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CHRISTOPHE TROJANI

Paru dans le numéro N°312 - Mars 2022
Entretien consulté 256 fois

CHRISTOPHE TROJANI

Christophe Trojani est un homme fidèle. Ses attachements durables ont structuré sa vie, que ce soit son amitié avec Pascal Boileau, son amour pour sa ville de Villefranche-sur-Mer ou les liens très forts qu'il entretient avec ses proches. Rencontre avec un homme de valeur(s).

 Christophe Trojani, quelles sont vos racines ?

Avant tout, je veux vous remercier pour cette interview. Un entretien comme celui-là, c’est toujours un exercice périlleux, car « quand on parle, on se dévoile ».

Je suis né à Nice mais je suis Villefranchois ; c’est là que j’ai grandi, c’est là que j’ai toutes mes racines : la famille de ma mère est à Villefranche depuis 400 ans, et du côté de mon père, c’est mon grand-père, douanier corse, qui a émigré à Villefranche en 1932. Mes racines familiales sont profondément ancrées à Villefranche. Mon père était instituteur à Villefranche puis directeur de l’école élémentaire, et ma mère travaillait à la mairie… Assez tôt, vers l’âge de 12-13 ans, j’ai commencé à dire à tout le monde que quand je serais grand je serais maire de Villefranche. J’ai toujours été passionné par le sport : j’ai pratiqué des sports collectifs, j’ai joué au basket et au foot ; j’étais je dirais un « défenseur rugueux ». Mais j’ai des souvenirs d’enfance, de football et notamment au stade du Ray à Nice avec à l’époque dans les années 1970 les grands duels entre Nice et Saint-Étienne. C’est comme ça que j’ai grandi. J’ai fait mes études au lycée Masséna, qui est un lycée assez connu de Nice, et puis je me suis inscrit en première année de médecine en 1984. J’ai fait ma médecine à Nice, j’ai été responsable des étudiants puis doyen des internes. Quand j’ai commencé mon internat en 1993, le jour où je suis venu me présenter au Professeur Claude Argenson, qui était le chef de service, était le jour du pot de départ de Jean-Marc Puch qui finissait son clinicat. Quand je suis entré dans la salle de staff, ils l'avaient déjà arrosée avec la lance à incendie et il y avait 10 cm d’eau par terre... Il y avait Pascal Boileau et d’autres et on m’a présenté comme le nouvel interne. Jean-Marc Puch m’a tapé un grand coup sur l’épaule et il m’a dit « Viens fils, on boit un coup ! » J’ai adoré cette ambiance, et c’est comme ça que tout a commencé.

 Pourquoi avoir choisi la chirurgie ?

J’ai toujours voulu faire de la chirurgie du genou à cause du football. Je me souviens d'un joueur de foot qui s’appelait Jean-Pierre Adams, il formait avec Marius Trésor la « Garde noire ». C’était un véritable colosse ! Il avait un problème aux ligaments du genou, et avait été opéré plusieurs fois, 8 ou 9 je crois. Lors d'une dernière opération, il ne s’est pas réveillé, restant dans un coma végétatif chez lui pendant presque 40 ans. Chaque année, au stade du Ray, un hommage lui était rendu jusqu'à son récent décès. Quand j’avais 15 ans, les joueurs de foot qui avaient une rupture du ligament croisé antérieur ne pouvaient plus jouer, leur carrière était terminée. On a commencé par la suite à entendre dire qu’il y avait des joueurs de foot qui montaient à Saint-Etienne ou à Lyon pour se faire opérer du genou car on trouvait là-bas des chirurgiens qui opéraient des footballeurs qui pouvaient rejouer au foot.

Vous avez commencé votre internat à Nice sous la houlette de Claude Argenson ?

Exactement. Claude Argenson était le grand patron. Il était très gentil, il exerçait une gestion paternaliste du service et faisait mine de ne pas trop surveiller les choses, mais en fait il les observait très attentivement. Il était spécialiste de la chirurgie de la colonne vertébrale, par conséquent il y avait beaucoup de thèses sur le rachis dans le service à l’époque, dont celle de Pascal Boileau. J’ai commencé en 1992 un internat que j'ai un peu prolongé jusqu’en 1999. J’ai adoré cette période, c’était la grande époque, des CHU : le patron claquait des doigts, le directeur venait dans son bureau... On a organisé 2 revues d’internat avec mon ami le Doyen actuel de la faculté de Médecine de Nice, Patrick Baqué en 1994 et 1997, dont une « l’hôpital m’a tuer »… J’écrivais les paroles et lui jouait la musique : deux grands moments. On a participé à la grande grève de 1997 qui a abouti à l’époque à la démission d’Alain Juppé, alors 1er Ministre et à la dissolution de l’Assemblée Nationale. On appelait ça le « pouvoir médical ». Il y avait à Cannes un chirurgien lyonnais qui a appris la hanche à tous les Niçois : Jacques Tabutin. Je me souviens quand je suis allé me présenter chez lui, il m’a dit exactement ça : « Alors explique-moi pourquoi tu viens chez moi. Parce que tu sais qu’ici c’est une dictature, et j'en suis le dictateur ! » Je l’ai regardé et lui ai répondu : « j’adore ce que vous me dites monsieur, ne vous inquiétez pas je serai un bon soldat ». J’ai fait mon premier article avec Fernand De Peretti sur le corail comme substitut osseux. Avec Pascal, c’est différent : on s’est croisés à l’hôpital Lenval, l’hôpital des enfants, en 1988 ; il était interne et j’étais externe… C’était il y a 34 ans !

Quelle était la différence entre vous en termes de cursus ?

Pascal a dix ans de plus que moi, donc quand j’ai commencé mon internat il était jeune PH et à l’époque toute l’Orthopédie-Traumatologie était réunie à l’hôpital Saint-Roch, au centre-ville de Nice. Plus tard, en 1996, Monsieur Argenson a individualisé une unité d’Orthopédie de 30 lits dans le nouvel hôpital de l’Archet, sur les collines à l’Ouest de Nice. Fernand de Peretti est resté avec 60 lits à l’hôpital Saint Roch pour la traumatologie et la chirurgie de la colonne. Pascal n’était pas encore agrégé quand j’étais interne. Il travaillait déjà beaucoup avec Gilles Walch, il en parlait tout le temps : c’était Gilles Walch le matin, Gilles Walch à midi et Gilles Walch le soir ! Pascal avait fait un stage chez Henri Dejour, et donc il m’a dit "il faut que tu montes à Lyon pour apprendre le genou". C’est comme ça que j’ai candidaté pour être inter-CHU chez Philippe Neyret, et c’est véritablement là que j’ai essayé de comprendre le genou. J’ai adoré le semestre que j’ai fait au centre Livet qui est devenu le centre Albert Trillat, c’était entre novembre 1998 et mai 1999. J’ai même pu participer aux Journées Lyonnaises de 1999. J’y ai rencontré Pierre Chambat et Gérard Deschamps, ce fut une période magnifique durant laquelle j’ai beaucoup travaillé, mais aussi beaucoup appris sur le genou. Je travaillais jusqu’à 11 heures du soir et ne rentrais en train qu'une semaine sur deux. Je n’ai fait que bosser mais c’était sympa : il y avait Tarik Ait Si Selmi qui était jeune PH et j’avais comme chef de clinique Roger Badet et Frédéric Chatain. Des fois c’était un peu chaud au staff, et de temps en temps, Philippe Neyret me convoquait dans le bureau et me disait : « écoute Christophe, tu es un bon négociateur, vas un peu voir les deux chefs de clinique pour leur expliquer ce qui ne va pas ». J’ai beaucoup apprécié, beaucoup appris, et j’espère avoir retenu quelques ficelles en chirurgie du genou...

Quand j’étais chez Philippe Neyret, je me suis dit « je vais aller voir Gilles Walch quand même ». Et donc je l’appelle un soir et il me dit « Demain j’ai deux ou trois butées, mais on va commencer un peu tard, viens vers 7 h 20 ». Il était encore à la clinique Émilie de Vialar. J’arrive à 7 h 20, et il était en train de finir la première butée. Il me regarde et me dit « finalement j’ai commencé un peu plus tôt ! ». Pour le patient d’après, il est passé dans la salle d'en face et là il a fait une opération qui a duré moins d’une minute : il est entré en salle, il a mis un arthroscope dans l’épaule, il a rentré un ciseau, il a coupé un tendon, et les chirurgiens italiens qui étaient dans la salle l’ont tous applaudi. Je me disais « mais qu’est-ce qu’il a fait ce type ?? ». Le même semestre je vais voir Pierre Chambat ; je rentre dans sa salle, il était en train de faire une ostéotomie tibiale de flexion et je ne savais pas ce que c’était. Il se tourne et me dit « oh le Niçois regarde je fais une ostéotomie de flexion, pour cette opération je suis le meilleur du monde ! »  Je me suis dit « à Lyon ils sont tous dingues ! » J’étais dans la Mecque du genou, j’étais heureux.

Avez-vous eu l'occasion de partir en mobilité ?

J’ai fait un an de mobilité en 1997-98 dans un labo CNRS à Nice où j’ai effectué ma recherche sur l’ingénierie tissulaire osseuse ; j’ai également fait 6 mois à Londres à Saint Mary’s hospital, l’hôpital où Fleming a découvert la Pénicilline, chez Roger Emery qui est un ami de Pascal Boileau : ils s’étaient rencontrés lors d’un fellowship aux États-Unis. Je me suis éclaté à Londres pendant six mois ; c’était en 1996, j’avais déjà deux enfants : Marie-Charlotte qui avait 4 ans et Corentin qui avait 1 an et faisait ses premiers pas à Hyde Park. Régulièrement on apercevait Lady Di à Saint Mary’s hospital, qui venait y retrouver un chirurgien cardiaque pakistanais …
Il y avait à Saint Mary's plusieurs chirurgiens consultants dont Roger Emery qui faisait l’épaule, David Hunt qui était un chirurgien du genou assez connu ; il y avait également un chirurgien spécialisé sur la colonne vertébrale qui s’appelait Johnny Johnson et qui un jour m'avait demandé « excuse-moi, mais tu viens d’où ? – De la Côte d’Azur – Mais d’où exactement ? – D’un petit village à côté de Nice. – Plus précisément ? – Villefranche-sur-Mer. – Je passe un mois de vacances depuis 15 ans à Villefranche-sur-Mer à l’hôtel La Flore ». Incroyable !
Je me suis aussi rendu en Australie en 2000, peu avant les Jeux Olympiques de Sidney, pendant que j’étais chef de clinique à l’hôpital Saint-Roch : je suis parti à Sidney et à Melbourne pour un stage d’études de 3 mois où je suis allé voir Leo Pinczewski et John Bartlett (Pinczewski à Sidney, Bartlett à Melbourne). Ils étaient tous deux connus, un sur le DIDT et l’autre sur le KJ. Leo Pinczewski m’a fait le plaisir de venir à Nice quelques mois après pour faire une démonstration chirurgicale, tout en séjournant à l’hôtel à… Villefranche-sur-Mer !
Après une année de clinicat en traumatologie à Saint Roch entre novembre 1999 et novembre 2000, je suis monté à l’Archet chez Pascal qui venait d’être agrégé et qui a pris la suite de Claude Argenson. Je suis resté chef de clinique en orthopédie pendant 2 ans.

Qu'est-ce qui vous a convaincu de rester à l'Archet ?

C’est Pascal. Ma trajectoire a été facile parce que j’étais derrière une locomotive. Il y avait également Monsieur Argenson, que j'ai beaucoup aimé, parce que je trouvais la manière dont il gérait ses troupes remarquables. J'ai toujours montré une certaine appétence pour l’enseignement : mon père étant instituteur, je crois que cela m'a donné le goût de l'enseignement, que je le reçoive ou que je le prodigue. Je me souviens du nom de tous mes instits du CP au CM2, de mes professeurs d'histoire et de maths au lycée : on a tous des gens comme eux qui nous ont marqués, et c'est ce que j'ai voulu perpétuer. J’ai été doyen des internes, doyen des chefs, et ensuite j’ai naturellement passé le concours de PH en 2002 suivi par 5 ans de recherches au labo à la fac de médecine de Nice. J’avais un contrat CNRS-CHU : j’étais 2 jours par semaine au labo et 3 jours par semaine à l’hôpital.

Comment s’organisait le service avec Pascal Boileau ?

Il y avait trop de malades, Pascal était débordé par la file active de patients. Il m’a dit « moi, je ne vais plus faire que de l’épaule, il faut donc que tu t’occupes de la hanche et du genou ». Je m'en suis occupé comme j’ai pu ; quand il y avait de gros malades, je les mettais à son programme et on les faisait ensemble. On s’occupait pas mal d’infections ostéo-articulaires. On a commencé à faire des prothèses infectées : on avait une réunion qu’on n’appelait pas encore RCP IOA (infections ostéo-articulaires), mais qu’on a faite pendant des années. On faisait de la chirurgie en deux temps sur les prothèses de hanche et prothèses du genou.  Finalement, j’ai fait bon nombre de reprises de hanche assez rapidement, c’est ce qui nous a mené à développer des concepts sur la reconstruction, plus particulièrement la reconstruction cotyloïdienne. Pascal et moi n'avons jamais été en concurrence. Vous connaissez la chanson de Serge Lama ? Et bien lui et moi, c’est ça. Je l'aime beaucoup, et je crois que c'est réciproque. Nos filles ont le même âge, en fait pas tout à fait puisque Marie-Charlotte (la mienne) a un an de plus que Marie (la sienne) ; mais je l’ai quand même battu sur une chose très importante : je suis grand-père depuis 10 mois et lui, pas encore !

Vous êtes très impliqué dans le sport. Quel regard portez-vous sur la chirurgie du genou dans le sport ?

Le symposium de la SFA en 2006 à Nice portait sur la chirurgie itérative du ligament croisé antérieur. Nous avons publié avec la SFA deux beaux articles dans KSSTA en 2011 et 2012, dans lesquels nous avons montré pour la première fois que la plastie extra-articulaire permettait de mieux stabiliser le genou dans les reprises. Je pense que la chirurgie du sport est arrivée aujourd'hui à maturité : beaucoup de sportifs peuvent désormais reprendre leur carrière après une chirurgie ligamentaire du genou. Au niveau de l'instabilité de l’épaule, on sait qu’on arrive maintenant à bien stabiliser les épaules instables, et que les sportifs reprennent leur pratique. Songez qu’il y a 40 ans des sportifs ne pouvaient pas reprendre le sport après la rupture d’un tout petit ligament du genou, le LCA. C'est maintenant une époque révolue, mais nous devons rester vigilants et toujours faire passer en premier la santé de nos patients sportifs et ne pas la sacrifier sur l'autel des enjeux économiques. En gros, faut faire gaffe au dopage. Enfin, grâce à mon ami Serge Simon, 1er vice-président de la Fédération Française de Rugby (FFR), un ancien du Lycée Masséna, je fais partie du Comité Médical de la FFR.

Récemment, à la SOFCOT, vous avez participé à une mémorable table ronde sur le resurfaçage. Andy Murray a fait son retour sur les courts après un resurfaçage : comment cette technique peut-elle selon vous trouver sa place dans la reprise du sport de haut niveau ?

La cupule de resurfaçage métal-métal m’a déçu, et comme vous le savez, faut pas me décevoir ! Cela dit, je pense sincèrement avec le recul qu’il y a une niche pour le resurfaçage. Personnellement, je ne vais pas m’y remettre, mais il y a une indication possible chez les hommes de moins de 50 ans avec une tête fémorale supérieure à 48 mm. Ce sont d’ailleurs les recommandations de la HAS, qui datent du Journal Officiel de la République Française (JORF) du 5 Décembre 2013.  Mon expérience n’est pas aussi bonne : j’ai fait 71 resurfaçages entre 2006 et 2012  :  j’en ai repris 23, mais les 48 restants, que je surveille, vont très bien. Je vais resoumettre l’article à OTSR -il a déjà été refusé deux fois- et j’espère que cette fois-ci il sera accepté. En fait, l’indication est possible pour un profil-patient bien particulier : si aujourd'hui un tennisman, un footballeur, ou un basketteur de 30 ans venait me voir, je lui proposerais probablement un resurfaçage et je l’adresserais très certainement à Julien Girard. C’est une option thérapeutique qu’il ne faut pas éliminer parce qu’elle peut rendre service à certaines personnes.

Vous avez évoqué la consolidation osseuse sur laquelle vous avez beaucoup travaillé au niveau fondamental. Quelle est votre philosophie concernant la prothèse de genou ?

Je mets la même prothèse depuis 20 ans, je dois être un peu psychorigide ! Je mets la prothèse NexGen, dans sa version cimentée, postéro-stabilisée, à plateau fixe avec resurfaçage rotulien. Je n’ai jamais changé, peut-être devrais-je ? J’ai préparé une communication pour la SFHG « prothèse du genou : que choisir ? », dans laquelle j'évoque également les différentes possibilités : Sur-Mesure, Robot, Navigation, Guides Patient Spécifique, Conventionnel. J'ai posé quelques prothèses sur-mesure Origin de chez Symbios, le concept que défend Michel Bonnin, et je réfléchis à faire une étude comparative entre la prothèse sur mesure et la prothèse à ancillaire conventionnel qui serait la NexGen. C’est difficile de changer de prothèse, je crois que j’ai fait 5000 NexGen maintenant ; en prothèse de reprise j'utilise la LCCK depuis 20 ans. J’en ai fait 500 ou 600 je crois, et quand on a vraiment une prothèse en main il est difficile d'en changer. De plus, je ne vois pas trop d’inconvénients à cette prothèse. En ce qui me concerne, dès que je change quelque chose, je n’arrive plus à faire l’opération, alors je préfère conserver les solutions qui me conviennent ! A mes yeux, il est important de définir un principe et d’essayer d’y rester fidèle. Pour autant, je constate que plus on est spécialiste d’un sujet, plus on doute ; et aujourd’hui je préfère continuer à me poser des questions qu’avoir des certitudes.

Vous avez été un pionnier de la chirurgie prothétique bilatérale en un temps. C’est un concept que vous défendez depuis longtemps. A votre avis pourquoi cela a-t-il du mal à se démocratiser ?

La première fois que j’ai fait une prothèse de hanche bilatérale en un temps, c’est un patient qui m’y a obligé en 2003. Il avait 35 ans et il m’a dit « j’en peux plus, faites-moi les deux hanches en même temps ». Il avait une ostéonécrose bilatérale et avait déjà eu un forage. J’ai étudié la littérature, présenté le dossier et j’ai dit « je pense qu’on pourrait faire les deux ». C'est ainsi que cela a débuté, cela fait maintenant 18 ans. J’essaie d’être vraiment raisonnable sur les indications, que l'on a définies dès le début : ce sont les patients ASA 1 et 2, qui n’ont donc pas de comorbidités, âgés de moins de 80 ans. En suivant ces indications, il n’y a pas de casse : je n’ai eu aucun décès, aucune infection bilatérale. Ça, c’est pour les hanches. Pour les genoux cela s’est fait un peu plus tard, là encore à l'initiative d'une patiente en 2009. En 12 ans, je crois que j’ai à peu près 300 cas et là non plus je n’ai pas de décès, pas d’infections, les patients vont bien. C’est la même indication : ASA 1 et 2, moins de 80 ans. Au début on m’a traité de fou, mais finalement on sait qu’il y a beaucoup de pays où cela se fait régulièrement. J'ai l’impression qu’il y a maintenant quelques centres en France où on en fait : Lyon, Marseille…

A chaque fois que je suis parti à l’étranger, par exemple à Londres au Saint Mary’s hospital ou bien en Australie, j’ai vu de nombreuses PTG bilatérales en une session opératoire. Les chirurgiens français qui voyagent, qui restent un moment à l’étranger, peuvent s’apercevoir que ce sont des pratiques courantes. J’ai également proposé à certains patients une PTH et une PTG en une session opératoire. Cette stratégie est déconseillée suite à un article publié en 2019 dans le BJJ : il s’agit d’une étude portant sur les prothèses de hanche et de genou posées entre 2005 et 2014 aux Etats-Unis et comparant 5 groupes de patients : un groupe où il y a 6 millions de prothèses totales du genou unilatérales ; dans le deuxième groupe il y a 3 millions de prothèses totales de hanches unilatérales ; dans le 3e groupe il y a 388 000 prothèses bilatérales de genou, soit quand même 10 % de PTG bilatérales aux États-Unis ; dans les 4e groupe, 32 000 prothèses bilatérales de la hanche, et enfin il y a un 5e groupe avec 1500 PTH + PTG. Dans ce dernier groupe, presque anecdotique, les auteurs observent plus de complications. Cette étude montre aussi et surtout qu’aux Etats-Unis, le remplacement prothétique bilatéral de hanche et encore plus de genou est une opération couramment pratiquée.

Il faut noter les différences de remboursement qui n’incitent pas à faire les deux en même temps.

Bien sûr ! Pour le chirurgien le deuxième côté est payé 75 %, et c'est plus pénalisant encore pour l’établissement puisqu’il n’y a pas de GHM prothèse de hanche bilatérale ou prothèse du genou bilatérale. Disons que le directeur de l'hôpital où je le pratiquais n'en était pas ravi... Quand je me suis installé en clinique il y a un an et demi, la première chose que le directeur m’a dit est « il ne faudrait pas faire de prothèses bilatérales ». Ma réponse a été claire « c’est simple : si vous ne voulez pas que je fasse de prothèses bilatérales, je ne viens pas dans votre clinique ! » Ainsi, en 2021, à la clinique j’ai fait 17 prothèses du genou bilatérales en une session opératoire. C’est la preuve que c’est possible sans aucun obstacle, que ce soit à l’hôpital ou en clinique. Il faut garder à l'esprit qu'il faut vraiment réserver cette stratégie aux patients ASA 1 et 2 sans aucun antécédent cardio-vasculaire ; je suis de plus en plus restrictif, dès qu’il y a le moindre problème je le contre-indique, même par exemple un antécédent de phlébite. Cependant, s’il y a une fonction cardiaque normale, un patient jeune et bien sûr un handicap est avéré sur les deux articulations, je suis un fervent promoteur du remplacement prothétique bilatéral.

Vous avez évoqué votre tendance naturelle à rester fidèle à une prothèse, quel est votre regard sur les technologies dites innovantes ou assistées comme la robotique ou la navigation ?

Je crois que les jeunes vont devoir faire avec ; j’ai fait le tour de la littérature, j’ai regardé ce qu’ont écrit Michel Bonnin et Sébastien Lustig, j’ai relu les publications de Dominique Saragaglia, de Jean-Pierre Franceschi et de Jean-Noël Argenson : pour l’instant, quel que soit le système utilisé il n’y a pas de différence clinique. Je crois tout de même que c’est un sujet qui mérite notre attention, je suis moi-même d'ailleurs en train d'essayer le sur-mesure. Finalement le sur-mesure ce sont des guides de coupe personnalisés avec une prothèse fabriquée sur mesure pour le patient ; c’est donc une amélioration du guide de coupe personnalisé. La question à se poser est la suivante : « est-ce que le robot doit remplacer le chirurgien, est-ce que le chirurgien doit laisser sa place au robot ? » Quand il y a des patientes qui me demandent « Docteur, est-ce que vous avez le robot pour faire la prothèse ? » je leur réponds « Madame, le robot c’est moi ! »

C’est sûr que le concept du sur-mesure est séduisant. En ce qui concerne la hanche, les tiges sur mesure vous intéressent-elles ?

C’est le truc de Jean-Noël Argenson, il fait ça très bien et depuis très longtemps. Je suis un peu moins spécialiste de la hanche que du genou ; je fais pas mal de prothèses de hanche, mais je ne fais pas la voie antérieure. D’ailleurs, quand on fait des prothèses de hanche bilatérales, la voie antérieure permet un gain de temps considérable. Je crois que la voie antérieure est une belle avancée pour la hanche, tout comme la double mobilité. Les tiges sur mesure c’est quelque chose vers lequel on se dirige : mes associés en clinique en font de plus en plus... Il faut quand même rester sur nos gardes et bien étudier les complications ; en particulier l’inégalité de longueur des membres inférieurs et les douleurs après prothèse, car, comme vous le savez, « la douleur, ça fait mal » (rires)

Parlons maintenant des sociétés savantes : quelles sont celles qui sont chères à votre cœur ?

J’ai pas mal travaillé avec la SFA dans les années 2000, notamment pour ce beau symposium de 2006, mais aussi avec la SOFCOT sur les luxations du genou et d'autres sujets. J’ai dû limiter ma participation aux sociétés savantes à cause de mon investissement à la mairie de Villefranche. Je reviens peu à peu, et j’ai trouvé un groupe formidable à la Société Française de Chirurgie de la Hanche et du Genou -la SFHG- avec un président, Franck Rémy, aussi dynamique et inventif que le reste du groupe, ce qui est très important. Je m’investis aussi dans le Collège Français des Chirurgiens Orthopédistes et Traumatologues (CFCOT). Le collège c’est important, c’est l’enseignement des plus jeunes. J’ai ainsi été réélu comme chirurgien libéral dans le bureau du Collège, j’ai proposé d’aider et je suis depuis peu trésorier du Collège. On m’a également demandé de participer au cours de la hanche de la SFHG et je suis content de m’impliquer dans tout ça parce pour pouvoir transmettre et enseigner, comme je l’ai toujours fait depuis le début.

Qu'est-ce qui vous a conduit à devenir à la fois agrégé de chirurgie orthopédique et maire d’une magnifique ville ?

A chaque fois que Pascal Boileau opérait un Villefranchois il me faisait venir, un peu moqueur, et il me disait « tiens je vais opérer un de tes futurs électeurs ». Je n’avais pas prévu que cela se fasse aussi vite, mais en 2012 il y a eu quelques événements à Villefranche qui ont fait que j'ai dû me présenter. Je dois avouer que quand je suis allé voir Pascal, il a fait un peu la gueule... Il m’a dit, dans les grandes lignes : « tu fais chier ! ».
Mon papa et mon oncle étaient conseiller municipal et adjoint au maire dans les années 1970, il y avait donc quand même en moi une petite fibre sur l’action publique à Villefranche. Je me souviens quand je suis allé voir mon père pour lui dire que j’allais me présenter à la mairie, il a dit « c’est hors de question ! ». C’était un instituteur un peu "hussard noir de la République"... Je lui ai répondu « écoute maintenant ce n'est pas toi qui décides, je suis majeur et vacciné ». Il m’a alors dit : « Fais attention, si tu te présentes tu vas être élu et après tu vas être dans la merde. » En fait, il testait ma volonté. Il a eu raison sur un point, c’est que j’allais être élu ; d’ailleurs il n’a pas pu le voir puisqu’il est mort 6 mois avant, et c’est probablement son décès qui m'a fait gagner parce qu'il était bien plus connu que moi à Villefranche et très aimé. Mais là où il s’est trompé, c’est que je ne suis pas dans la merde du tout. C'est une tâche assez exaltante, et je dois dire que j’ai vraiment beaucoup de chance : j’ai un métier qui me passionne, en particulier parce que je travaille avec Pascal Boileau et une équipe formidable, et puis j’ai une fonction -celle de maire de Villefranche- qui me passionne tout autant, avec là encore une très belle équipe faite de gens honnêtes, compétents et amoureux de leur ville. J'ai cette chance -peut être cette faculté- de savoir bien m'entourer. Villefranche est une ville magnifique, je suis très heureux de m’en occuper.

Comment organisez-vous ces deux temps pleins ?

Le lundi matin je consulte, le lundi après-midi je suis à la mairie jusqu’à 20 heures. Le mardi même chose, le mercredi j’opère toute la journée, le jeudi matin j’opère et l’après-midi et le vendredi je suis à la mairie. En début de journée, le vendredi je passe à la clinique ; le week-end, il y a toujours un mariage ou un autre évènement, puis il faut retourner voir les patients. Il est vrai que cela m’a pénalisé dans ma carrière chirurgicale : pendant plusieurs années, j’ai publié un peu moins d’articles que ce que j’aurais dû publier. J’ai au moins 40 articles que j'aurais dû publier mais qui ne l'ont jamais été, alors j’essaie de me concentrer sur des articles avec des messages importants. Je ne vois pas le temps passer, j’ai 55 ans mais j’ai l’impression d’avoir 20 ans encore : il faut toujours garder cette notion à l’esprit, le temps passe très vite !

Quand on enlève l’orthopédie et Villefranche-sur-Mer, quelle place reste-t-il pour une autre passion, un autre hobby ?

J’aime le foot. J’ai deux enfants footballeurs, mais je vous jure, j’ai pas fait exprès. Corentin a 27 ans,  il était au centre de formation de l’OGC Nice puis il a joué à Ajaccio jusque dans le groupe Ligue 2. A 23 ans il a arrêté, a repris ses études de droit et il est désormais notaire assistant. J’en ai un deuxième, Timothé, qui est avant-centre de l’équipe réserve de l’OGC Nice, il a 20 ans. Les deux se sont fait le ligament croisé antérieur à l’âge de 16 ans, à 7 ans d’intervalle, le même jour ! Je les ai opérés tous les deux et ils ont repris le foot, mais je me souviens de ce que disait Pierre Chambat : « Tu sais, un skieur junior qui se pète les croisés, il ne fera jamais la coupe du Monde ». Et donc un jeune footballeur qui a 16-17 ans et qui se fait les croisés, même s’il est en équipe de France de jeunes, c’est quand même dur pour lui d’aller au bout. On verra pour Timothé. Si ça marche c’est bien, sinon il fera une reconversion comme son grand frère. C’est un très bon avocat pour plaider sa propre cause !

J’ai toujours aimé le foot, c’est une véritable passion ; quand l’équipe de France joue, faut pas me parler ; j’adore quand Nice bat Lyon, j’adore quand Nice bat le PSG en coupe, ce qui est arrivé hier... [au moment de l'entretien, ndlr] J’aime beaucoup Jean-Pierre Rivère, le président du club de foot qui est un gars vraiment sympathique et qui a attiré dans ses filets Ineos, tout de même ! On commence à avoir une grosse équipe, à Nice…
Ça occupe déjà bien, tout ça : la mairie, la chirurgie, le football, ça fait du boulot !

Quelles personnalités croisées dans votre carrière de chirurgien orthopédiste voudriez-vous plus particulièrement mentionner ?

Pierre Chambat, dont j'ai déjà parlé, et Gilles Walch. J’aime également bien David Dejour qui est très sympa, qui est très connu aussi, digne successeur de son père. Quand je suis arrivé à Lyon, je crois que c’était le 3 novembre 1998, Henri Dejour venait de mourir la veille (!...) et je me souviens de la détresse de tout le monde à Lyon à l’époque. Jacques Tabutin, c’est un personnage historique qui a un certain charisme. Après j’ai vraiment beaucoup d’admiration pour Jean-Noël Argenson que j’aime beaucoup, qui était dans le jury du CNU quand j’ai passé l’agrégration en 2008. J’ai passé l’agrég' avec Patricia Thoreux qui était la première femme agrégée d’orthopédie. Il y avait aussi Pascal Bizot, Hugues-Pascal Moussellard et également Emmanuel Masmejean : c’était une belle promo ! Bernard Moyen, qui était le président du CMU, nous a beaucoup aidés, tout comme Jean-Noël Argenson. Tous ces noms m’ont marqué, et il est capital d’avoir des figures qui vous accompagnent, comme l'avaient fait mes instituteurs à l’époque. Comme je le dis souvent, « quand on sait d’où on vient, on sait où on va ».

Si un jeune médecin, un jeune orthopédiste, un jeune interne de Nice ou un jeune chef venait vous trouver, que lui conseilleriez-vous qu’il fasse pour suivre votre exemple ?

Je crois qu’il faut vraiment aimer le boulot, il faut être passionné. Si un jeune vient me voir et me dit « je veux faire une carrière universitaire », je vais lui dire vas-y, fonce, bosse, va voir des chirurgiens, pars en inter-CHU, pars à l’étranger, fais-toi ton expérience, publie des articles. Je lui conseillerais vraiment d’embrasser la carrière universitaire. Après, je lui dirais aussi il n’y a pas que ça dans la vie non plus, ce qu’il faut c’est être heureux. Donc si tu n’es plus heureux là où tu travailles, il faut changer. Moi à l’hôpital, je n’étais plus heureux, quand Pascal m’a dit « je m’en vais » je me suis dit « mais moi quel va être mon projet à l’hôpital ? » Je n’avais plus de projet. Alors, c’est vrai qu’on était en conflit avec la direction et que nous n’avons pas été très soutenus dans notre combat pour sauver l’hôpital… Mais bon voilà : il faut bosser, si vous voulez faire une carrière universitaire, n’hésitez pas, c’est une carrière magnifique. Ne croyez pas qu’il faut se spécialiser trop vite ; il faut faire de l’épaule, il faut faire de la hanche, il faut faire du genou, il faut faire des nouvelles techniques, il faut faire de l’innovation, il faut être curieux de tout, il faut aller chercher ce qui est bien, il faut regarder ce qui n’est pas bien -c’est important de regarder ce qui n’est pas bien aussi- et c’est un métier magnifique que vous ne regretterez jamais. Mais n’oubliez pas aussi (1) que notre métier c’est de soigner les gens et (2) qu’il faut être heureux et donc si un jour il faut changer n’hésitez pas et changez d’avis, ce n’est pas grave, ça : moi je ne regrette pas mon départ du CHU même si j’ai été extrêmement heureux pendant toutes ces années au CHU, maintenant je suis en clinique et je suis très heureux aussi. C’est important d’être en accord avec soi-même.

Un dernier mot ?

J'ai parlé de mes deux garçons, mais j’ai aussi une fille qui a 30 ans, qui est chef de clinique en rhumatologie, qui embrasse une carrière hospitalo-universitaire et qui est une jeune maman magnifique. Je ne souhaite pas du tout la décourager, bien au contraire : elle fera ses propres armes, elle commence d’ailleurs à batailler sur certains trucs. Et je veux aussi embrasser ma femme, Vanina, mon grand amour, sans qui je n’aurais rien pu faire et que j’ai rencontré lors d’un match de foot de l’OGC Nice resté dans les annales… Je pense que l’équilibre familial est primordial.

Paru dans le numéro N°312 - Mars 2022