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CLAUDE RIEKER

Paru dans le numéro N°287 - Octobre 2019
Entretien consulté 128 fois

CLAUDE RIEKER

Claude Rieker est ingénieur.
De la société Suisse Protek dans laquelle il a fait ses débuts à Zimmer-Biomet où il travaille aujourd’hui, il a vécu en 29 ans trois fusions et des aventures mémorables qui ont influencé la genèse des prothèses modernes.
Rencontre avec une des mémoires de l’arthroplastie prothétique.

 

En quoi consiste votre travail actuel ?

Mon travail consiste à essayer d’apporter de la science dans l’organisation commerciale de Zimmer-Biomet au niveau européen. Il faut dire qu’avec les orthopédistes la tâche est rude !

Quelle perfidie, mais reconnaissez qu’aujourd’hui la réglementation bride les chirurgiens de tous côtés !

Effectivement… Comme vous le savez, j’ai fait beaucoup de recherche. A la base je suis ingénieur en science des matériaux et je suis tombé dans l’orthopédie en 1990. Entre 1990 et 2008 j’ai fait vraiment de la recherche et du développement. Ensuite en vieillissant je me suis rendu compte que j’étais enfermé dans un carcan et je ne pouvais plus travailler avec de telles entraves. C’est pour cela que j’ai arrêté de faire de la recherche pure, et ce que je fais maintenant c’est essayer d’expliquer à mes clients internes et externes la science orthopédique principalement au niveau matériaux, tribologique et biologique. Mais mes clients sont très hétéroclites : ça peut être la force de vente au niveau interne, ça peut être un chirurgien qui a un problème ou qui a une idée avec un nouveau produit. Néanmoins, je collabore toujours d’une manière ponctuelle avec des sociétés savantes.

Mais il existe toujours chez Zimmer Biomet des unités de recherche fondamentale ?

Oui toujours !

Travaillez-vous sur de nouveaux couples de friction ?

La réponse est non, parce que je pense qu’aujourd’hui les polyéthylènes hautement réticulés se sont imposés comme le matériau de référence et certains diront même qu’ils ont “gagné la bataille” des couples de friction. On a avec ces polyéthylènes de très bons résultats à 20 ans car les premières implantations ont été faites en 1998. Les résultats cliniques à 15 ans sont excellents. Je ne vois pas vraiment de raison d’innover pour innover. La seule chose qui a changé ces dernières années c’est qu’on a remarqué que ces polyéthylènes pouvaient légèrement s’oxyder avec le temps et de nombreux fabricants ont commencé à doper leur polyéthylène avec un antioxydant qui généralement est de la vitamine E.

Comment ça fonctionne cette histoire de vitamine ?

La présence de vitamine E dans le polyéthylène hautement réticulé empêche de manière continue l’oxydation. Il y a deux technologies pour introduire la vitamine E dans le poly. Celle de l’ancien Zimmer c’est de mélanger la vitamine E sous la forme d’un liquide qui ressemble à de la mélasse avec de la poudre de polyéthylène. On met des concentrations qui sont de l’ordre de 0,1 à 0,3 % et c’est relativement difficile de bien faire ce mélange de mélasse dans de la « farine ». Ensuite on irradie le polyéthylène pour créer des radicaux libres afin qu’ils se combinent et provoquent la réticulation. Mais là, la vitamine E pose un problème car elle va neutraliser les radicaux libres. On a mis pas mal de temps pour trouver le bon compromis c’est à dire la concentration de vitamine E qui permet de garder un taux optimal de radicaux libres après irradiation. La technologie de l’ex-Biomet est totalement différente. Le polyéthylène est irradié de manière standard et ensuite on fait diffuser la vitamine E dans le polyéthylène. Les pièces de polyéthylène, sont placées dans un fût qui contient de la vitamine E, on chauffe le tout pendant environ 5 heures à une température de l’ordre de 120° et la vitamine E diffuse dans le polyéthylène. Il est clair qu’avec ce procédé la concentration de vitamine sera plus importante en surface qu’au cœur du polyéthylène parce que la diffusion se fait de l’extérieur vers l’intérieur. Ensuite il y a un deuxième traitement sous argon également à une température de l’ordre de 120° durant à peu près 64 h afin d’homogénéiser la répartition de la vitamine E. L’avantage c’est que la vitamine E ne va pas interférer avec les radicaux libres puisque l’irradiation a été faite avant et donc la densité de réticulation est très bien contrôlée. L’inconvénient c’est qu’il faut faire deux traitements thermiques qui sont relativement lents et que le temps c’est de l’argent. Mais à la fin, les deux procédés donnent des résultats qui sont pratiquement équivalents. Quelle que soit l’option, les produits sont totalement interchangeables mais la méthode de fabrication est très différente.

Et si on n’irradie pas le polyéthylène, on se retrouve avec le polyéthylène de papa qui s’usait plus rapidement ?

Voilà ! Pour vous donner une image grossière, le polyéthylène de papa comme vous dites, c’est un plat de spaghetti bien beurré. Donc quelqu’un peut avec ses deux doigts saisir un spaghetti et le sortir du plat. Quand le polyéthylène est hautement réticulé c’est le même plat de spaghetti mais qui est congelé. Ça veut dire que si on veut prendre un spaghetti tout vient avec. C’est dû aux liaisons entre les chaînes et cette structure tridimensionnelle s’appelle de la réticulation. Cette structure tridimensionnelle permet d’augmenter grandement la résistance à l’usure.

Ce qui est curieux c’est qu’en théorie l’irradiation a plutôt tendance à détruire les liens qu’à les créer ?

C’est juste, quand on irradie on casse les chaînes, mais on crée des radicaux libres qui vont se recombiner et c’est cette recombinaison qui se fait de manière aléatoire qui crée une structure solidaire en 3 dimensions.

Vous avez dit que le polyéthylène avait “gagné la bataille”, mais le couple céramique-céramique n’a pas été enterré que je sache ?

S’il y a pour moi une chose qui est anti-commerciale concernant le couple céramique-céramique, c’est le prix. Peut-être pas en France mais dans d’autres pays il y a de grosses différences de prix. C’est beaucoup plus cher par exemple en Allemagne où les couples céramique-céramique il y a 5 ans avaient peut-être 20 % du marché, maintenant je pense que c’est moins de 10 % du marché.

Ce n’est qu’un problème de coût ?

C’est la raison principale. Au niveau tribologique il est clair que la céramique-céramique donne de très bons résultats, il y a très peu d’ostéolyse générée par les débris de céramique mais il peut y avoir des phénomènes de grincement. Ce qui est surprenant, c’est que si avec les nouvelles céramiques composites, le taux de rupture des têtes a diminué d’un facteur 10, alors qu’au niveau des inserts le taux de rupture est resté identique. Si on se base sur une publication faite
sur le registre anglais des prothèses, le taux de rupture des têtes roses, c’est à dire la nouvelle céramique composite, est d’à peu près 1/10 000 mais les ruptures d’inserts qu’ils soient roses ou jaunes, c’est 1/1000. C’est 10 fois plus !
Et pour moi une rupture d’un implant céramique c’est la catastrophe parce que la céramique est tellement dure qu’il ne faut surtout pas remettre une tête métallique. Donc il faut remettre au patient un couple dur-dur voire éventuellement une tête céramique avec un insert en polyéthylène. Pour le chirurgien, ce n’est pas simple d’expliquer au patient qu’il faut remettre la même chose parce que c’est la seule possibilité technique. Tous ces problèmes n’existent pas avec le polyéthylène hautement réticulé. Maintenant si on regarde les publications concernant les courbes de survie on trouve dans certains papiers que la céramique-céramique est légèrement supérieure et d’autres papiers où c’est l’inverse. Donc au niveau courbe de survie il n’y a pas un avantage net pour la céramique-céramique.

Quels sont les domaines de réflexion de votre compagnie ?

On travaille beaucoup autour du genou afin de savoir précisément comment placer une PTG et obtenir un genou aussi physiologique que possible. Nous avons développé une technologie assez élégante qui permet de placer sur un robot industriel un genou humain, sur lequel le chirurgien peut ensuite implanter une PTG. Ensuite en faisant bouger d’une manière contrôlée le genou par ce robot, on peut mesurer les forces et les déplacements de manière à analyser la cinématique du genou appareillé par rapport au genou naturel.

Mais qu’est-ce que cela apporte au chirurgien ?

On sait tous qu’environ 20 % des patients, ne sont pas vraiment satisfaits de leur genou mais on ne sait pas vraiment pourquoi. Donc ce qu’on essaye de faire avec l’aide de ce robot instrumenté avec des capteurs de forces et de moments, c’est d’analyser tous les paramètres d’un genou naturel et ensuite par exemple celui du genou après section d’un des croisés puis des deux croisés. Après on peut mettre une prothèse et répéter les mesures. Par exemple on a remarqué que si l’épaisseur de l’insert en polyéthylène varie d’un ou deux millimètres le champ des mouvements possible change de manière spectaculaire. De cette manière on a développé le genou Persona afin de pouvoir le rendre aussi naturel que possible et de minimiser les compromis inhérents à toute PTG.

Vous spéculez sur le fait que les 20 % de problème sont d’origine mécanique mais autour de l’enveloppe d’un genou il y a des nerfs et une personne…

Certes mais nous ne pouvons pas agir sur ces paramètres humains et dans le domaine biomécanique, le dogme c’est que plus on est anatomique, mieux ce sera. Donc on travaille sur les paramètres accessibles.

L’alliage de cobalt chrome commence à être critiqué…

En effet, la perception a significativement changé malgré l’histoire des succès cliniques rencontrés par les couples métal-métal de petit diamètre. Ce changement de perception a même conduit à la création de plusieurs groupe aux Etats-Unis qui travaillent sur un genou sans cobalt, chrome ou nickel. Une possibilité qu’ils étudient est un genou complètement polymérique avec un fémur en polyétheréthercétone c’est à dire en PEEK.

Quelle est la problématique du cobalt chrome au genou ?

La difficulté qui est perçue découle de la problématique du couple métal-métal à la hanche et n’a rien de rationnel. Dans les années 90, après les bons résultats du couple Metasul développé par Sulzer Orthopedic, les gens se sont intéressés aux grandes têtes notamment par exemple Derek McMinn avec le resurfaçage. Au niveau tribologique les grandes têtes fonctionnent très bien parce qu’on peut démontrer que plus la tête est grande plus le film lubrifiant est épais et donc on obtient des lubrifications efficaces. C’est pour ça que subitement il y a eu une ruée sur les grands diamètres notamment sur le resurfaçage. Malheureusement, si cette lubrification est perdue pour une raison quelconque, et notamment si le chirurgien ne positionne pas l’implant de manière adéquate, les performances du couple métal-métal de grand diamètre peuvent être affectées.

Pourquoi la lubrification se perdrait-elle ?

La zone de lubrification doit rester dans le cotyle mais si le cotyle est par exemple incliné d’une manière trop importante, la lubrification va s’échapper. Si on perd cette lubrification on augmente la friction du couple et on augmente l’usure. Les deux sont très péjoratifs. En fait, les échecs sont souvent multifactoriels mais environ 2/3 des échecs des prothèses de resurfaçage métal-métal peuvent s’expliquer par un mauvais positionnement du cotyle.

Mais pourtant il y avait un long recul sans ennuis sur les petites têtes métal-métal …

Oui mais pour compliquer la chose il y a eu le rappel de De Puy sur l’ASR pour une raison bien spécifique qui a suscité des inquiétudes. Malheureusement, c’est extrêmement difficile d’expliquer les nuances technologiques entre des produits A, B, C et D parce qu’au premier abord ces produits semblent identiques bien qu’il puisse y avoir des différences au niveau géométrie, rugosité, métallurgique et tout cela devient trop pointu. La communauté orthopédique a tout mis dans le même sac en disant cette technologie ne marche pas et beaucoup d’avocats ont sauté sur l’occasion. Il y a également eu une série d’articles dans la presse anglo-saxonne et ensuite au niveau européen qui ont contribué à renforcer le scepticisme général.

Et les chirurgiens se sont laissés influencer ?

Mais oui ! A la suite de l’affaire ASR, alors même que celle-ci est liée à un défaut de conception très spécifique, certains chirurgiens ont commencé à regarder toutes les prothèses métal-métal de manière nettement plus critique et subitement on a également vu le taux de révision des petites têtes dans certains hôpitaux augmenter. Et ce parce que le seuil de décision « je révise - je ne révise pas », avait changé. Subitement donc les petites têtes ont commencé à être plus révisées et ceci rajoute de l’eau au moulin et ça devient un cercle vicieux. C’est pour cela que malgré les bons résultats documentés par exemple du Metasul 28 mm nous avons arrêté de commercialiser ce produit il y a deux ans. Nous n’avons pas demandé le renouvellement du marquage CE qui coûte actuellement une vraie fortune, car cela ne valait pas la peine au niveau commercial : la demande du marché pour les couples métal-métal même de petit diamètre était quasiment inexistante. Ça fait 29 ans que je suis dans ce domaine et je connais donc beaucoup de chirurgiens ; combien de fois n’ai-je pas entendu : « Claude tu sais très bien que j’ai des très bons résultats avec les Metasul 28 mm mais malheureusement je dois arrêter. Il y a toujours 1 ou 2 % de patients avec une PTH qui ne sont pas réellement satisfaits, et si un tel patient a un couple métal-métal il va se précipiter chez un avocat et j’aurais des problèmes médico-légaux et je veux totalement éviter ce genre de risque. Donc j’arrête complètement le métal-métal ».

Et en matière de tiges, quelles perspectives ?

Actuellement, qu’on prenne une prothèse qui est sablée ou qui est revêtue, si le chirurgien arrive à avoir une bonne stabilité primaire, ça fonctionne parfaitement bien. Alors nous avons énormément travaillé sur des revêtements anti-infectieux. Il y a eu un premier projet avec des ions d’argent de manière à empêcher la constitution d’un biofilm bactérien, il y a eu aussi un deuxième projet avec pulvérisation d’antibiotiques sur la surface de la prothèse, mais ces projets sont quasiment arrêtés parce qu’avec les nouvelles réglementations on tombe dans un domaine qui est « mixte » : est-ce que c’est une prothèse ou un médicament ? Nous étions sur le point de lancer une étude clinique à grande échelle avec la prothèse revêtue de deux antibiotiques mais on n’a pas pu le faire parce que le marquage CE ne nous a pas été accordé.

Mais ce revêtement ne pouvait avoir qu’un effet temporaire…

Absolument ! Il y a toujours ce concept de « race for the surface », c’est à dire que si ce sont les ostéoblastes qui arrivent en premier on aura notre intégration, si c’est un film bactérien qui arrive ce sera infecté. Donc le but de ces deux revêtements c’était « à très court terme », on va dire 72 h, de faire en sorte que le revêtement empêche toute activité biologique. Ensuite le fait est que les ostéoblastes essayent toujours de revenir et quand la concentration soit des ions d’argent, soit des antibiotiques n’est plus efficace, l’ostéointégration peut commencer. Ceci avait l’air de fonctionner mais on n’a pas pu mettre ces produits sur le marché.

Mais dans votre modèle théorique, les germes ne peuvent-il pas venir secondairement ?

C’est moins probable car quand la surface commence à être colonisée par les ostéoblastes a priori, cela diminue le risque d’infection. Mais il est clair que le risque d’infection ne sera jamais nul. On se disait que si on pouvait déjà diminuer le risque d’infection de 50%, c’était toujours ça de gagné.

Revenons à votre carrière, vous avez vécu de nombreux regroupements…

J’ai vécu trois fusions. En 1995 la fusion entre Protek et Allopro et Sulzer ; en 2003 la fusion entre Zimmer et Sulzer qui s’appelait à l’époque Centerpulse, puis j’ai vécu en 2015 la fusion entre Zimmer et Biomet. La première fusion a été pénible pour moi parce qu’en Suisse il y avait vraiment une concurrence acharnée entre Protek et Allopro. Donc au niveau émotionnel cette première fusion a été très difficile.

Et elle avait abouti à Sulzer Orthopedic.

C’était la fusion de trois sociétés : Protek fondée par Monsieur Müller, Allopro fondée par Monsieur Weber et leur sous-traitant principal Sulzer Medizinaltechnik. Ces trois maisons ont fusionné en l’année nonante cinq pour parler suisse, pour devenir Sulzer Orthopedic. Ensuite Sulzer Orthopedic a changé de nom et en 2003 il y a eu la fusion entre Centerpulse et Zimmer qui était relativement facile parce que Centerpulse était européen plutôt branché sur la hanche et Zimmer était américain plutôt branché sur le genou.

Il y avait quand même beaucoup de hanche chez Zimmer…

Oui, il y avait un très grand portfolio mais les parts de marché au niveau européen qu’avait Zimmer pour la hanche étaient modestes. Par contre la NexGen était numéro un en Europe et également au niveau mondial. De ce fait, cette « fusion » faisait sens : hanche Europe, genou Etats-Unis. Mais la grande différence c’était dans la manière de travailler. Pratiquement, toutes les décisions importantes sont prises à Warsaw dans l’Indiana (Etats-Unis) et malheureusement le poids de l’Europe est relativement restreint. Puis la troisième fusion a été celle de deux américains pour donner Zimmer Biomet. Cette fusion a été pensée principalement pour le marché américain car il y avait une complémentarité entre certains produits et pour avoir des parts de marché beaucoup plus uniformes au niveau des Etats-Unis.

Quand êtes-vous entré en orthopédie ?

J’ai terminé mes études en sciences des matériaux à l’Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne en 1986 et j’avais à peu près 10 mois à combler avant de pouvoir commencer une thèse en métallurgie à l’Université de Neuchâtel. J’ai profité de cette pause pour apprendre l’anglais et durant 4 mois j’ai travaillé comme stagiaire chez Protek à Berne.

Donc tout à fait par hasard ?

J’ai forcé un petit peu le hasard parce que le biomédical était un domaine qui m’avait toujours intéressé. Ensuite l’ami d’un ami m’a dit « il y a une boîte à Berne qui cherche un étudiant pour quelques mois » et cela m’a permis de mettre le pied à l’étrier orthopédique. Protek alors était encore la boîte de Monsieur Müller et elle lui appartenait Ensuite j’ai fait ma thèse en métallurgie et quatre ans plus tard je cherchais un job. J’ai pris mon téléphone, et j’ai appelé mon contact dans la société : « Est-ce que tu cherches quelqu’un ? ».
Il me dit « Non pas moi mais mon collègue qui s’occupe de la hanche cherche quelqu’un ; viens te présenter. » Je me suis présenté et j’ai obtenu le poste.

C’était quoi comme poste ?

Développement de nouvelles prothèses de hanche. Un de mes premiers souvenirs c’est le cours de la hanche en français de Monsieur Müller qui avait lieu à la fin du mois d’octobre. Mon futur chef m’avait dit :
« Monsieur Rieker je sais très bien que vous ne commencez à travailler chez nous que le 1er novembre, mais si vous avez le temps je vous invite à aller au cours de la hanche en français à Berne. » J’accepte volontiers et je mets mon unique complet et ma seule cravate et je me déplace à Berne. C’est la première fois que je voyais une opération chirurgicale et donc je me faisais tout petit dans mon siège, et ensuite il y avait des workshops. Subitement je me trouve dans une salle avec une radio, des calques et le fameux crayon bicolore rouge - bleu de Caran d’Ache pour faire une planification. Je n’ai pas la moindre idée de ce dont il s’agit, et qui s’assied à côté de moi ? Monsieur Müller ! Il m’insulte copieusement en disant que manifestement je ne savais rien faire. Il finit par comprendre d’où je sors et il me dit : « Mais quel est le fou qui vous a engagé, vous ne savez même pas faire une planification ? » Alors je vois mon futur chef qui vient en courant qui prend Monsieur Müller à part, qui s’excuse… C’était mon premier contact avec Monsieur Müller.

Pourtant c’était un grand séducteur !

Evidemment ensuite j’ai appris à le connaître et à la fin nous avions de très bons rapports et le fait d’être francophone tous les deux nous a permis de bien nous connaître. Il était haut en couleur avec beaucoup de charisme. Les anecdotes sur lui sont légions. Quelqu’un disait qu’en salle d’opération il draguait les infirmières en français, il rudoyait les instrumentistes en allemand et qu’il s’adressait au public en anglais. C’est tout à fait vrai ! Mais j’ai eu beaucoup de chance de pouvoir travailler avec lui. Quand je suis arrivé en 1990 c’était la « transition » entre les pionniers de la PTH et les prothèses « en grande série ». J’ai pu aussi travailler avec Monsieur Heinz Wagner, Monsieur Michael Freeman ainsi qu’avec quelqu’un pour lequel j’avais un grand respect, Erwin Morscher. De plus j’ai pu travailler avec le réseau de Lorenzo Spotorno.

Vous étiez dans le design ou la métallurgie ?

Il faut dire qu’une grosse frustration pour moi, c’est qu’en orthopédie il n’y a pas de recherche en métallurgie. Les alliages qu’on utilise sont normés et sont toujours exactement les mêmes. Toute l’industrie les achète aux mêmes sous-traitants ;
il y a quand même de petites différences parce que chaque société a ses propres spécifications à l’intérieur de la norme mais tous ces alliages sont normés. Actuellement je dirais qu’il est pratiquement impossible de mettre un nouvel alliage sur le marché. Au niveau historique, Sulzer a développé deux alliages. La première prothèse faites par Sulzer avec Monsieur Müller à la fin des années 60, c’était la tige banane qui était en alliage coulé, et je dirais que 10 % de ces prothèses avait une rupture. Puis il y a eu une grosse recherche en métallurgie pour passer d’un alliage coulé en un alliage forgé. Une fois que l’alliage forgé a été développé, il a fallu 5 ans pour avoir la norme ISO qui en certifie la biocompatibilité. Ensuite Winterthour a développé un deuxième alliage de titane qui est un alliage alpha - beta, mais à la place du vanadium il y avait du niobium et là il a fallu 15 ans pour obtenir la norme ISO. Si nous proposions aujourd’hui un nouvel alliage je pense qu’il faudrait 30 ans avant qu’il soit accepté au niveau biomédical. En clair, tout ceci est totalement irréaliste et il n’y a plus de recherche fondamentale au niveau métallurgique.

En quoi était faite la tige autobloquante de Müller ?

Il y avait deux versions. Une version en alliage de cobalt-nickel-chrome à cimenter qui a toujours eu de très bons résultats, même si cet alliage avait à peu près 1/3 de nickel qui est considéré aujourd’hui comme allergène, et par ailleurs il y avait la même tige en alliage de titane qui elle a donné de mauvais résultats. C’était une tige à cimenter qui était sablée grossièrement. Il y avait des micro-mouvements et cela créait de l’usure, des particules de ciment, de titane et des phénomènes de corrosion. Cela aboutissait à un descellement de la prothèse.

Donc votre recherche était essentiellement orientée sur le design afin que la prothèse se cale bien ?

C’est ce qu’on m’a très rapidement expliqué, et je pense que le design d’une prothèse est très important, mais la chose qui est aussi très importante c’est l’ancillaire. L’ancillaire doit être soigné car si le chirurgien n’a pas la possibilité de bien poser la prothèse, le résultat sera mauvais. Donc l’ancillaire est primordial. On a toujours beaucoup travaillé sur les ancillaires afin qu’ils soient aussi irréprochables que possibles.

Comment avez-vous pu rester en place après toutes ces fusions ?

Quand il y a une fusion il y a des listes qui circulent avec le nom des gens à conserver à tout prix, puis le deuxième choix au cas où, et puis le troisième choix à ne pas garder. A la première fusion faite en été 1995, j’étais sur la première liste. Pourquoi ? Je pense que le fait d’être fiable et de faire son travail honnêtement a dû jouer. Egalement la chose qui était importante c’est d’avoir un bon contact avec les chirurgiens et d’établir une relation de confiance ce qui était mon fort. Et puis j’étais jeune.

Mais il y avait un groupe d’ingénieurs comme vous et c’était compétitif …

Oui il y en avait quelques-uns. J’avais la « chance » d’être dans le bon chapeau et également j’ai eu la chance qu’au niveau de Sulzer, la personne qui faisait la tribologie venait de quitter la maison et qu’ils cherchaient quelqu’un pour le remplacer. Donc je passe de Berne à Winterthour, et je suis le responsable de la tribologie.

A propos de Sulzer Orthopedic, pourriez-vous nous résumer la catastrophe américaine qui a frappé cette compagnie ?

Sulzer Orthopedic à l’époque était leader au niveau européen mais nous étions pratiquement inconnus aux Etats-Unis. Sur le plan des comparaisons purement financières entre les différentes sociétés, nous étions toujours dans le dernier quart, et nos parts de marché n’étaient pas suffisantes aux Etats-Unis. Donc Sulzer Orthopedic a racheté une boîte qui se trouvait à Austin au Texas, qui s’appelait Intermedics et qui était peut-être n°4 ou n°5 sur le marché américain. On espérait qu’Intermedics permettrait de mettre sur le marché les prothèses européennes mais ça n’a pas vraiment marché. Cependant on avait quand même les parts de marché d’Intermedics qui disposait d’une technologie qui était relativement révolutionnaire à l’époque. C’était un revêtement qui s’appelait « cancellous titanium » qui était très poreux et permettait d’avoir une très bonne ostéointégration. Evidemment la société cherchait toujours à optimiser les coûts de production et il semble qu’au niveau du cycle de lavage des prothèses, une petite économie ait été faite. Le résultat de cette petite économie c’est qu’il restait un tout petit peu de résidus d’huile de fabrication sur les produits finaux. Hélas cette huile contenait des endotoxines qui provoquaient des descellements. Effectivement par la suite on a constaté que ces descellements étaient provoqués par ces endotoxines présentes sur le revêtement de ces prothèses.

Et alors ?

Les descellements ont pris de plus en plus d’ampleur et nous sommes entré dans une période extrêmement difficile avec un rappel de ces produits. Ce rappel aux Etats-Unis nous a coûté une fortune. Avant tout cela Sulzer Orthopedic était sur le point de racheter Zimmer et deux ans plus tard c’est eux qui ont racheté Sulzer Orthopedic (Centerpulse).

Comment survivez-vous au rachat par Zimmer ?

A la suite de ces problèmes, Sulzer Industrie décide de redevenir un groupe purement industriel et de se séparer de sa branche médicale. Sulzer Orthopedic prend alors le nom de Centerpulse et Zimmer rachète Centerpulse. Une des raisons pour laquelle Zimmer était intéressé par Centerpulse, c’était pour mettre le grappin sur le Metasul et comme j’étais Mister Metasul je suis resté. Par la suite pour des raisons complexes je suis sorti de la recherche et maintenant je suis dans le groupe marketing - ce qui n’est pas tout à fait logique - mais cela me permet de « faire mon travail » de manière beaucoup plus libre. Je voyage beaucoup et je suis toujours demandé comme speaker à gauche et à droite. Je fais à peu près une cinquantaine de présentations par an.

A présent, après avoir été témoin et acteur de pratiquement 30 ans d’évolution des implants, comment voyez-vous les prothèses de hanche ?

Aujourd’hui la prothèse de hanche est un produit tout à fait standard. Il n’y a pratiquement plus d’innovation. Auparavant c’était la prothèse de Monsieur Müller, c’était la prothèse de Monsieur Wagner, il y avait un créateur qui était là avec une forte personnalité. Nous sommes passé de la Haute Couture au prêt à porter tout à fait standard et chaque société a une gamme de produits qui est quasiment identique. Une chose qui n’a pas changé c’est l’importance de l’ancillaire et des aides qu’on essaye d’apporter aux chirurgiens pour qu’ils puissent mieux positionner les implants.

Tout de même avec votre longue expérience, si vous deviez vous faire opérer de la hanche, quelle prothèse choisiriez-vous ?

Je peux vous dire sans aucune hésitation que ma seule préoccupation serait de choisir le bon chirurgien.

Paru dans le numéro N°287 - Octobre 2019