les grandes vacances de P1.  J’y ai rencontré Jean-Alain Épinette qui était le chirurgien du bassin minier, l’homme et l’orthopédiste charismatique du Nord-Pas-de-Calais. L’année suivante j’ai à nouveau officié comme brancardier et malheureusement (heureusement pour moi) son aide opératoire a fait une pyélonéphrite, le 1er août. Il s’est arrêté trois semaines alors que Jean-Alain était en pleine activité. J’étais là comme brancardier, à épier ce qu’il faisait derrière la fenêtre car j’étais subjugué par son activité se façon d’opérer, Il m’a dit « toi tu rentres en salle et tu vas venir m’aider ». Il m’a appris, sans ménagement mais avec beaucoup d’attention, comment me laver, m’habiller et l’aider.

En journée, je l’assistais au bloc, et la nuit j’étais aide-soignant dans les étages. Mon premier contact avec l’orthopédie, ce furent ces deux mois un peu fous, et nous ne nous sommes plus quittés depuis : je suis revenu pendant toutes mes études médicales très souvent pour le voir, pour l’aider, dans les coulisses de l’écriture de son livre sur l’hydroxyapatite, le numéro 50. Je l’ai vu écrire des nuits entières, sans relâche tant que le papier n’était pas satisfaisant. C’est là que je suis tombé amoureux de la chirurgie orthopédique, j’avais 20 ans !

Vous avez continué votre cursus à Lille également ?

Je suis resté à Lille pour mon externat et j’y ai rencontré mon grand frère Henri Migaud qui était interne, mais déjà avec une stature de professeur. On s’est très vite bien entendus, je l’ai suivi dans ses gardes, en me disant « c’est à lui que je veux ressembler »... sauf que lui était grand et chauve et que moi j’ai gardé mes cheveux mais je suis resté petit ! Nous sommes de très bons amis.

Je n’ai eu de cesse de préparer l’internat pour pouvoir avoir orthopédie à Lille parce que je voulais y rester : j’étais marié, j’avais des enfants, le Nord était ma stabilité. J’ai eu l’internat à Lille et suis allé voir M. Duquennoy qui était le grand patron à l’époque, et je lui ai demandé des conseils pour ma carrière. Sa réponse : « Il faut que tu aies une formation solide en chirurgie générale, puis tu reviendras me voir. »

Je suis parti un an chez mes Maîtres, Charles Proye qui était président de la Fondation Mondiale de Chirurgie Endocrinienne, et Jean-Pierre Triboulet, chirurgien viscéral hors pair, spécialisé dans l’œsophage. Je suis resté un an dans leur sérail, je m’en suis imprégné et j’y ai appris la chirurgie. Je loue tous les jours cette décision d’avoir fait de la chirurgie générale à leurs côtés, car c’est ce qui m’a permis de connaître l’exigence et la rigueur de la chirurgie, et l’approche humaniste de la maladie.

Vous avez donc enfin pu accéder au cursus d’orthopédie ?

L’orthopédie à Lille étant très prisée (il y avait en général 10 ou 12 personnes qui postulaient chaque année pour 5 postes disponibles), j’ai commencé mon premier stage d’orthopédie-traumatologie à Dunkerque chez Henri Mathevon. Ce fut une véritable découverte de la chirurgie osseuse car avec Henri c’était tellement riche d’activités, de pratique et de relations humaines. Je suis ensuite parti en neurochirurgie où je me suis consacré à la chirurgie rachidienne, sous l’aile de Richard Assaker. Richard m’a formé en chirurgie du rachis et j’ai continué pendant une bonne partie de mon internat les gardes de neurochirurgie, où je m’occupais de la chirurgie urgente (la traumatologie et la chirurgie compressive médulloradiculaire). Ensuite je suis reparti en orthopédie, faisant la majeure partie de ma formation chez M. Duquennoy avec Henri Migaud, futur agrégé qui s’occupait de la hanche, et François Goujon (aux côtés de qui j’ai découvert l’école Lyonnaise) qui s’occupait du genou, et enfin Christian Fontaine qui était anatomiste.

C’était une grande école, il y avait 120 lits de chirurgie et beaucoup de travail. On pouvait intégrer le sérail à condition d’accepter la rigueur quotidienne et une formation centripète de la chirurgie : partir du plus large et aller vers le plus spécialisé. Au cours de ma formation, je me suis vite orienté vers la hanche et le genou, qui me plaisaient. Mon maître Antoine Duquennoy et son ami patron de neurochirurgie Jean-Louis Christiaens ont décidé ensemble de redynamiser la chirurgie orthopédique du rachis, qui avait été arrêtée depuis Pierre Decoulx. Il s’agissait de recréer une activité de chirurgie de la déformation et du rachis dégénératif. En accord avec la CME, ils m’ont proposé de créer un poste universitaire et relancer l’activité. J’ai accepté cette mission et cet honneur, mais les choses n’ont pas tourné comme nous l’avions souhaité : après mon clinicat en neurochirurgie, je suis revenu comme CCA chez M. Duquennoy pour continuer ma formation. Malheureusement, notre maître a dû prendre une retraite anticipée pour raisons de santé. Henri s’est retrouvé seul avec la chefferie du service mais n’avait plus de poids sur les décisions concernant l’orientation à donner à toute la clinique orthopédique, et deux ans plus tard j’ai fini par quitter le CHRU de Lille pour m’installer. Je ne regrette rien, parce que ça a été une formation et une expérience toutes deux passionnantes, riches, et intenses.

Et vous vous êtes finalement installé dans la région ?

Je me suis installé à Saint-Omer dans une clinique à 80 km de Lille avec un de mes copains, Éric Meyer, qui avait été chef chez Jean Decoulx et s’occupait seul de toute la chirurgie orthopédique. Il était débordé, c’était l’unique établissement à 50 km à la ronde. Cela constituait un joli défi, et je suis parti le rejoindre. J’ai assez rapidement développé la chirurgie prothétique de la hanche, et surtout du genou. J’ai mis en place une activité de chirurgie du rachis cervical et lombaire, de décompression radiculaire pendant 10 ans, avant d’arrêter faute d’aide en médecin, plateau technique et services de rééducation. Nous avons été deux pendant six ans mais ce n’était pas tenable à cause de la cadence et des urgences 24/24h. Nous avons décidé de faire appel à Marc Limousin que j’avais connu à Lille, qui a créé avec brio un service de chirurgie de la main et de l’épaule. Cinq ans plus tard, Guillaume Strouk (un autre Lillois) venait l’aider pour la main et surtout développer la chirurgie du pied, en mettant notamment en place la chirurgie mini-invasive de l’avant-pied. Nous venons de coopter un cinquième associé, Pierre Ridon, ancien chef chez Henri qui a une formation solide et une tête bien faite. Il est plein d’énergie et va nous aider à développer l’existant ainsi que la chirurgie du sport.

Nous sommes tous associés, mais nous constituons avant tout un groupe d’hommes et de chirurgiens qui se respectent, s’apprécient et partagent le quotidien de la vie chirurgicale.

Comment se déroule le partenariat avec votre clinique ?

La clinique dans laquelle je suis installé appartient au groupe ELSAN. L’intérêt d’un groupe est capital car il fournit des moyens de développement des activités chirurgicales. Son rôle est de mettre en musique la chirurgie en créant du lien entre les différents protagonistes de la chirurgie. Mais ne nous y trompons pas, la plus-value d’une activité chirurgicale orthopédique est apportée par le chirurgien. C’est le praticien qui apporte une valeur ajoutée par sa capacité à prendre en charge le patient et savoir répondre à ses attentes. Le groupe est un distributeur commercial, qui perd souvent de vue les besoins du chirurgien en personnel paramédical et en matériel, sujets  pour lesquels le chirurgien doit rester le décideur. La formation du personnel de bloc opératoire et les autorisations sanitaires d’aide opératoire, à l’aune d’un nouveau décret inadapté, doivent être défendus par les groupes de cliniques et la FHP, que l’on entend trop peu. Enfin, l’objectif du chiffre d’affaires annuel ne doit pas occulter la qualité des chirurgiens recrutés, au profit de troisièmes couteaux qui dénaturent la qualité de prise en charge du patient. Il convient donc de ne pas laisser tomber les directeurs de clinique, dont la chirurgie orthopédique n’est pas le métier, et construire avec eux les réponses aux besoins de la chirurgie, ce qui demande de l’énergie au quotidien, une connaissance des enjeux de la chirurgie et une fermeté sans faille.

Avez-vous gardé des contacts avec le CHU ?

Oui, je suis resté très proche de Henri et de Gilles, et nous continuons d’échanger beaucoup sur les patients et les techniques. Nous avons fait des thèses communes, j’ai été directeur de plusieurs thèses d’internes du service, et je fais venir des élèves chez moi. J’ai récemment mis en place deux thèses avec des élèves de Lille, dont la dernière sur les prothèses fémoro-patellaires.

Cultivez-vous toujours ce contact privilégié avec les jeunes, comme celui dont vous avez bénéficié ?

Oui, nous avons régulièrement des chefs de Lille qui viennent une journée chez nous : ils veulent faire du genou sans ciment, discuter une prothèse uni, une fémoro-patellaire,... Je suis très content de pouvoir échanger avec les plus jeunes, parce nous sommes un peu isolés dans notre zone littorale, un peu loin de tout.

Si j’avais un conseil à donner aux jeunes chirurgiens, ce serait premièrement d’avoir une formation en chirurgie générale solide, rigoureuse et exigeante, et d’accepter la discipline parce que la chirurgie est une discipline faite de principes et de dogmes. La chirurgie n’est un art que pour certains de nos maîtres et il ne faut pas chercher à être un artiste. A ce prix, on peut probablement devenir un bon chirurgien. Apprendre à réfléchir correctement en suivant le Maître est primordial; l’habileté est une chose, mais ne sert à rien si on est ignorant. Il est bien sûr important d’avoir une bonne gestuelle, et j’ai eu la chance de rencontrer des maîtres qui me l’ont transmis : je pense à Jean-Pierre Triboulet, Antoine Duquesnoy et puis à l’école lyonnaise, que j’ai beaucoup fréquentée. Je suis venu voir Philippe Neyret plusieurs fois et j’ai été véritablement impressionné par sa façon d’opérer, qui était le geste lent sans retour. Pour moi, c’est quelque chose d’essentiel, je pense que la fluidité est plus importante que la rapidité parce que la rapidité fait perdre de l’énergie et la fluidité donne le geste juste. On a souvent tendance, les premières années, à brusquer les choses !

Enfin, il faut voyager : à Lille,  nous avions le droit d’aller aux Journées Lyonnaises quand on avait bien travaillé pendant l’année ! La première fois que je suis venu aux Journées Lyonnaises, j’ai été très impressionné parce que c’était une école vraiment complète avec ses travaux très riches, sa discipline, ses dogmes :  je m’en suis beaucoup inspiré.

D’autres personnes vous ont-elles marqué dans votre parcours ?

Mes premiers mentors ont été Jean-Alain Épinette et Henri Migaud, puis en chirurgie générale Charles Proye et Jean-Pierre Triboulet. En orthopédie, mon Maître est Antoine Duquennoy : il m’a transmis son savoir, parfois d’un regard, parfois d’un geste, c’était formidable. Mais il y a eu également beaucoup de Lyonnais : ce sont des Maîtres qui ont inspiré ma façon d’approcher la chirurgie du genou. Le premier que j’ai rencontré était Henri Dejour, puisqu’il a été membre de mon jury de thèse. Il est venu à Lille pendant deux jours en 1997 : j’en garde des souvenirs incroyables, que j’ai partagés avec David. Philippe Neyret, qui m’a accueilli souvent à Caluire, a toujours été bienveillant à mon égard. David Dejour, que j’ai toujours suivi dans sa quête de l’os sésamoïdal du genou, a fait un travail de référence pour être la voix mondiale de la rotule, qui est ma passion principale. C’est un garçon extraordinaire, que j’adore.

A Lille, l’uni était interdite : la meilleure prothèse partielle c’était la prothèse totale de genou ! Je n’en ai pas posé jusqu’à ce que je quitte l’hôpital en 2000, puis je suis allé voir Jean-Noël Argenson, en 2004, qui m’a accueilli chez lui et m’a initié. J’étais persuadé qu’il y avait une place pour cette approche dont je maîtrisais mal l’indication et la technique. C’est Gérard Deschamps qui a fini par me convaincre et me former ; j’ai beaucoup échangé avec lui à Dracy et ailleurs, ce qui m’a permis de confirmer la place des prothèses partielles dans l’arsenal de l’arthrose du genou !

Une place à part pour Denis Huten et Gilles Pasquier, dont la sagesse chirurgicale est un livre toujours ouvert à mon chevet, et pour qui j’ai une grande amitié et  un grand respect.

Dans mes mentors, il y a également Claude Argenson et Yves Catonné : pour apprendre la chirurgie du rachis orthopédique, j’étais descendu à Nice chez Claude Argenson et puis chez Yves Catonné (la visée droit devant de Roy-Camille). En les côtoyant j’ai appris beaucoup sur le rachis et l’ostéosynthèse rachidienne.

J’ai eu cette opportunité et cette chance de rentrer dans un groupe de chirurgiens du genou, le groupe NexGen, qui était dirigé par Jacques Tabutin et Bruno Tillie, un ancien du serail Duquennoy. Ils m’ont fait rentrer dans ce groupe d’enseignement de la chirurgie du genou dégénératif en 2003, groupe qu’ils avaient mis en place en 1996 avec Yves Catonné et Jean-Louis Rouvillain.

Vous y avez été bien accueilli ?

Quand je suis arrivé ils m’ont confié les pires topos et j’en ai bavé : c’était « douleur sur prothèse de genou », « planification de la PTG », « les anticoagulants », « comment rater une prothèse de genou »… Jacques Tabutin, Bruno Tillie et Yves Catonné m’ont fait confiance pendant toutes ces années et m’ont transmis leur savoir-penser et savoir-faire et, sûrement... leur savoir-être. Nous avions fait venir Kelly Vince qui était un chirurgien de Los Angeles, mais aussi Michel Malo qui était à l’époque chez Kelly Vince et qui est ensuite retourné à Montréal. Je suis allé les visiter tous les deux, ce sont des monstres de savoir, d’élégance, de transmission et d’échanges, qui avaient toujours une réponse étayée à toutes les questions posées, même les plus simples.

Le Cours a continué jusqu‘en 2010, auquel a fait suite le cours SFHG.

Vous avez évoqué les hommes, mais il y a sûrement également des sujets, des techniques qui vous inspirent ?

La prothèse de hanche sans ciment avec le couple dur-dur est quelque chose qui me passionne. Bien sûr, j’ai été élevé par Jean-Alain, donc c’était le sans-ciment et l’hydroxyapatite. J’ai compris ce qu’était l’exact fit d’une tige fémorale, et qu’il fallait travailler l’os pour pouvoir la planter en fit et en rotation afin de la stabiliser. Ce n’est pas le contact trois points qu’on peut entendre, ce n’est pas la mettre en os spongieux, une tige doit épouser le fémur. J’ai été fort impressionné par la tige sans ciment et la façon de la poser. Quand je suis arrivé au CHU, Henri s’est passionné pour le sans-ciment avec la tige de Zweimüller et nous sommes allés visiter Zweimüller à Vienne ; une fois encore, nous avons trouvé remarquable sa façon de planter son pivot dans le fémur, qu’il remplissait complètement. On se disait « il va casser le fémur… » mais cela ne cassait pas. Il disposait de tous ses dossiers opérés avec sa tige sans ciment qui remplissait le fémur, et dont les résultats radiographiques à 20 ans ne montraient pas de signes péjoratifs. Le score ARA, trop souvent oublié, permet de comprendre la réaction de l’os à l’implant : la ligne réactive, l’épaississement en zone 3 – 5, le piédestal, les raréfactions osseuses en zone proximale, etc. Ces signes sont des indicateurs de la sûreté ou de la faillite de la tige.

Je pense qu’il y a une place principale pour la tige sans-ciment à condition de respecter la technique de pose en exact fit, garant de la viabilité. Si la tige sans ciment n’a pas une stabilité parfaite, je la cimente, ce qui ne pose aucun problème. Je n’hésite pas à mettre une tige cimentée si nécessaire, ce qui représente 30 % de mes tiges.

La prothèse cimentée sur le fémur et le cotyle est à mon sens la base de l’apprentissage d’une prothèse de hanche, comme nous l’avions appris de M. Duquennoy, lui-même formé chez Freeman.

Et pour le cotyle ?

Je fais très attention à la façon dont je pose ma cupule parce qu’il ne faut pas qu’il y ait d’effet came ; à cet égard, le elearning de mon ami Patrice Mertl (SOO) est riche d’informations. Avant 70 ans, je pose une cupule pressfit sans-ciment avec un insert en céramique; après 70 ans, les modifications physiologiques du rachis (selon les travaux de Lazennec) invitent à utiliser une double mobilité.

La hanche m’intéresse toujours beaucoup (150 PTH par an) même si mon activité tourne essentiellement autour du genou.

Est-ce votre articulation de prédilection ?

Le genou est ma passion chirurgicale principale : le genou dégénératif bien sûr, et le genou ligamentaire et arthroscopique au second plan. Je pratique la PTG tricompartimentale postérostabilisée, tout cimenté parce que c’est simple et cela fonctionne tout le temps. La conservation du LCP n’est pas toujours possible et de résultat incertain... Je m’intéresse en fait aux axes et aux ligaments qui doivent réguler le choix de la prothèse et sa mise en place.

Pourquoi tout cimentée ? Parce qu’un jour, à Lyon, Pierre Chambat, lors des journées lyonnaises, s’est levé et a dit « je mets du ciment parce que ça marche ». Il s’est rassis et il n’y avait plus rien à dire. Le sans-ciment est difficile sur une prothèse de genou, avec une incertitude sur le résultat fonctionnel, sur les douleurs, sur les genoux longtemps fluxionnaires. Quant à la reprise d’une PTG sans ciment, c’est très difficile.

La prothèse partielle tient une place réelle dans l’arsenal prothétique du genou. L’uni a des indications très précises avec des résultats fiables dans le temps ; cela doit pouvoir correspondre à 20% du nombre de prothèses du genou posées dans une activité soutenue de genou prothétique, à condition d’y avoir été formé. Je me suis appuyé sur l’adage de Charles Proye : « si parfois nous voyons loin, bien qu’étant des nains, c’est parce que nous sommes assis sur des épaules de géants. » C’est tiré de son discours d’intronisation des chirurgiens au collège d’Édimbourg du 9 juin 1994 en Écosse auquel j’ai eu la chance d’assister. C’était remarquable ! Sur la base d’une formation de qualité en chirurgie du genou, on doit aboutir à l’utilisation choisie des prothèses partielles pour traiter l’usure du genou. La prothèse partielle me passionne et je pense que c’est l’avenir, parce que le vieillissement de la population fait qu’on va être amené à augmenter de façon exponentielle le nombre de prothèses et ce chez des patients plus âgés.

A côté de l’unicompartimentale, il y a aussi une place pour la fémoro-patellaire, à condition d’être bien précis sur l’indication. Vous êtes une référence sur le sujet : quelle réflexion vous a mené à l’adopter ?

Je me suis rendu compte que la prothèse à coupe était probablement l’avenir, que cela correspondait à la philosophie que je défendais, qui était celle de l’école Lilloise : « ce qu’on fait doit être transmissible et reproductible ». C’était possible avec une prothèse à coupe, mais aléatoire avec une prothèse de resurfaçage. Les industriels comme Zimmer, portés par un groupe de chirurgiens nord-américains, ont cru en cette technique et se sont arc-boutés sur la qualité du fémur tricompartimental, rendant compte d’une PFP (2009) qui répondait à toutes les insuffisances que l’on avait pu trouver dans les prothèses de resurfaçage.  Ils apportaient la lumière sur la reproductibilité que l’on pouvait espérer dans la mise en place d’une prothèse fémoro-patellaire en utilisant un ancillaire complet.

Je me suis mis à en poser en 2009 et je n’ai eu que des satisfactions ; j’ai eu bien sûr quelques rares reprises, liées non pas à la technique mais a une indication insuffisante. Les indications sont aujourd’hui parfaitement précisées et sûres et la courbe d’apprentissage de la technique, obligatoire, est très courte. Les résultats de la prothèse à coupe méritent d’être publiés. Gérard Deschamps et moi-même en avons fait une thèse sur 60 cas en 2012, grâce à Alexandre de Villiers (Dijon) ; j’ai donc continué à travailler sur le sujet, pensant que c’était une chirurgie sûre, reproductible, transmissible, qu’elle apportait un bénéfice au patient et qu’il n’y n’avait pas de difficulté pour la reprise chirurgicale éventuelle, comme l’avait précisé Denis Huten. On doit cependant pouvoir encore améliorer les choses, et je sais que Sébastien Lustig s’intéresse à la robotique pour affiner le positionnement des implants et les coupes : il y a certainement une voie pour la robotique. Enfin, j’avais essayé de faire développer par Zimmer le PSI comme pour les prothèses totales, mais le coût lié au développement du PSI pour la fémoro-patellaire en regard des bénéfices qu’ils pouvaient en tirer était trop élevé, et nous avons abandonné.

Cet aspect financier empêche donc les industriels d’en faire une de leur priorité ?

C’est le cas. Mais peut-être que la robotique peut apporter des réponses aux questions que l’on se pose encore sur le positionnement des implants. En termes d’innovation cela fait partie des techniques sur lesquelles il convient d’avoir un regard constructif, parce que cela va nous aider à améliorer la réponse à l’équation de la prothèse de genou au sens large. J’aime beaucoup cette métaphore de Philippe Neyret qui dit « la prothèse de genou, c’est une équation à plusieurs inconnues » ! Je me dis que la navigation doit nous aider à trouver certaines de ces inconnues que l’on n’arrive pas encore à cerner. Nous n’avons pas toutes les réponses pour la prothèse fémoro-patellaire, c’est ce qui fait que l’on a toujours envie d’opérer aujourd’hui : c’est stimulant !

Oui à l’innovation, mais la tradition reste très efficace, et Il faut s’appuyer sur elle. Lorsqu’une chirurgie aboutit à un échec, malgré une technique qui a fait ses preuves dans le temps, ce n’est pas la tradition qui est en cause : c’est le pratiquant qui est inefficace. L’innovation n’en est pas moins nécessaire : nous allons devoir répondre à des défis nouveaux comme le vieillissement de la population, l’obésité ou la demande fonctionnelle sportive plus exigeante des patients, induisant une augmentation forte du nombre de prothèses posées dans les 20 prochaines années. Désormais, à 50 ans les patients veulent continuer de courir… avec deux prothèses de genou. Nous n’avons pas vraiment de réponse honnête à leur apporter pour le moment, et il nous faut trouver des solutions nouvelles.

Dans quelle mesure la patientèle a-t-elle évolué pour devenir une population plus exigeante, plus sportive et plus active ?

Au début, les personnes qui acceptaient une prothèse de genou étaient les dames âgées qui ne marchaient plus beaucoup et voulaient pouvoir faire leurs courses. Aujourd’hui, les patients demandeurs sont aussi des jeunes de 50 ans qui souhaitent continuer de courir, faire du sport, faire du ski, faire de la compétition. Je crois qu’il faut leur dire qu’il y a d’autres solutions que la prothèse de genou, qui n’est pas un remède miracle, bien qu’étant une solution très acceptable pour le sujet actif. La chirurgie conservatrice et l’ostéotomie ont toute leur place, et je continue de faire très régulièrement des ostéotomies pour donner à mes patients jeunes non pas un genou de compétition, mais leur genou natif pour une qualité fonctionnelle très correcte. Je leur dis qu’ils pourront pratiquer une activité sportive préférentiellement portée comme le vélo et la natation, plutôt qu’une activité d’impact. On peut poser une prothèse de genou à toute articulation usée, mais si on le fait sur un genou de sujet jeune et actif, la durée de vie ne sera pas de 20 ans… et le remplacement d’une prothèse de genou est parfois techniquement difficile et de durée de vie encore plus aléatoire. C’est sûrement un message à transmettre aux jeunes chirurgiens, parce que quand il n’y a plus d’appareil extenseur, quand il n’y a plus d’os, que faire en reprise chez un patient qui est encore jeune ?

Je n’en fais pas un cheval de bataille, mais j’ai eu aussi des problèmes de santé ostéoarticulaire liés au sport et à la compétition, ce qui m’a obligé à changer certaines de mes activités. On peut y arriver, et je le dis à mes patients : « Il est possible de changer ou modifier son activité sportive ou son hobby et trouver du plaisir à s’engager dans un autre type d’activité ». Je pense qu’il faut garder une main ferme sur l’indication de prothèse de genou chez le sujet de plus de 60 ans, sinon on va s’exposer à des reprises qui vont être dramatiques à cause de déceptions fonctionnelles chez des patients à qui on aura changé deux genoux et qui pourront à peine sortir de chez eux.

Votre intérêt marqué pour l’évaluation, la recherche clinique vous pousse à vous remettre en question sans complaisance, est-ce un trait de personnalité que vous avez toujours eu ?

Oui, je me suis toujours remis en question parce que très tôt j’avais compris que la qualité d’un chirurgien c’est de savoir  naviguer entre doute et certitude, et que le doute permet d’avancer. Je me remets en question très souvent et si j’ai opéré cette semaine cinq prothèses de genou que je jugeais bien posées, je reste très vigilant sur la sixième, en m’interrogeant : « Est-ce vraiment la bonne indication ? Est-ce la bonne une contrainte ? Es-tu satisfait de ton axe et de ton équilibre ligamentaire ? »

Je m’astreins à communiquer et écrire plusieurs papiers par an ; je continue de lire très régulièrement, ce qui est n’est pas toujours facile parce que la vie du chirurgien est riche de travail quotidien, mais malgré tout il faut continuer de prendre du temps pour lire les travaux des collègues et pour façonner son esprit. J’essaie de faire de la recherche, surtout sur la rotule, en suivant les papiers qui sortent et en visitant les chirurgiens ; quand je vois un article qui me passionne j’envoie un mail à l’auteur. J’ai reçu il y a un mois une réponse sur la fémoro-patellaire d’un chirurgien sud-africain à qui j’ai envoyé un mail il y a 3 ans ! Comme quoi nous sommes tous très occupés...

Malgré cela, vous trouvez tout de même le temps de participer activement à la SFHG, dont vous êtes un pilier depuis plus de dix ans !

Oui, très exactement 12 ans de loyaux services pour les collègues chirurgiens. Je suis un homme de conviction, d’institution et de tradition. Je m’intéresse aux rencontres avec les hommes plus qu’à leurs compétences. Ce qui m’a poussé à souhaiter rencontrer les mentors que j’ai cités précédemment, ce sont leurs qualités humaines. J’ai l’habitude de penser qu’on reconnaît la valeur d’un homme à la quantité d’incertitude qu’il est capable de supporter, et ces grands hommes étaient capables à mon avis de supporter beaucoup d’incertitude dans les responsabilités qui étaient les leurs, et c’est ce qui leur a permis d’avancer.

Quand Jacques Tabutin et Bruno Tillie m’ont fait rentrer dans le groupe NexGen, ils étaient aussi les responsables de la SFHG. Naturellement, ayant participé à leurs travaux, j’ai répondu aux missions qu’ils me confiaient, en me proposant d’entrer d’abord comme membre à la SFHG, puis ensuite au bureau où il y avait beaucoup à faire. La bascule s’est faite en 2009 quand Zimmer a décidé d’abandonner le groupe NexGen ; nous avions près de 15 ans de travaux colligés sur l’enseignement de la chirurgie du genou dégénératif. Quand nous nous réunissions avant l’organisation du cours annuel, nous passions des heures à affiner l’enseignement et améliorer le message aux étudiants. Nous étions désolés de jeter au panier tout ce travail qui nous avait demandé beaucoup d’énergie et avait généré beaucoup d’échanges avec les jeunes.  Jacques a eu cette idée de proposer à la SOFCOT de nous aider, la réponse a été « oui, mais on n’a pas de moyens à vous consacrer ». J’ai donc été désigné volontaire pour prendre mon bâton de pèlerin et partir, avec mon expert-comptable, à la rencontre d’une vingtaine de laboratoires. Nous leur avons expliqué notre expérience, l’expertise de notre enseignement, et notre souhait d’établir un partenariat. Beaucoup ont accepté, puis la SOFCOT nous a aidés et prêté ses locaux qui étaient encore en travaux ; le premier cours s’est fait en 2010 avec du plâtre aux pieds et des toilettes manquant à l’appel ! 10 labos nous ont suivis et nous ont permis de faire ce premier cours, qui fut une réussite. Depuis lors, nous avons organisé 9 cours du genou puis, sous l’impulsion de Philippe Massin et Philippe Chiron, un cours de chirurgie de la hanche depuis 6 ans ; tous ces cours sont destinés aux internes et chefs de cliniques francophones, alternant chaque année un cours de base et un cours supérieur.

Vous aviez fait la preuve de vos qualités de gestionnaire !

En quelque sorte… Comme j’avais réussi à obtenir une cagnotte les deux premières années, le board m’a confié la trésorerie de la SFHG en me disant « tu sais gérer le cours, tu vas aussi gérer notre trésorerie ! » car à l’époque la SFHG ne vivait que des cotisations de membres, 100 tout au plus… Je suis resté 7 ans comme trésorier à la SFHG, j’ai beaucoup travaillé, aidé, partagé avec les autres. Je me suis appuyé sur nos présidents et secrétaires généraux ; c’est avant tout le travail d’une équipe : des chirurgiens du public, du privé, universitaires ou libéraux, d’écoles différentes mais complémentaires, tous engagés dans la défense noble de l’institution. Des personnes qui ont la même passion pour la chirurgie de la hanche et du genou, la même envie de transmettre aux plus jeunes, la même envie de défendre le métier, mais qui souhaitent également passer un moment convivial pour échanger avec les collègues et les amis.

C’est ce qui m’anime et qui anime à mon sens la SFHG depuis que j’y suis entré, et ce que je souhaite faire perdurer demain en étant élu à la Présidence. Mon rôle est de fédérer les idées, de regrouper les projets et de les porter au nom du conseil d’administration, et des membres.

J’ai cette chance de succéder à des présidents charismatiques et investis dans la SFHG -Patrice Mertl, Michel Bonnin et JAE pour ne citer qu’eux- et qui ont montré le beau chemin…

Depuis 5 ans nous organisons notre congrès national ouvert à tous, appelé Journées de Printemps (JDP) de la SFHG, qui durent une journée et demie, le samedi matin étant réservé aux membres de la SFHG.

Nous avons aussi depuis 3 ans beaucoup œuvré pour ouvrir la SFHG aux jeunes, car ce sont eux qui vont nous aider à avancer. Nous avons revu les statuts pour les refondre en mars 2019, en ouvrant la société aux juniors, puis en créant une Journée Juniors (internes, CCA) accolée aux JDP dont la première s’est déroulée l’année dernière à Rennes. Nous nous sommes rendu compte qu’en dehors des juniors, il y a aussi les collègues qui sont installés à l’hôpital ou dans une clinique, et qui ont besoin de se reconcentrer sur un sujet, de venir débattre sur un thème qu’ils ont mal compris ou qu’ils souhaitent approfondir. Cette Journée Juniors est en fait la journée de ceux qui veulent avancer.

Bien sûr la survenue de la pandémie de la Covid nous a contraints à annuler les JDP cette année, mais ce n’est que partie remise pour 2022, toujours à Villefranche sur Mer où nous serons accueillis par Christophe Trojani.

Vous avez également consacré beaucoup d’énergie à la mise en place d’un registre, qui aura lieu sous votre présidence. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Jean-Alain Epinette et Christian Delaunay sont les pionniers des registres français des PTH et PTG ; je connais bien Christian Delaunay pour avoir développé une prothèse avec lui il y a 20 ans, et le travail accompli pour le registre des PTH. J’étais déçu que Jean-Alain Épinette ait échoué à mettre en place le registre des PTG en 2012 à la SFHG ; je sais l’énergie qu’ils ont tous les deux investie dans la mise en place de ce qui a pu voir le jour : cela impose le respect.
Aujourd’hui Philippe Tracol et Stéphane Boisgard ont rassemblé les énergies, ont fédéré autour d’eux les aficionados des registres pour mener à bien la création  d’un registre français des prothèses qui soit opérationnel pour tous. Avec le CA de la SFHG, nous les soutiendrons avec ferveur et vivacité. Ce sont les chirurgiens orthopédistes français qui au final feront la réussite du registre en l’adoptant. Il faut savoir ce que deviennent nos prothèses, ce qui rend ce registre véritablement indispensable.

En France, nous avons des idées, des techniques, avons développé un tas d’innovations, mais on ne parle pas anglais, ce qui est un facteur très limitant, notamment pour les échanges avec les registres étrangers. Ce registre doit également nous permettre de communiquer avec les chirurgiens d’autres pays.

Votre présidence va débuter à la prochaine assemblée générale. Quelles vont être vos priorités, les directions où vous souhaitez emmener la SFHG ?

Ouvrir notre Société aux chirurgiens orthopédistes pratiquant la chirurgie de la hanche et du genou, en devenant membre de la SFHG : c’est tout l’enjeu des modifications des statuts de 2019. Vous pouvez devenir membre titulaire, associé, junior, correspondant, ou encore honoraire. Ces statuts sont consultables sur le site www.sfhg.fr et nous invitons les chirurgiens à les lire et nous rejoindre en fonction de leur qualité et leurs aspirations.

L’objectif est de pouvoir échanger avec les collègues par l’intermédiaire de nos Journées de Printemps et de la Journée de spécialité lors du congrès de la SOFCOT, organisée par Sébastien Lustig et Sophie Putman. Les tables rondes et avis d’expert sont très appréciés car les débats sont riches et ouverts. Les jeunes peuvent également promouvoir leurs travaux avec un prix de thèse. Enfin les communications individuelles Hanche et Genou seront dorénavant choisies par le CA de la SFHG ce qui permettra d’améliorer la qualité de nos Journées. Nous souhaitons, à l’instar des JDP de Rennes l’année dernière, aller à la rencontre des chirurgiens français qui pratiquent la chirurgie de la hanche et du genou en changeant la ville et la région d’accueil des JDP chaque année.

La SFHG s’est déjà positionnée sur la RAAC, mais doit aujourd’hui argumenter la chirurgie ambulatoire des prothèses de hanche et de genou. Un premier état des lieux doit à mon sens être fait par l’institution afin que les collègues puissent s’appuyer sur des données autorisées au lieu d’être parfois à la traîne de certains laboratoires.

La collaboration avec notre institution mère la SOFCOT est nécessaire et souhaitée mais insuffisante pour l’évolution de la SFHG. Les contacts et les relations constructives avec les autres sociétés françaises, notamment la SFA, sont utiles et positifs. Enfin l’ouverture aux sociétés étrangères de même discipline doit être un axe fort de développement de la SFHG les prochaines années.

L’amélioration de notre qualité scientifique passera par la création d’un conseil scientifique de la SFHG, qui sera dirigé par Patrice Mertl, entouré de Michel Bonnin et Didier Mainard.

Participer à la formation des jeunes lors de la Journée Junior ou des cours hanche et genou fait partie de nos objectifs prioritaires. Je crois beaucoup à l’efficacité de la tradition dans la formation. Si les plateformes SIDES pour la hanche et le genou se mettent en place progressivement, la SFHG a probablement une place dans la formation des jeunes comme nous l’avons maintes fois évoqué avec le Collège. L’expérience acquise depuis de nombreuses années doit être transmise lors de toutes nos manifestations où les jeunes ont leur place.

J’ai dirigé le cours genou pendant 8 ans avec Dominique Saragaglia, mais il fallait passer la main et c’est maintenant Guillaume Demey et Stéphane Descamps qui s’en occupent. Pour la hanche, c’est François Bonnomet, associé à Jean-Marc Puch qui organisent parfaitement l’enseignement. Nous continuerons à développer ces enseignements où l’on ne cherche pas à expliquer comment tenir un marteau, mais on apprend au jeune chirurgien comment réfléchir face à un patient, une pathologie quotidienne.

Le deuxième message que l’on souhaiterait faire passer, c’est que la chirurgie peut être un débat d’idées, mais qu’il convient de suivre une école et des principes ; la spécialisation peut se faire plus tard.
Pour répondre à la demande croissante des internes et des chefs qui veulent participer aux cours, nous allons sûrement devoir quitter les locaux de la SOFCOT (malheureusement, car c’est un lieu de contact chalheureux et accueillant) pour un site plus grand permettant d’accueillir deux fois plus de jeunes.

Toutes ces activités ne sont possibles que par l’existence, l’investissement et la fluidité d’une équipe soudée, dont notre secrétaire général Aymard Deladoucette qui accomplit un travail remarquable de suivi et de débriefing de toutes les actions menées au sein du CA. C’est maintenant Gilles Pasquier, trésorier, qui s’occupe des comptes avec toute la pertinence et le sérieux qu’on lui connait. Je veux également souligner le rôle très important de notre secrétaire, Myriam Rachdi, qui est une assistante formidable pour notre organisation.

Vous prévoyez une place spéciale pour les jeunes ?

Les jeunes maîtrisent les nouveaux moyens de communication et il faut leur faire confiance. Dans cette optique, un nouveau site va voir le jour et sera géré par Bertrand Boyer et Pierre Martz. Tout cela s’est fait sous l’impulsion et l’énergie débordante de mon ami Roger Badet, toujours disponible et prêt à innover.
Ce sont les axes de travail pendant 2 ans, mais j’apporterai une attention toute particulière au registre et à l’aide que nous fournirons à Stéphane Boisgard à la SOFCOT, puisque c’est le CNP-SOFCOT qui va développer ce registre.

Vous êtes un homme entier, et n’hésitez pas à faire entendre votre opinion. Quel est le thème qui vous anime en ce moment ?

Il y a un sujet qui m’est douloureux, c’est la relation entre les chirurgiens et les anesthésistes; j’ai longtemps essayé de comprendre leur façon de fonctionner. J’ai rapidement accepté le fait que le binôme chirurgien-anesthésiste était incontournable et qu’il fallait travailler en étroite collaboration. Dès le début de ma pratique, j’ai tenté de mettre en place ce fonctionnement en proposant aux anesthésistes une hyperspécialisation vers l’orthopédie, puisque l’évolution de la chirurgie orthopédique se fait vers l’expertise mono ou biarticulaire. Aujourd’hui je fais la hanche et le genou, mais il est probable que mon successeur ne fera que de l’uni. C’est la raison pour laquelle j’ai essayé d’attirer les anesthésistes vers ce fonctionnement en binôme spécialisé pour pouvoir répondre avec plus d’efficience à nos difficultés quotidiennes, pour pouvoir améliorer la qualité médicale et apporter plus de sûreté aux patients.
En vérité, ce fonctionnement binomial est extrêmement difficile à mettre en oeuvre car, si les chirurgiens deviennent experts, les anesthésistes souhaitent au contraire rester polyvalents. Si les chirurgiens passent leur temps avec leurs patients -qui sont leur préoccupation première-, les anesthésistes s’en éloignent de plus en plus, et la gestion de la médecine au quotidien au lit du patient n’existe plus ; la gestion médicale se fait par l’ordinateur du bureau de l’anesthésiste. L’évolution du métier tend à aller vers la RAAC pour la chirurgie prothétique, qui demande d’être à l’écoute du patient, de l’éduquer, de le responsabiliser, de répondre à ses questions afin qu’il ait confiance dans la chirurgie. Si le chirurgien s’y investit, l’anesthésiste s’en éloigne, et il est malheureux de constater que les divergences de prise en charge s’accroissent. Cette situation pousse les chirurgiens à prendre en charge médicalement leur patient de plus en plus, notamment en ce qui concerne la gestion des antalgiques et des anticoagulants. C’est un sujet d’actualité brûlant, et un retour en arrière me semble impossible.

Sur ce sujet des anticoagulants, pensez-vous que la SFHG doit aussi avoir un rôle pour essayer d’influer, ou en tout cas de faire accepter les nouvelles recommandations par rapport à une anticoagulation moins agressive ?

J’ai un angle d’analyse assez clair et tranché : la responsabilité des anticoagulants est imputable au chirurgien puisque c’est lui qui gérera le patient dans les suites, lui qui le reprendra s’il y a une hémorragie, qui acceptera le mauvais résultat fonctionnel si le genou est empâté parce qu’il y a eu trop d’anticoagulants, qui sera montré du doigt si le patient meurt d’une embolie pulmonaire. Je pense que les chirurgiens doivent s’investir dans la prise en charge des anticoagulants, ce qui demande du temps et de l’énergie. Les anticoagulants ne sont pas un poison, mais il faut savoir les prescrire, limiter les risques et naviguer entre doute et certitude dans les cas difficiles ; la discussion avec l’anesthésiste apparaît alors très constructive. A ce prix, on peut tout à fait limiter le risque de thrombose, mais surtout empêcher l’hémorragie et le saignement, qui est un facteur de risque de mauvais résultat prothétique. Si demain il devait y avoir une prise de position des chirurgiens sur ce sujet, je serais de ceux qui défendraient cette façon de voir.
A titre personnel, nous réfléchissons au projet de salarier un médecin anesthésiste avec qui on pourrait échanger, mettre en place des protocoles de prise en charge, répondre aux demandes du patient et aller dans le sens d’un fonctionnement binomial.

Il y a un deuxième sujet concernant les anesthésistes qui me semble très important, c’est l’asepsie au bloc opératoire : il y a une dérive dramatique et ubuesque des traditions chirurgicales et des processus de sécurité pour l’asepsie : l’apparition de calots tissus en tous genres dont on ne connait pas la provenance et dont la méthode de lavage est inconnue, de tenues qui sont personnelles et du non-respect des circuits propre/sale. Depuis 20 ans j’ai constaté cette dérive d’envergure qui sera responsable d’une augmentation du nombre d’infections si on n’y met pas fin. En débattant avec la SFHH, je me suis rendu compte du peu de références scientifiques depuis 20 ans sur l’asepsie au bloc opératoire, sur l’habillage non stérile et stérile. Plus étonnant encore, la SFAR a été missionnée par la SFHH afin de mettre en place des recommandations sur l’habillage non stérile au bloc opératoire. Il est tout de même incroyable que ce soient les anesthésistes qui nous dictent la façon de s’habiller et de suivre les circuits du bloc opératoire. Les chirurgiens orthopédistes sont responsables de cet état de fait ; ils doivent se remettre au travail sur ce sujet pour définir les standards de référence de l’asepsie au bloc opératoire.

Quand vous ne travaillez pas, quels sont vos loisirs et passions en dehors de l’orthopédie ?

La vie chirurgicale est une vie passionnante et pleine d’émotions, mais il faut trouver le calme intérieur pour pouvoir bien penser, bien opérer et traverser les années sans encombre. J’ai trouvé une partie de la réponse dans les arts martiaux. J’ai été initié très jeune par mon père à l’ésotérisme asiatique et chinois. Les arts martiaux apprennent à gérer les émotions, car le combat est une crise émotionnelle intense qu’il convient de contrôler. Quand on gère ses émotions, on prend confiance en soi, on peut rester vertical et stable dans toutes les phases du combat. Les arts martiaux chinois interne et externe m’ont apporté cet équilibre et je continue de pratiquer tous les jours. Parallèlement, j’ai également beaucoup pratiqué le tennis en compétition ; malheureusement, quelques accrochages physiques m’ont obligé à lever le pied et laisser plus de place à la chirurgie ! Je continue tout de même à jouer en vétéran et fais un peu de compétition.

Enfin, dès que possible, je rentre chez moi avec ma famille et mes amis, qui sont ma source de joie, de réconfort et d’apaisement. Je m’arrête régulièrement quelques jours pour me recharger, et dès que possible au soleil du sud, mais en dessous de Lyon… !

Un message pour nos lecteurs, notamment ceux qui débutent leur carrière ?  

Il ne faut pas faire de compromis avec la qualité de la formation, il convient d’accepter d’y consacrer du temps : la chirurgie c’est l’engagement de toute une vie. On me l’avait dit quand j’ai commencé mais je ne le croyais pas, je me disais que j’aurais le temps de respirer ; Au final ce n’est pas vrai. Si on veut être performant, il faut y consacrer de l’énergie. Les voyages sont très formateurs. Le compagnonnage est indispensable. Suivre une école c’est suivre une discipline. Suivre un Maître, c’est suivre la Voie. Mais ça ne suffit pas…

Paru dans le numéro N°302 - Mars 2021