En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies pour la bonne gestion de votre compte et de vos abonnements.

Recherche

Suivez-nous sur les réseaux sociaux :
DOMINIQUE ROULEAU

Paru dans le numéro N°279 - Décembre 2018
Entretien consulté 392 fois

DOMINIQUE ROULEAU

Le congrès de la Société Francophone d’Arthroscopie se tient cette année à Strasbourg.
Parmi les nombreuses personnalités invitées, nous avons rencontré Madame le Professeur Dominique Rouleau, Québécoise particulièrement francophile, secrétaire de la Canadian Shoulder and Elbow Society qui nous parle de son itinéraire professionnel et de sa pratique chirurgicale dans la Belle Province.

Vous étiez déjà il y a quelques semaines à la SOFCOT… D’où vous vient cette passion française ?

C’est une très bonne question. En 2008, lors de ma première année de pratique, j’ai reçu la bourse S. Kirkley de l’AAOS et j’ai choisi de visiter uniquement des chirurgiens européens ! C’était quand même assez cocasse de bénéficier d’argent américain pour visiter l’Europe, mais je ne le regrette pas. La réception, l’accueil a été fantastique et très chaleureux. En France, j’ai rencontré Gilles Walch et Pascal
Boileau, pour deux semaines chacun, puis après je suis allée en Écosse, à Édimbourg. Mais lors de ma visite en France, j’ai vraiment lié des amitiés avec les orthopédistes que j’ai rencontrés et leur équipe. J’ai rapidement senti une grande facilité de communication, de compréhension. J’ai adoré les principes de la formation, les débats, avec la recherche scientifique menée par ces mentors. Une vraie affinité s’est rapidement installée, et on a écrit trois papiers en deux semaines avec Gilles Walch. C’était complètement fou. Ce sont des gens qui se souviennent de ton nom, qui se souviennent de qui tu es, quand tu les recroises dans les couloirs des congrès. Petit à petit, j’ai eu de plus en plus d’amis comme ça en France, de chirurgiens, de chirurgiennes aussi. Et puis, je les ai invités à Montréal. J’ai vraiment eu un accueil chaleureux de la part des Français et une vraie collaboration. Je n’ai jamais eu un tel accueil aux États-Unis. Je ne veux pas critiquer, c’est un autre système, une autre façon de travailler… Mais pour moi, l’histoire avec la France a commencé comme ça…

Quelles sont les différences entre le système de fonctionnement français et le système nord-américain ?

Eh bien, en fait, il y a plusieurs systèmes en Amérique du Nord et qui sont tous différents. Au Québec, notre système très latin, est très désorganisé. Chaque hôpital fonctionne différemment, le système c’est vraiment n’importe quoi… Dans le système public, c’est géré vraiment selon l’humeur du gestionnaire de l’hôpital. C’est un système qui manque un peu de structure. Je pense qu’en Ontario qui n’est qu’à quelques kilomètres de chez moi, il y a un système beaucoup plus structuré, beaucoup plus rigoureux. Les dépenses, les revenus, la façon dont le système de santé est géré, est beaucoup plus cadré. En fin de compte, le système de santé américain est basé sur le profit, et c’est vraiment complètement différent de ce que l’on a au Québec. Il y a un peu de privé au Québec, mais il faut que ce soit les compagnies qui nous paient. C’est un système parallèle, qui est tellement minoritaire qu’il n’a que peu d’impact sur la population et la structure de soin. Notre système public ne valorise pas du tout la recherche, il faut se battre pour faire des travaux scientifiques… En fait, tout le monde vous presse pour les soins. A l’hôpital dès que j’arrête de faire de la clinique, je « nuis à la productivité ». La recherche, les congrès, la formation, c’est des jours de congé pour eux… parce que je m’en vais me faire la coiffure… Donc au Québec le côté scientifique est très peu valorisé. Moi, je le fais par passion, mais on me met au quotidien des bâtons dans les roues, c’est vraiment quelque chose de pénible. J’ai malgré tout, la chance de bénéficier d’un fond de financement provincial pour la recherche, mais au Québec, surtout en orthopédie, c’est assez exceptionnel. En même temps, un système comme ça vous donne toute la liberté du monde, parce que personne ne vous oblige à rien faire. C’est donc le seul avantage que j’y vois pour l’instant… Heureusement, mon chef et certains idéalistes m’appuient, mais ils sont peu nombreux.

Les chirurgiens Québécois sont-ils médicalement plus près des Français ou des Américains ?

Dans de nombreuses Faculté de médecine au Québec, l’enseignement se fait en français, même si bien sûr, on travaille sur les textes anglophones. Mais il y a plus de Québécois à la Sofcot par exemple qu’à l’AAOS. En général nous sommes plus influencés par la littérature, par les principes des grandes écoles françaises, mais il est certain que si on fait sa formation à McGill, qui est une fac québécoise mais anglophone de Montréal, il y aura plus d’influence côté américain dans cette université-là. D’ailleurs les chirurgiens formés à McGill restent peu au Québec… D’abord ils forment beaucoup de résidents internationaux, et puis ceux-là sont vite attirés par les provinces plus à l’Ouest.

Comment fonctionne votre service ?

Il y a l’organisation au niveau universitaire et l’organisation au niveau hospitalier. Au niveau hospitalier, dans l’hôpital, il y a le chef de département qui est chef du département de chirurgie, Dr Denis. C’est un chirurgien général spécialisé en chirurgie bariatrique, donc qui ne manquera jamais de patients… Nous sommes environ 62 chirurgiens dans tous les départements du Sacré-Cœur. Nous sommes une quinzaine d’orthopédistes sous la direction d’un chef de service d’orthopédie qui est Stéphane Leduc. Il y a très peu de règles, presque pas d’obligations à part de couvrir la garde. J’ai des collègues qui ne font pas de recherche, en fait la majorité et très peu d’enseignement. Il y a, il est vrai, beaucoup d’enseignement en salle d’opération pour le soin des malades, mais ce n’est pas aussi bien structuré que dans le centre que j’ai visité en France ou ailleurs aux États-Unis. C’est dommage, parce que le potentiel est grand.

Recevez-vous des internes français ?

En fait, j’ai un poste pour des internes étrangers et j’ai eu des internes suisses jusqu’à présent, de Lausanne. J’ai eu deux de mes anciens fellows qui sont en principe maintenant installés là-bas. Actuellement j’ai un interne Suisse, qui travaillent aussi avec moi, et en 2019, ce sera un autre interne Suisse et pour 2020 c’est un Belge qui a postulé… Donc pas de français, mais je suis disponible pour en recevoir ! En 2020 il y a de la place… Il est certain que l’on aime mieux les internes francophones car la communication est beaucoup plus facile pour les patients et pour le personnel soignant de salle et du bloc. Parce qu’on a beaucoup de salles d’opération et on y passe beaucoup de temps… Avec un bon interne, on pourrait même avoir des salles en plus. Nous pouvons couvrir tous les domaines de l’orthopédie du membre supérieur : traumatologie, arthroscopie, arthroplastie… j’attends les candidatures !

Manqueriez-vous de bras ? Il y a de grosses attentes au Québec  ?

Oui, oui. C’est un désastre. Surtout en chirurgie du membre supérieur. Il y a environ une quinzaine d’années le gouvernement officiel a décidé de donner des bonus et financements particuliers aux hôpitaux en fonction du nombre de prothèses de hanche ou de genou réalisées. Certaines interventions phares ont été bien cotées mais la chirurgie du membre supérieur a été oubliée… Il existe des financements vraiment substantiels pour les hanches, genoux, ou la chirurgie de la cataracte par exemple. Il y a énormément d’orthopédistes qui ont abandonné la chirurgie des membres supérieurs parce que les ressources à l’hôpital, la physiothérapie, la kiné, tout est destiné pour les prothèses des membres inférieurs. Cette réforme s’est faite en même temps que l’arrivée de l’arthroscopie. Du coup, beaucoup de gens délaissaient le membre supérieur et en plus n’étaient pas formés à l’arthroscopie… Il y a eu un abandon total de la chirurgie supérieur qui fait que l’on manque de chirurgiens dans notre domaine au Québec. En chirurgie du genou, il y a des chirurgiens qui cherchent des patients, mais nous, on n’a pas de misères. Il y aurait de la place en termes de patients pour plus de chirurgiens de l’épaule dans mon service, mais maintenant il faut avoir des postes hospitaliers, parce que le gouvernement limite le nombre de postes pour contrôler les dépenses.

Vous avez mentionné un fellowship en France ; avez-vous fait toutes vos études à Montréal  ?

En 2007-2008 j’ai fait un autre fellowship à l’Université de Western Ontario. C’était un fellowship centré sur l’épaule, avec George Athwal, Ken Faber, Darren Drosdowech et avec Bob Litchfield. On abordait tous les domaines de l’épaule : traumatologie, arthroscopie, prothèse. C’était génial. Mais comme les patrons étaient parfois absents, j’ai pas mal imposé ma présence à Graham King, qui trouvait ça ridicule et se moquait gentiment de moi. J’ai beaucoup appris à son contact. ça m’a servi car lorsque je suis rentrée à Montréal, je me suis retrouvée à faire des arthroscopies ou prothèses de coude sans en avoir fait toute seule avant. Son enseignement m’a bien servi. En fait, pendant ma formation à Montréal, j’avais deux seniors, Sylvain Gagnon puis Pierre Beaumont, puis les deux, pour des raisons de santé et personnelles, ont arrêté de travailler assez jeunes, donc j’ai été rapidement la seule senior référent pour le membre supérieur. À 33 ans, j’étais la référente du Sacré-Cœur pour le membre supérieur. Je me retrouvais à gérer tous les cas complexes… Et ça continue, avec aujourd’hui, dans ma pratique, une plus grosse activité de révision que de chirurgie primaire. Ce sont de gros défis, mais on apprend très vite de cette façon-là. Avoir la chance de faire des révisions, ça aide énormément pour les cas primaires car on voit les erreurs des autres chirurgiens ; les erreurs ou la malchance… Connaître les complications vous enseigne à les éviter et pousse à la prudence. Aujourd’hui mon activité se répartit à part égale entre le coude et l’épaule. La traumatologie du coude, boudée par mes collègues orthopédistes, est mon domaine de référence et tous les cas me sont adressés. Les urgences comme les séquelles… Ce sont les hasards de la vie qui m’ont fait rencontrer des gens comme Shawn O’Driscoll, Pierre Mansat, Laurent Obert, Roger VanRiet et Graham King, passionnés pour le coude et qui sont en même temps d’excellents pédagogues, d’excellents enseignants. Ils ont fait énormément avancer les choses.

Mais nous ne voyons pas toutes les pathologies des lanceurs que vous avez outre Atlantique ?

Je ne crois pas que nos cas soient plus fréquents que chez vous, je crois plus à une question de conjoncture. La pathologie du coude est dix fois moins fréquente que celle de l’épaule et donc tout le monde en voit peu de son côté. Moi, j’ai opéré rarement des ligaments collatéraux internes ou ulnaires, je ne sais pas comment vous dites en France. Ma patiente la plus connue, c’était une championne du monde de crossfit, un sport assez dangereux. Elle faisait un peu d’haltérophilie, un peu de cross, et surtout avec beaucoup de rapidité, ce qui augmente le risque. Il y a aussi des travailleurs qui ont fait beaucoup de marteau. Mais chez nous, toutes ces histoires de coudes de lanceurs, c’est vraiment très rare et je ne vois jamais ça.

Que voyez-vous ?

Bien entendu la traumato… et en électif, surtout de l’accrochage de coude, de l’arthrose avec de souris articulaires. Et puis il y a aussi les problèmes mal résolus d’épicondylites et d’arrachement du biceps. Le biceps distal c’est assez fréquent. Il est probable qu’on soit un peu plus interventionnistes pour une question d’esthétique pour le biceps chez nous. Nos patients sont un peu différents... Moi, quand je fais une ténotomie de biceps à l’épaule parce que je pense que c’est la meilleure option, c’est l’enfer. Le patient me reproche en consultation : Qu’est-ce que vous avez fait ? Le kinésithérapeute m’appelle, le médecin généraliste m’appelle et une panique s’installe autour du biceps sectionné. On a beau essayer d’expliquer : « c’est mieux comme ça, vous aurez moins de douleurs », mais ils ne me croient pas du tout. C’est probablement une question culturelle. Les patients québécois sont très exigeants envers leur système de santé. Ils tolèrent des délais d’attente aux urgences qu’aucun Français n’endurerait, mais après, une fois dans le système, ils s’attendent à ce que nous, leurs docteurs, soyons toujours présents, toujours parfaits, toujours disponibles, toujours de bonne humeur. Les gens sont aussi très exigeants avec les infirmières, mais pour ce qui est des délais de prise en charge, en vérité, ils acceptent d’attendre. Malgré cela la qualité des soins, quand on a réussi à intégrer le système de santé, est toujours très bonne. Je ne dis pas que suis la meilleure chirurgienne au monde, mais ce que je fais dans la salle d’opération, je pense est équivalent à ce qui se fait ailleurs. Une fois que les gens reçoivent leur accès, ça va bien et nous ne sommes pas limités. Moi, je peux mettre la prothèse que je veux. Le coût de la chirurgie n’est pas un problème, si j’ai besoin de faire du un temps ou du trois temps, si j’ai besoin d’une prothèse sur mesure à 30 000 dollars, personne ne va m’empêcher de le faire. Mais on a des délais, et les délais sont dus à un manque d’organisation ; nos salles d’opération ne roulent pas, le bloc opératoire ferme à 16 h. On fait à peine trois cas par jour, ce n’est pas assez efficace.

Alors comment gérer une instabilité d’épaule quand on est installé en Amérique du Nord et qu’on a été formé en France ?

C’est la question ! J’ai une passion pour l’instabilité d’épaule. Mes indications sont globalement proches de celles déduites du score ISIS combinées au CT scan 3D. Mais encore une fois, à la fin, c’est le patient, et souvent son kiné, qui décident de la chirurgie… Quand j’ai commencé ma pratique, il y a 10 ans, il n’y avait pas de questionnaire validé en français, donc j’ai traduit et validé le WOSI. Etant la seule à faire de la chirurgie de l’épaule, j’ai commencé à suivre systématiquement mes patients dans le but de traduire mes questionnaires. J’ai ainsi colligé tout au long de ma pratique toutes les instabilités que j’ai opérées. J’ai analysé mes résultats, avec un avantage fonctionnel clair pour le Latarjet. J’ai un patient qui s’est reluxé après un Latarjet, mais c’est un gros accident de hockey qui a causé la récidive avec fracture de la greffe… Mais je n’ai aucun autre patient qui s’est reluxé dans mes Latarjet. Après un recul moyen de 3 ans 1/2 pour mes Bankart, mon taux d’échec dans une population un peu hétérogène doit être de 17 % aujourd’hui. Pour la plupart ce sont des patients pour qui j’aurais dû faire la butée dès le départ, je le savais, je leur avais dit. Eux, ils reviennent : « Oh, vous aviez raison, s’il vous plaît, faites-moi la grosse opération ». En général, la butée est une meilleure opération, mais j’ai aussi analysé mes complications comme tout le monde, et le tabagisme, la chirurgie de révision sont des facteurs de risque qui augmentent énormément les risques d’échec. Le dernier facteur de risque que je montre dans ma série, c’est l’indice de masse corporelle. Donc les gros gars, parce que ce sont plus des hommes avec de grosses épaules, me font discuter le Bankart. En fait chez eux, la butée est beaucoup plus difficile à faire et ils ont beaucoup plus de complications. La butée est moins bien positionnée, j’ai plus tendance à les réopérer pour enlever les vis parce que soit je les ai mises trop longue soit trop proches de la surface articulaire.

Donc ?

Donc pour répondre à la question, le Bankart pour moi c’est une chirurgie d’Américains qui font face à des patients de taille américaine et la butée, c’est une chirurgie de Français avec un patient qui a une apparence « à la française », plus élancé, plus fin. Je ne suis pas sûre par ailleurs que l’arthroscopie résolve tout pour la butée… Presque tous les chirurgiens qui ont commencé la butée arthroscopique ont eu des complications neurologiques. Ça ne m’intéresse pas vraiment. Moi je suis une chirurgienne qui n’a pas peur du sang, j’aime beaucoup la chirurgie à ciel ouvert, je suis meilleure qu’en arthroscopie... La chirurgie endoscopique, c’est une chirurgie agréable, mais j’ouvre encore des coiffes à l’occasion, ça ne me dérange pas. L’expérience que j’ai acquise avec la traumato ouverte, fait que je peux faire face à tout. Je pense que tout dépend de l’expertise que l’on a. D’autres chirurgiens, experts en arthroscopie, feraient l’inverse. Quand ils ouvrent quelque chose, ils n’ont aucune idée de ce qu’ils font, ils tripotent les tissus, ils vont endommager tous les tissus qui sont là avec leurs doigts partout. Ils ne raisonnent pas par plans, et respectent mal les tissus ; donc c’est probablement mieux pour qu’ils fassent sous arthroscopie... Ouvrir c’est parfois plus délicat que de défoncer les deltoïdes avec de grosses canules. Pour un gros fumeur, même s’il y a des risques de récidive surtout s’il y a très peu de déficits osseux, je vais aller vers l’arthroscopie, puis le patient mince, qui a des déficits plus importants, qui a luxé dix fois, je vais lui dire : « Je pense vraiment qu’on va opter pour la butée, ça va être facile comme opération ». Ensuite, j’immobilise six semaines. Pour les sportifs, plus motivés à faire une reprise rapide, je prescris un scanner à trois mois pour être sûre que la greffe est prise. Si elle n’est pas consolidée, je leur donne de la vitamine D, puis j’attends encore six semaines pour contrôler.

Et pourquoi la vitamine D  ?

En Amérique du Nord, il y a 75 % des gens qui ont un déficit en vitamine D, à cause du manque d’exposition au soleil. Les gens qui ont un déficit en vitamine D, ont une ostéopénie relative. Aux États-Unis, des études sur des joueurs de football américain ont démontré que les athlètes qui ont des déficits de vitamine D en commençant le sport universitaire, ont trois fois plus de risques d’avoir des blessures graves, quelles qu’elles soient : croisé antérieur, luxation gléno-humérale, que ceux qui n’en ont pas. Donc le déficit en vitamine D favorise les blessures. On ne sait pas bien pourquoi, mais cela a été démontré dans plusieurs études. Ainsi moi, je la dose la vitamine D et au besoin, je la prescris avant l’intervention. C’est l’avantage des longues listes d’attente. On a le temps de compenser les carences en vitamine D !

Est-il plus facile d’être une femme orthopédiste au Québec qu’ailleurs ?

Je ne saurais dire. Quand j’ai commencé à travailler il y a dix ans, j’avais une toute petite maison. Je faisais une fête de Noël avec toutes les femmes orthopédistes de Montréal, et on rentrait toutes dans la maison très facilement. Maintenant, je ne pourrais plus le faire à la maison et je serais obligée de réserver une grande salle parce qu’on est vraiment nombreuses. Je pense que c’est plus facile même si parfois il y a encore des commentaires sexistes. Mais je suis déçue qu’en Europe, il y ait peu de femmes en avant. Peut-être en raison du système... Par exemple, il faut dire que tout ce qui est congé maternité, c’est beaucoup plus compliqué ailleurs qu’au Québec, ce qui fait que les femmes ont tendance à abandonner une partie de leur pratique pour la famille. Au Québec, nous sommes payées jusqu’à 1 an en post partum et le papa peut même prendre une partie de ce congé. Le système de garderie subventionné par l’État est aussi très abordable et flexible. Les femmes peuvent ainsi garder leur emploi. Bien sûr, ça prend beaucoup d’organisation. Notre travail d’orthopédiste peut très bien être fait par un homme ou une femme. Quand on doit forcer comme un malade dans une intervention, c’est qu’il y a quelque chose qu’on n’a pas compris... C’est exceptionnel d’avoir à user de la force, à part lors de certaines révisions, pour sortir la tige. Mais sinon, on ne force jamais. La chirurgie c’est une affaire de cerveau. Je ne sais donc pas pourquoi les femmes ont du mal à se faire une place. Il faut quand on nous offre une chance, la saisir et puis il ne faut jamais lâcher, il ne faut pas abandonner.

Et les patients sont surpris de consulter une femme chirurgien  ?

Ils sont drôles. Oui, ils sont surpris parce que mon prénom est Dominique. Ça peut être un gars, et à priori, ils pensent que je suis un gars, surtout quand ils sont adressés pour une reprise ou un cas complexe par un vieil orthopédiste qui leur a dit : « C’est trop compliqué pour moi, je vous envoie à Montréal voir le Dr Dominique Rouleau ». Quand j’arrive, ils sont frustrés parce qu’en général ça fait déjà deux heures qu’ils sont en salle d’attente. Et là ils disent : « Je peux voir le patron ? Je peux voir le Dr Rouleau ? » Mais c’est moi la Dr Rouleau ! Ils sont toujours surpris ! Une fois ce petit moment passé, ils sont très contents. Les gens apprécient ma façon de faire... Je pense qu’en général, les femmes, sont plus sensibles à leurs petites douleurs et même des fois on pleure avec les patients. Ils se permettent aussi de nous dire des choses plus intimes : par exemple, la prothèse inversée avec la difficulté de rotation interne pour s’essuyer aux toilettes.

Parlons de la coiffe des rotateurs : Y a t’il une place pour la reprise d’une réparation qui n’aurait pas cicatrisée ?

Oui, mais il faut faire un bilan pour comprendre pourquoi. Il faut se demander ce qui se passe et pourquoi ce tissu n’a pas guéri. En chirurgie de la coiffe, mon ennemi numéro 1 c’est le Cutibacterium acnes. Cette bactérie qui est très souvent présente nécessite pour l’identifier, de faire des biopsies à l’aiguille comme dans les tumeurs. Je fais faire cinq biopsies qu’on cultive 14 jours. Après, bien sur il faut chercher d’autres causes parce qu’il y a d’autres causes biologiques à la non-guérison. Évidemment, le tabagisme et encore une fois la vitamine D. Parfois les patients prennent des médicaments qui empêchent la guérison. De plus en plus d’études disent que les inhibiteurs de pompe à protons diminuent la guérison dans les chirurgies digestives et moi je me dis « Pourquoi pas la coiffe ? ».
Il y a des choses comme ça qu’il faut vérifier avec le patient. L’alimentation aussi. Beaucoup de gens sont dénutris. La compliance aussi : est-ce qu’ils ont vraiment mis leur écharpe après... Donc je fais le tour du bilan après pour essayer de comprendre l’échec de la réparation. S’il s’agit d’une infection, je fais une reprise en deux temps : donc je fais un débridement pour retirer les ancrages, les fils... Je vais donner les antibiotiques six semaines, puis je vais retourner faire la réparation.

Comment différencier d’une simple rupture itérative si fréquente ?

Les gens infectés ont mal. Ce n’est pas juste une faiblesse. La plainte principale d’un patient infecté au Cutibacterium acnes va être la douleur, souvent à type de brûlure, même la nuit. On a l’impression que le patient en fait trop. C’est dur à croire. On écoute le patient puis on se dit « Il décrit un tableau comme si c’était la fin du monde ». Donc, les infections, c’est vraiment la douleur leur principale plainte, pas la faiblesse. Dans le cas d’une faiblesse isolée avec une coiffe qui est rompue, là il y a toutes sortes de facteurs, mais ça m’est arrivé de les réopérer, de leur faire des réparations partielles... Les reprises de coiffe ne sont pas des cas simples, mais ça peut fonctionner chez un jeune, motivé. Je parle ici d’échecs techniques chez un patient qui se plaint, pas de lésions d’imagerie sans retentissement clinique.

Avez-vous des trucs et astuces pour faire correctement une arthroscopie du coude ?

J’en ai plusieurs. L’arthroscopie du coude, comme je l’ai apprise un peu par moi-même, ça fait très peur au début à cause de toutes les structures neuro-vasculaires très proches. Premièrement, il faut quand même se former, lire, puis essayer de voir des vidéos avant de commencer. Le positionnement dans l’arthroscopie du coude est vraiment important. Il y a déjà des cas que je n’ai pas pu faire parce que je m’étais mal installée au début. Donc le support à coude est super important. Le patient est installé en décubitus latéral. C’est très important que le support soit très proche de l’aisselle et qu’au moins la moitié de l’humérus soit dans le vide pour qu’on ait accès au coude, pour avoir de bonnes positions pour les instruments. Ensuite, au niveau sécurité, pour éviter le syndrome des loges, il ne faut pas mettre l’eau sous pression, mais simplement sous gravité. Avec la poche de liquide, à la hauteur des yeux. Ce n’est vraiment pas très élevé. Ensuite, côté sécurité, il ne faut pas mettre trop d’aspiration sur le shaver. Un de mes collègue avait aspiré un nerf médian parce qu’il n’avait pas réalisé que l’infirmière l’avait branché sur l’aspiration au maximum, comme pour une l’épaule. Il a activé le shaver, puis plouf, plus de nerf… Donc ça, ça a été vraiment une catastrophe. C’est vraiment très important de tout vérifier. Ensuite, et ça a été démontré, il faut infiltrer le coude avant de rentrer la caméra et les instruments, ce qui éloigne les structures neuro-vasculaires. Les structures sont beaucoup plus à risque dans le compartiment antérieur donc je commence toujours par le compartiment antérieur ce qui me permet de bénéficier de l’inflation de l’articulation par le liquide. Ensuite, en arthroscopie du coude, il faut vraiment commencer par des choses simples et faciles, comme les souris articulaires... Ça c’est vraiment la chose la plus facile et intéressante à faire. En plus, j’adore ça. C’est une petite détente dans la journée de faire ça. Je compte toujours le nombre de souris, mais c’est sûr, quand il y en a énormément, c’est plus chaud. Mais quand il y en a deux ou trois, je les compte vraiment au scan pour être sûre de toutes les sortir. Chez ces patients, l’arthroscanner est obligatoire. J’opère peut-être une ou deux épicondylites chroniques par année. Ça fonctionne extrêmement bien par arthroscopie. Garder à l’esprit qu’en arthroscopie du coude, toutes les séries le montrent, ce sont dans les séquelles de trauma qu’il y a le plus grand risque de lésions nerveuses parce que les nerfs ne sont plus au même endroit. Dans une pratique d’arthroscopie, il faut garder cela pour le stade avancé. Enfin, dernier conseil, ne jamais hésiter à ouvrir….

Avez-vous le temps de faire autre chose que de la chirurgie orthopédique ?

Je lisais énormément avant d’avoir des enfants. Maintenant, je suis mère de famille, j’ai la chance d’avoir deux beaux enfants de 16 mois et 4 ans, donc c’est sûr que ça m’occupe beaucoup. Moi, j’adore cuisiner. Si on veut faire de la bonne cuisine, ça prend quand même plusieurs heures par semaines. J’invente de nouvelles recettes. Mon plat préféré, c’est la joue de veau aux cerises noires. Et puis il y a le sport. Je m’entraîne dans tous types de sports. Mais mon vrai sport personnel que je ferais si j’avais le temps, ce serait l’aviron, que je pratiquais quand j’étais plus jeune. Le sport, ça me défoule, ça me rend plus zen pour la journée après. Les voyages aussi, c’est encore une autre passion.

Paru dans le numéro N°279 - Décembre 2018