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ELIZABETH A. ARENDT

Paru dans le numéro N° 316 - Août / Septembre 2022
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ELIZABETH A. ARENDT

Nous avons rencontré Elisabeth Arendt, oratrice invitée des prochaines Journées Lyonnaises du Genou. Issue d'une famille nombreuse d'origine luxembourgeoise installée aux Etats-Unis, elle revient longuement sur ses parcours personnel et professionnel en tant que femme, mettant ainsi en perspective ses engagements dans le sport de haut niveau et la médecine, deux sujets parmi tant d'autres qui l'animent.

Elizabeth Arendt, quel est votre parcours ?

Je suis née à Chicago où il y avait des quartiers très communautaires : nous vivions dans le quartier allemand. J'ai des origines luxembourgeoises, et mes parents parlaient le dialecte allemand du Luxembourg même s'ils étaient aux Etats-Unis depuis plusieurs générations. Ils ont tous deux été élevés dans une petite région du Wisconsin où ils ont continué à parler cette langue. Puis mon grand-père a déménagé à Chicago pendant la prohibition et, à la fin de la prohibition, il a fini par travailler dans une brasserie ! Je suis la septième de neuf enfants. Ma mère a eu sept enfants en dix ans et deux enfants dans les dix années suivantes, donc j'étais en quelque sorte la mère de substitution pour ma sœur et mon frère plus jeunes.

Comment était la vie à Chicago à cette époque ?

Nous avons été élevés à Chicago dans un quartier très allemand. Il y avait un tout petit parc en face de chez moi, appelé Brands Park. Le Chicago Park District était très actif pour inciter les gens à faire des activités et ily avait beaucoup de sports auxquels on pouvait participer. Si vous vous inscriviez vous obteniez un point, et si vous gagniez vous obteniez 3 points, 2 points pour la deuxième place, etc. On additionnait les points et à la fin on recevait ce pull en laine très épais que personne ne portait jamais parce qu'il était lourd et qu'il démangeait, mais tout le monde en voulait un ! Nous avons donc participé à toutes les activités de notre quartier : j'ai joué au hockey en salle, au softball, à différents types de patinage, au ping-pong, au volley-ball et... au fer à cheval ! J'ai d'ailleurs remporté deux médailles d'or au fer à cheval pour la ville de Chicago, dans ma catégorie d'âge.

J'ai gagné une fois un tournoi de ping-pong quand j'étais adolescente mais, croyez-moi, je n'étais pas Forrest Gump ! Le sport que je pratiquais et que j'aimais vraiment était le volley-ball. À l'époque, nous avions une salle avec un plafond très bas, et les règles étaient vraiment bizarres : on pouvait réceptionner une balle puis attaquer, c'est-à-dire avoir deux contacts avec la balle. Le volley-ball a changé depuis : un seul contact avec la ball est permis au lieu de deux autrefois. Quand on jouait au basket, là encore les règles étaient très différentes et cela a persisté quand je suis allée au lycée. Le basket-ball est passé à cinq personnes dans ma dernière année. La raison pour laquelle les équipes féminines étaient constituées de six personnes est qu'ils pensaient que la fille moyenne n'avait pas assez d'endurance pour pouvoir jouer sur tout le terrain. J'ai fini par jouer dans une équipe de volley-ball qui était une équipe prodige d'une équipe appelée les Chicago rebels ; nous n'étions qu'une équipe d'appoint, mais nous avons fini par voir un peu comment les femmes pouvaient faire du sport à un niveau semi-, je ne dirais pas professionnel, mais semi-national où elles voyagent dans différentes villes.

J'ai été élevée dans la religion catholique et j'ai intégré une école catholique réservée aux filles ce qui, je pense, m'a bien servi. Il n'y avait que des filles, qui pratiquaient leurs propres sports. Elles étaient les responsables, présidentes de classe et constituaient le conseil étudiant. Nous ne roncontrions aucun obstacle à nos aspirations. J'ai été présidente de classe en première année, présidente du conseil étudiant en dernière année, et j'ai pratiqué le basket et le volley. J'ai grandi dans une famille de neuf enfants,  une famille très vivante qui pratiquait beaucoup de sports et faisait beaucoup de choses ensemble. Cela a renforcé mon intérêt social pour le sport. Je n'ai jamais pensé au sport comme carrière potentielle, je n'étais pas assez douée, mais cela m'a certainement fait réfléchir un peu plus à la possibilité de faire quelque chose avec le fonctionnement du corps humain, à mon intérêt pour ce domaine.

Pourquoi avoir choisi la médecine, et plus précisément la chirurgie orthopédique ?

Mon frère aîné a fait des études de médecine et a fini par devenir professeur de biologie. Il avait quelques années de plus que moi. Quand il était en classe préparatoire aux études de médecine, j'ai commencé à y réfléchir un peu, j'ai pensé aux soins infirmiers : c'était un domaine qui me semblait intéressant. Une fois au lycée, je me suis intéressée aux sciences et à la biologie, puis je suis allée à l'université pour étudier la biologie. J'ai grandi à Chicago, puis je suis allée à l'université de Rochester, dans l'État de New York, grâce à une bourse scientifique Bausch & Lomb. Bausch & Lomb, comme vous le savez peut-être, est une société ophtalmologique qui offre un prix scientifique et une bourse d'études à Rochester au meilleur étudiant en sciences. Je suis donc allé à Rochester, qui était une école de division 3, comme il en existait à l'époque. Notre école pratiquait le hockey sur gazon pour les femmes, mais c'était le seul sport. Je suis entrée à l'université en 1971. La première année, je voulais jouer au volley-ball alors je suis allée à un cours d'éducation physique. Comme j'avais déjà beaucoup pratiqué, l'enseignante m'a demandé si je souhaitais l'aider à enseigner, ce que j'ai accepté. J'ai donc commencé à enseigner le volley-ball, puis nos championnats inter-universitaires ont voulu passer aux nouvelles règles du jeu. J'ai organisé le nouveau programme pour les inter-universitaires de l'USVBA. Cette année marque le 50e anniversaire de l'adoption du Titre IX. Le Titre IX était une législation américaine qui stipulait que si vous receviez des fonds du gouvernement, vous deviez donner aux femmes les mêmes chances qu'aux hommes pour toutes les activités. Cela a imprégné d'autres domaines comme le droit, l'ingénierie, etc. mais le domaine qui a vraiment été révolutionné est l'athlétisme. Tout d'un coup l'athlétisme, dans les collèges principalement, a dû commencer à offrir plus de possibilités aux femmes, à les élever à un niveau où elles avaient les mêmes chances. Pas nécessairement l'égalité de financement, et les gens peuvent discuter de la sémantique de cette question, mais l'égalité des chances. Dans mon établissement, dès ma deuxième année, nous avons créé une équipe de volley-ball. Nous avions des uniformes de fortune, des entraîneurs à temps partiel, nous ne nous entraînions que deux fois par semaine, le soir, mais pour moi c'était génial. Lorsque j'ai obtenu mon diplôme nous avions deux équipes, un calendrier de 12 matchs, de nouveaux uniformes... Cela m'a fait découvrir un autre niveau de sport. Les femmes avaient besoin de quelqu'un pour s'occuper de leurs blessures. La directrice sportive m'a dit : "Je pense vraiment que tu aimerais ça, Liza, et en plus on te paierait !". J'ai accepté et suis devenue élève-entraîneur sportive. Cela m'a ouvert les portes d'un monde incroyable de blessures sportives. Il y avait un livre, je m'en souviens encore, c'était un livre à couverture bleue par O'Donoghue et il parlait des blessures sportives. Je pensais que c'était incroyable, que l'on puisse être médecin et s'occuper de ça. À l'époque, je me disais que la physiologie de l'exercice serait peut-être un domaine amusant dans lequel m'engager, mais j'ai fini par devenir une entraîneuse sportive. Nous avons intégré les salles d'entraînement qui sont devenues mixtes, et c'est alors que j'ai rencontré Ken DeHaven, le chirurgien orthopédique qui s'occupait de notre équipe de football masculine. J'ai commencé à faire quelques recherches avec lui, à le suivre et à le fréquenter. Et c'est là que j'ai décidé que l'orthopédie était quelque chose que je devais étudier.

Quelles ont été les étapes suivantes ?

Ça a fini par être un peu difficile, pour être honnête. Je suis restée à l'école de médecine de l'université de Rochester : c'était une très bonne école, et j'y avais été acceptée. Mes proches me manquaient mais, dans notre famille, nous fêtions chaque anniversaire, chaque baptême, chaque fois que quelqu'un perdait une dent  : j'ai pensé qu'il serait très difficile de me concentrer sur mes études, je suis donc restée à Rochester. A l'approche de mon internat, j'ai souhaiter aller ailleurs : j'ai donc commencé à passer des entretiens pour l'orthopédie. J'étais une bonne étudiante, mais pas une étudiante brillante. En passant des entretiens pour l'orthopédie j'ai découvert que j'étais l'une des premières femmes : s'ils m'avaient acceptée, j'aurais été l'une des premières femmes dans de nombreux programmes. Certaines personnes me regardaient avec beaucoup de curiosité, on m'a posé beaucoup de questions qui étaient totalement illégales à l'époque et certainement encore aujourd'hui : on m'a demandé si je voulais des enfants, pourquoi je n'étais pas mariée ; ils ne m'ont jamais demandé si j'étais sexuellement active mais ils l'ont certainement déduit en essayant de poser des questions sur mon orientation sexuelle, comment j'allais gérer les enfants s'ils m'acceptaient, etc. C'était difficile à vivre, mais je n'avais pas le choix. Je comprenais pourquoi les gens étaient curieux, mais je trouvais que ce n'était pas professionnel de poser des questions dans ce contexte. Je sais que la femme porte les enfants et qu'elle a un fardeau plus lourd pendant une certaine période de la grossesse et de la naissance, mais avoir un jeune enfant en tant qu'interne est difficile pour les hommes et lesfemmes. Je pense que c'était un peu machiste de leur part de penser que le fardeau d'élever un enfant n'avait pas d'incidence sur l'homme et qu'il pouvait réussir son internat, mais pas une femme. Il n'y avait aucune sorte de congé parental pour les hommes ou les femmes à cette époque.

J'ai été acceptée dans un programme d'admission anticipée qui m'intéressait fortement. Un homme du programme m'a appelée un matin (nous n'avions pas d'emails ou quoi que ce soit, nous étions acceptés par télégramme !) et il m'a prise un peu au dépourvu. Il était 7 heures, j'étais en stage de cardiologie au Genercy Hospital de New York. Je m'en souviens très bien, il m'a dit : "Dr Arendt, j'aimerais vous offrir un poste dans notre programme". J'étais si excitée, je ne savais pas quoi dire. J'ai répondu : "Merci beaucoup, mais tout programme dans lequel je passerai les cinq prochaines années de ma vie mérite réflexion ; pourrais-je y réfléchir pendant la nuit et vous appeler demain ?" Il s'est énervé, m'a appelé Mlle Arendt et non Dr Arendt, et m'a dit : "Rappelez-nous et nous y réfléchirons". Pour faire court : j'ai rappelé, ils m'ont dit que je ne pouvais plus venir.

Ça m'a en quelque sorte mis sur les talons. Beaucoup de gens sont sortis du bois en disant que je devrais poursuivre l'école en justice, mais je n'avais pas la tête à ça à ce moment-là et ce n'est pas ce que je souhaitais faire. Cela m'a montré que l'internat serait difficile pour moi en tant que femme. Je voulais donc rester là où j'avais le sentiment d'être acceptée pour ce que j'étais, pas seulement pour ma féminité mais pour tout le reste. Je suis donc restée à l'Université de Rochester où j'ai fait 12 ans d'études : 4 ans d'université, 4 ans d'école de médecine et 5 ans d'internat. C'était génial. Le Dr Evarts était mon président, Ken DeHaven était le responsable des sports ; c'était un grand mentor à bien des égards, et aussi un grand spécialiste de la médecine sportive.

À l'époque, notre programme commençait à être réparti en sous-divisions. Avant cela, nous avions la pédiatrie et la colonne vertébrale, puis une sorte de département généraliste. Puis la main a commencé à être une entité distincte, puis la médecine sportive et l'arthroplastie. J'ai donc eu la chance lors de mon internat d'assister aux premiers jours de la médecine du sport en tant que discipline à part. Nous avions bien sûr des médecins du sport mais ils se trouvaient dans la cambrousse et étaient considérés comme des indésirables. Ce n'était pas vraiment une discipline que l'on enseignait en tant qu'entité distincte aux internes, mais j'ai eu le privilège de pouvoir le faire. Bien que l'internat en médecine du sport fût très dense, j'en voulais toujours plus. J'ai fini par vouloir retourner dans le Midwest, et il y avait une bourse de six mois à l'université du Minnesota. Je voulais aller dans une université du Big 10 parce que je me disais que ce serait intéressant de faire du sport féminin en Division 1, d'être le médecin d'athlètes bien plus talentueuses que moi à cet âge-là . J'ai fini par être acceptée à l'Université du Minnesota, ce qui était génial. Mon frère aîné vivait dans le Minnesota, cela me faisait un peu de famille à proximité. Les six mois se sont transformés en douze mois car ils m'ont demandé de rester six mois de plus et ils m'ont permis d'aller en Europe pendant six semaines, en grande partie grâce à l'aide de Ken DeHaven. Il s'agissait d'une bourse de voyage que j'ai créée moi-même et qui m'a permis d'aller à deux endroits en Suède - Linköping et Stockholm - puis en Suisse. Cela m'a donné un avant-goût de ce qu'était l'Europe, cela m'a permis de découvrir l'Europe et la façon différente qu'ont les européens de faire les choses. C'était génial ! J'ai toujours eu le goût des voyages, mais c'est ce séjour qui m'a donné le goût des voyages en Europe.

A mon retour, on m'a proposé de rester en tant que membre à part entière de la faculté du Minnesota, ce qui était parfait pour moi : mon mari - j'étais alors mariée - y avait entamé ses études de droit, j'avais un frère là-bas, et nous étions plus proches de Chicago où la majorité de ma famille résidait encore.

Comment s'est déroulée cette installation dans le Minnesota ?

C'était un parcours intéressant, et j'ai bénéficié d'un excellent soutien. J'ai commencé mon stage, puis on m'a demandé de rester en tant que titulaire. A la fin de mon stage, je suis tombée enceinte et j'ai donc accouché de mon premier enfant environ sept mois après avoir obtenu mon statut de titulaire. Nous n'avions pas de congé de maternité organisé, j'avais ma propre assurance d'invalidité, comme on le faisait à l'époque pour une bourse. Je l'ai gardée parce qu'à l'époque, l'invalidité ne couvrait pas la grossesse si vous étiez enceinte au moment où vous aviez souscrit la police d'invalidité. J'ai demandé : "Couvrez-vous la grossesse ?" et quelqu'un m'a répondu : "Bien sûr, bien sûr". "Parfait, pouvez-vous me le confirmer par moi par écrit ?" ; il est allé vérifier et s'est aperçu qu'ils ne couvraient pas la grossesse : les gens à cette époque ne connaissaient même pas les règles en place. J'avais l'impression que les gens ne savaient pas comment traiter les femmes enceintes dans une organisation. Nous avons donc mis en place une politique de maternité, qui suivait bien sûr les directives de l'État. Mon président a dit : "Faites une enquête et dites-moi ce que nous devrions faire". Je suis vraiment fière de dire que c'était un début. Six ans plus tard nous avons eu une interne qui est tombée enceinte et elle a pu bénéficier de cette nouvelle politique. Désormais il y a nous avons un congé de grossesse pour les femmes, un congé parental pour les hommes et un congé d'adoption. Avant, c'était six semaines pour les femmes, deux semaines pour les hommes - je sais qu'en Europe, cela semble fou parce que vous avez plus de temps libre - mais désormais nous avons six semaines pour les femmes, six semaines pour les hommes, six semaines pour l'adoption. C'est le cas dans tout le système, mais c'est vraiment l'orthopédie qui a ouvert la voie. Nous en sommes très fiers, car beaucoup d'institutions accordent le même temps libre aux hommes et à l'adoption.

Je suis donc restée en tant que titulaire, c'était en 1985-86. J'ai eu mon premier enfant en 86, puis je suis tombée à nouveau enceinte en 89. J'ai commencé à aider les équipes masculines. À l'époque, les équipes féminines n'étaient pas affiliées à l'université mais je voulais commencer à travailler avec elles, alors j'ai commencé à aider un des membres de la communauté. Quand il a pris sa retraite j'ai pu prendre en charge les sports féminins - à l'époque, ils étaient complètement séparés dans notre institution : directeurs sportifs différents, budgets différents - et j'ai également donné un petit coup de main aux hommes. J'ai donné naissance à mon deuxième enfant en 1989. Peu de temps après, mon mentor et responsable de la médecine sportive de mon institution, Rob Hunter, est parti à Aspen. Il fallait donc que quelqu'un remplace le Dr Hunter au pied levé, car son départ était précipité. Je n'avais pas peur de le faire, mais j'avais des sentiments mitigés : je sentais qu'il était temps pour moi de m'occuper de ma famille, de réduire un peu mes activités, mais lorsque nous en avons parlé avec mon mari, il m'a dit : "Lisa, tu aimes ton travail, tu gagnes beaucoup d'argent et tu te vois encore ici dans dix ans. Essayons simplement de nous concentrer sur ce poste pour toi. Votre université a été très bienveillante avec toi lorsque tu as eu ton premier et ton second enfant, maintenant c'est à toi de prendre le relais. L'université a besoin de toi". Je suis donc devenue directrice médicale de l'athlétisme universitaire masculin et féminin, et j'étais également le médecin en chef des équipes de basket-ball masculin et féminin. C'était une période intéressante !

À peu près au même moment, beaucoup de choses se sont mises en place d'elles-mêmes, peut-être par sérendipité. Le comité de sauvegarde de la NCAA avait un programme où ils se réunissaient pour parler des différentes règles, etc. Ils ont également choisi un nombre égal de personnes issues de différents horizons, d'hommes et de femmes, de chirurgiens orthopédiques, de soins primaires, de directeurs sportifs, etc. Ils avaient un poste à pourvoir, et quelqu'un a dit : "Si seulement nous avions une femme chirurgien orthopédique de la Big 10 qui remplirait toutes ces cases", et quelqu'un a répondu : "Eh bien, vous en avez une : Lisa Arendt, c'est une chirurgienne orthopédique qui travaille à l'université du Minnesota". Ils m'ont donc demandé de faire partie du comité des garanties médicales de la Big 10, un mandat de trois ans qui s'est transformé en un mandat de six ans. C'est ainsi que j'ai été initiée à un système appelé Injury Surveillance (ISS, Injury Surveillance System). Comme je l'ai dit plus tôt, à l'époque je m'occupais à la fois du basket-ball masculin et féminin, et j'ai remarqué le nombre incroyable d'atteinte du LCA chez les femmes. Vous pouviez voir 5 à 6 femmes portant des attelles alors qu'il était très rare de voir un homme avoir une reconstruction du LCA. J'ai donc commencé à chercher une base de données qui me permettrait de voir s'il s'agissait d'un phénomène propre au Minnesota, car l'équipe masculine était plutôt bonne alors que l'équipe féminine à l'époque ne l'était pas tant que ça. Cela m'a conduit à l'ISS, la base de données de la NCAA, qui a nourri mon intérêt croissant pour le LCA. J'ai publié les travaux sur le LCA - j'ai présenté les trois premières années, puis j'ai publié les données sur cinq ans et enfin, avec Julie Agel, j'ai publié les données sur 13 ans. Ces données ont montré de manière intéressante que, malgré le Titre IX et une augmentation remarquable de l'excellence des femmes dans le basket-ball, il semblait toujours y avoir une incidence très élevée chez les femmes dans le basket-ball (trois fois plus à l'université à tous les niveaux de la Division 1, 2 et 3), et environ deux fois plus dans le football. La NCAA étudiait environ 13 sports mais le football et le basket-ball sont les seuls sports parmi les 13 où les hommes et les femmes jouent avec des règles et un équipement similaires. J'ai donc choisi le basket-ball et le volley-ball, sans vraiment savoir qu'il s'agissait en fait de deux des sports les plus pratiqués dans le monde...

Pourquoi vous intéressez-vous tant à la rotule ? Y a-t-il un lien ?

Absolument. Comme je le disais, je m'intéressais au LCA et je m'intéressais aussi aux choses qui se produisaient plus fréquemment chez les femmes. Une autre étude que j'ai faite très tôt et l'une des choses que j'ai examinées était les fractures de stress chez les femmes. J'ai publié une base de données sur 10 ans provenant de notre propre institution. C'est à peu près à ce moment-là que l'ACSM et d'autres groupes d'intérêt ont inventé le terme de "triade de l'athlète féminine", qui a commencé à reconnaître la réunion de modèles alimentaires désordonnés et d'une mauvaise santé osseuse, ainsi que l'absence de règles, ou du moins des cycles menstruels désordonnés, et l'importance des règles pour que les femmes conservent une bonne santé osseuse. À l'époque, lorsque j'ai commencé à travailler dans la salle de formation, je dirais qu'un tiers des femmes avec lesquelles je travaillais n'avaient pas de règles normales. Franchement, elles aimaient ça ! C'était une nuisance : c'était gênant d'avoir ses règles si on faisait du sport ! Nous avons commencé à nous pencher sur la question, à examiner le cycle menstruel et les blessures. Finalement, je dirais que pendant mes 3 ou 4 premières années, c'est à ce moment-là, pas seulement dans notre institution, mais dans tout le pays, que l'on a commencé à reconnaître les aspects négatifs de la triade de l'athlète féminine et de la perte des règles, et en particulier de l'aménorrhée, mais aussi des troubles des règles et de l'oligoménorrhée. J'ai commencé à m'y intéresser.
Alors où est-ce que la rotule entre en jeu ? Je n'ai pas pour autant cessé de m'intéresser au LCA, mais j'ai eu l'impression qu'on lui accordait beaucoup d'attention. Vous pourriez remplir deux salles entières d'articles sur le LCA, sur l'anatomie, et nous en apprenons toujours plus. J'ai vraiment senti que des personnes hautement qualifiées faisaient déjà des recherches sur le LCA et je ne pensais pas que je pourrais égaler le type de recherche qu'elles menaient. Les deux choses que j'ai vues le plus souvent dans la salle d'entraînement et qui étaient très mal comprises étaient la rotule, et la hanche. J'avais l'impression que de la mi-cuisse à l'articulation sacro-iliaque, c'était une véritable boîte noire pour les athlètes féminines. Nous comprenions si peu la relation entre tout ce qui se passait, vos ovaires, votre lombaire, votre articulation sacro-iliaque, votre hanche. La hanche était extrêmement mal comprise à l'époque. Il a fallu quelques itérations supplémentaires et de plus grands penseurs que moi pour s'intéresser à la hanche, mais la rotule a captivé mon imagination parce que j'étais en quelque sorte un chirurgien du genou. J'étais confuse par ce que l'on m'enseignait et, même si je reconnais à John Fulkerson le mérite d'avoir fait connaître l'articulation fémoro-patellaire aux États-Unis, pour tout ce qui se passait au niveau de la rotule, qu'il s'agisse d'une blessure ou d'une maladie, d'arthrite ou d'instabilité on pratiquait la même opération. On déplaçait la tubérosité tibiale médialement, on imbriquait le VMO et on coupait le rétinaculum latéral. Cela n'avait aucun sens pour moi. Nous n'étions pas aussi intelligents que les Français de l'époque ou que l'Europe centrale ; nous reconnaissions la patella alta, mais nous ne comprenions pas qu'il fallait la déplacer distalement, ou peut-être avions-nous peur de le faire. Nous déplacions la tubérosité tibiale médialement, mais cela n'avait aucun sens ; nous ne savions jamais combien nous la déplacions, nous ne savions jamais pourquoi nous la déplacions. Je posais la question : "De combien la bougez-vous ?" et personne ne pouvait me donner de réponse. Nous faisions quelques mesures, mais aucune de ces mesures ne se traduisait par quelque chose d'objectif au bloc. J'ai fini par faire un petit projet biomécanique sur l'articulation fémoro-patellaire - encore une fois par sérendipité - je l'ai présenté je crois en 1989. C'était au Lake Buena Vista à Disneyworld en Floride ; c'était à l'époque un AOSSM où si vous faisiez un exposé, quelqu'un discutait votre présentation pendant 2-3 minutes. J'ai donc fait cette présentation : il s'agissait un peu de déplacer la tubérosité tibiale et d'essayer de comprendre la dynamique de ce qui se passe dans les tissus mous. À l'époque, je m'intéressais au MPFL - même si je ne suis pas sûr que nous l'appelions ainsi à l'époque. Mon contradicteur était John Fulkerson, et la personne qui était le modérateur de toute la session sur la fémorale rotulienne était David Dejour. C'était la première fois qu'il s'exprimait publiquement dans une conférence américaine, il était donc très anxieux à l'idée de parler anglais et de présider cette conférence. C'est donc à cette occasion que j'ai été présentée à David et à John Fulkerson. John Fulkerson a été très élogieux, comme un gros nounours - les gens qui le connaissent savent qu'il est comme ça. Au même moment j'ai découvert qu'il existait un groupe appelé International Patellofemoral Study Group - IPSG. J'ai demandé à David et à John Fulkerson s'ils connaissaient ce groupe, ils m'ont répondu : "Nous nous sommes réunis une fois, en très petit comité, mais notre prochaine réunion aura lieu à Interlaken. Voulez-vous venir ?" C'est ainsi que j'ai fait la connaissance de Philippe Neyret, David Dejour, Scott Dye, Roly Biedert, tout un groupe de personnes qui sont devenues mes amis depuis lors ! Cela m'a fait découvrir le monde merveilleux de l'articulation fémoro-patellaire.
A l'époque, l'Europe était à mes yeux plus avancée que les États-Unis dans sa réflexion sur l'articulation fémoro-patellaire. Les français sont très objectifs, ils aiment regarder beaucoup de radiographies, ils aiment prendre beaucoup de mesures et les exploiter. Je trouvais que cela avait beaucoup plus de sens, que vous étiez beaucoup plus objectifs dans ce que vous faisiez. J'essayais donc de fusionner l'approche qui consistait à examiner l'anatomie osseuse et celle, plus répandue aux États-Unis, qui s'attardait plus sur les tissus mous, MPFL... J'espère que nous avons apporté un peu plus d'anatomie des tissus mous à la réflexion européenne de l'époque. Bien sûr, je ne veux rien enlever aux Japonais, parce qu'ils faisaient aussi des MPFL, mais à l'époque, je pense que nous avions une pensée un peu plus collective entre les États-Unis et l'Europe. L'IPSG a apporté beaucoup de réflexion internationale, d'où mon intérêt pour l'articulation fémoro-patellaire. Je pense que les gens avaient vraiment besoin d'être éduqués, parfois pour ne pas faire de chirurgie.

Cela vous a permis de faire connaissance avec l'école de Lyon, pouvez-vous nous parler de cette expérience ?

Je remercie particulièrement David pour m'avoir aidée à comprendre la dysplasie trochléaire. J'admets mes propres limites dans la compréhension de l'anatomie en 3D. Les personnes qui ont grandi avec les tomodensitogrammes et les IRM comprennent peut-être un peu mieux comment prendre une image à deux plans et y réfléchir en trois plans, mais j'ai grandi avec de simples radiographies. Il m'a fallu beaucoup de temps pour comprendre la dysplasie trochléaire et interpréter l'anatomie à deux plans en anatomie à trois plans. Nous n'avions pas de reconstructions 3D à l'époque. L'IRM venait juste de nous arriver. Bien sûr, l'IRM était surtout utilisée pour examiner le LCA et le ménisque. Il n'y avait pas beaucoup de cartilage à l'époque, ce n'était pas assez spécifique pour cela. Bref, on s'asseyait et on regardait radiographie après radiographie après radiographie. A cette époque, je faisais beaucoup d'anatomie, j'apportais donc beaucoup d'images et de photos, et nous parcourions l'anatomie du côté médial et latéral du genou. Je me souviens avoir essayé de comprendre, je savais qu'Henri Dejour avait fait cette opération où il allongeait la rotule quand il avait une rotule baja. Je ne comprenais pas le français, mais je me souviens de l'image ; j'ai donc essayé de trouver cet article, j'ai écrit à David et Phillipe pour leur dire : "Je me souviens qu'Henri Dejour a fait ça...". C'est ainsi que j'ai commencé à essayer d'intégrer ce que je voyais et entendais en Suisse, en Allemagne et en France. Comme j'avais deux amis français très sympathiques, j'ai commencé à graviter davantage vers la France puis je suis venue en France pour la réunion de La Patella, qui, je crois, a eu lieu en 2012. J'y avais été invitée pour parler du MPFL. C'est ce qui m'a fait découvrir Lyon et beaucoup de lyonnais, ce qui était vraiment génial.

Je suis venue à Lyon en 2010 mais pas en tant que travelling fellow parce qu'à l'époque cela durait généralement six semaines. Pendant cette période j'étais également médecin d'équipe pour le hockey américain, et j'avais été éloignée de ma famille pendant deux semaines : l'une pour les jeux mondiaux de Tampere, en Finlande, en 1990, et l'autre pour Lake Placid en 1992. C'était juste pour deux semaines, mais je me suis dit qu'il n'était pas raisonnable de partir plus longtemps. Bref, on m'a demandé d'être la marraine, ce qui était fantastique, et nous sommes venus. On peut dire que Lyon sait clairement comment faire passer un bon moment aux gens, que ce soit d'un point de vue visuel, alimentaire ou intellectuel ! Bien évidemment, nous avons fini par dîner chez Paul Bocuse...

J'ai vraiment hâte de revenir à l'automne, Lyon est une ville charmante. J'y avais déjà séjourné quelques années auparavant pour un rassemblement de l'IPSG probablement à la fin des années 90. Il est intéressant de noter que Lyon est une école du genou, mais pour moi elle a aussi beaucoup à voir avec la rotule, car c'est là que mon amour de l'articulation fémoro-patellaire s'est développé.

Vous êtes considérée comme un modèle pour les femmes en orthopédie. Pensez-vous que nous allons dans la bonne direction ?

D'un point de vue purement intellectuel et de capacité, les femmes peuvent devenir chirurgien orthopédique. Oui, il faut parfois plus de force, mais comme vous le savez bien, des hommes plus petits, des hommes plus âgés, font aussi ce métier. Je pense qu'il y a très peu de cas où vous avez besoin d'une force absolue, si vous comprenez la biomécanique et les systèmes de levier, etc. Vous avez également d'autres personnes qui peuvent vous aider. Je pense que les femmes se sont trompées lorsqu'elles se sont lancées dans ce domaine : elles essayaient d'imiter les hommes. Je dis la même chose pour l'athlétisme : si vous essayez d'imiter le modèle athlétique masculin, il y a beaucoup de choses qui ne vont pas. Si vous essayez d'imiter le modèle pur de l'homme médecin, et pire encore de l'homme chirurgien, vous vous rendez compte que c'est un modèle défaillant. Beaucoup d'hommes n'ont jamais connu leurs enfants dans leur petite enfance, ce qui n'est bon ni pour les enfants ni pour le père. Je pense donc que ce que les femmes ont apporté à la médecine, c'est la capacité d'essayer d'être une personne à part entière. Je crois que les femmes ont joué un rôle important en permettant aux hommes de prendre du recul et de dire "Je dois faire ça pour ma famille. Je dois le faire en tant que père". Lorsque j'ai commencé à travailler, je prenais des congés pour aller voir mes enfants jouer. C'était inouï. Je mettais fin à une opération pour que vous puissiez voir vos enfants jouer au baseball après l'école. Je me souviens que mon président m'a dit : "Je ne sais pas si c'est vous, Liza Arendt, ou si c'est parce que vous êtes une femme, mais il est clair que nous faisons les choses différemment dans ce bureau maintenant". C'était la fin des années 80... Petit à petit, je pense que lorsque les femmes sont arrivées dans le milieu, elles ont voulu elles-mêmes consacrer plus de temps à leur famille et cela a permis à d'autres personnes de dire "oui, c'est important pour moi aussi". Je pense qu'à l'heure actuelle, du moins aux États-Unis, tout est question de qualité de vie. Il faut évidemment parfois faire des concessions, mais je voulais que les femmes sachent qu'il était important pour moi d'être une mère, qu'il était important pour moi d'être une épouse. Certes, d'autres personnes pouvaient élever mes enfants, mais ce n'est pas ce que je voulais : je voulais être la seule à élever mes enfants. Il y a beaucoup d'hommes de mon âge et plus âgés qui regrettent de ne pas avoir passé plus de temps avec leurs enfants quand ils étaient plus jeunes. J'aime à croire que les femmes ont apporté à la profession un moyen d'être une personne complète. Plus vous réussissez à la maison, plus vous réussissez au travail et vice versa : c'est un équilibre. Si vous êtes malheureux à un endroit, vous ne serez pas le meilleur dans les autres parties de votre vie. Les hommes doivent permettre aux femmes d'entrer dans le milieu pour y apporter de la diversité.

Cette diversité se présente sous de nombreuses formes et, tout comme vous acceptez la diversité apportée par les femmes, vous devez accepterer la diversité des orientations sexuelles, des croyances religieuses, etc. La seule façon de prendre soin des gens, de l'ensemble de la population, est d'avoir une main-d'œuvre plus diversifiée afin que les gens puissent y voir un peu d'eux-mêmes. Quant à savoir si je suis un exemple pour les autres femmes, je pense parfois que j'aurais pu être un meilleur modèle. Je n'ai pas vraiment pensé au mentorat et au parrainage avant ces deux dernières années. Jo Hannafin, qui a été la première femme présidente de l'AOSSM, m'a dit : "Liza, beaucoup d'hommes ont été des mentors pour les femmes, mais très peu en ont parrainé". C'est un message que j'aimerais transmettre : les hommes doivent regarder autour d'eux et voir les femmes et les hommes talentueux en dessous d'eux et les aider à s'élever pour atteindre leur plein potentiel. Il y a des femmes et des chirurgiens merveilleux dans le monde entier qui ne seraient pas là où ils sont aujourd'hui sans le mentorat des hommes. Mais maintenant, nous avons besoin de plus de parrainage. Nous avons besoin de plus de femmes pour faire partie du "groupe", comme j'ai pu l'être à l'IPSG, comme j'ai pu l'être à l'école de Lyon. Ils m'ont acceptée pour qui j'étais et ont voulu partager leur savoir avec moi, comme je voulais partager le mien avec eux. C'était formidable.

Paru dans le numéro N° 316 - Août / Septembre 2022