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CHIAKI TANAKA

Paru dans le numéro N°260 - Janvier 2017
Entretien consulté 1050 fois

CHIAKI TANAKA

Municipal hospital of Kyoto - Japan

Chiaki Tanaka est chirurgien orthopédiste au Japon et chef de service à l’hôpital municipal de Kyoto.
Son activité est surtout centrée sur la prothèse totale de hanche pour laquelle il a été formé en France par de prestigieux Maîtres.
Il milite activement pour le développement de lien orthopédiques franco-japonais.

Votre hôpital est-il universitaire ?

Non, je travaille dans un hôpital public, municipal qui comprend une cinquantaine de lits d’orthopédie et traumatologie mais en même temps je suis professeur de clinique à l’université de Kyoto.

Qu’est-ce qui vous a amené à entreprendre une formation en France ?

C’est mon maître le Professeur Yamamoro, ancien professeur de l’université de Kyoto qui m’a envoyé en France il y a 27 ans en 1988. A vrai dire, ce n’était pas mon projet initial. Lorsque j’ai fini ma recherche scientifique, mon maître m’a conseillé d’aller à l’étranger et je pensais aller aux Etats-Unis. Le Professeur Yamamoro à cette époque là était délégué japonais de la SICOT en même temps que le Professeur Duparc qui était délégué français de la SICOT. Ils ont sympathisé et Monsieur Duparc est venu au Japon. A cette occasion j’ai été un peu son guide avec mon épouse. Il était très content de son séjour et m’a encouragé à venir en France chez lui. Mais en plus il m’a proposé de me trouver une bourse et tout cela paraissait un bon projet. Le Professeur Yamamoro n’avait aucun élève qui ait étudié en France et il était tout à fait heureux de cette opportunité d’établir une relation avec la France. C’est ainsi que je suis venu à Paris.

Vous êtes donc allé chez Duparc ?

Oui chez Duparc pendant un peu plus d’une année. Il était très gentil.

Vous m’en direz tant …

Je ne vous donne pas une réponse diplomatique. Il a vraiment été attentionné envers moi. Il m’a montré beaucoup de chose en chirurgie et il m’a aussi beaucoup éclairé sur les aspects culturels de la France. Il m’a invité chez lui à Paris et aussi à Rouen en Normandie où il passait ses week-ends à faire du cheval. Une fois, c’était le 5 novembre à la Saint-Hubert, il est monté à cheval avec le costume traditionnel avec un couteau et le cor de chasse. J’étais très impressionné par son respect des choses traditionnelles. J’ai été invité chez lui en Normandie au moins deux fois.

Qu’avez-vous vu comme chirurgie chez Duparc ?

Tout d’abord il y avait beaucoup de traumatologie mais aussi de la chirurgie de la main, de la chirurgie de la hanche, du genou et même du rachis. C’était un service très grand et ils étaient surtout très fort dans le traumatisme. J’ai appris beaucoup de chose bien sûr. A cette époque là je n’avais pas décidé ma spécialité, mais Monsieur Duparc m’a donné un thème de recherche clinique c’est-à-dire 105 cas de reconstruction cotyloïdienne avec un recul de plus de 5 ans. C’était une série assez grande pour cette fin des années 80.

Reconstructions selon la même technique ?

Non, plusieurs techniques. 105 cas de plusieurs techniques. J’ai lu les dossiers, j’ai regardé les radios, j’ai évalué les résultats mais les méthodes de reconstruction étaient variées. Il y avait de simples cimentages, des reconstructions avec greffe sans anneau et des reconstructions avec anneau de soutien. Finalement j’ai classifié toutes les méthodes.

Non seulement selon le type de reconstruction mais aussi en fonction de la position du centre de rotation après reconstruction. Finalement j’ai pu montrer que le groupe reconstruit en position anatomique avec allogreffe et soutien métallique donnait significativement de meilleurs résultats. J’ai présenté une communication à la SICOT en 1990 à Montréal. Cela a été publié quelques années après par Philippe Massin qui était à l’époque chef de clinique. Je travaillais comme interne et il était mon supérieur.

Avez-vous pu opérer un peu ?

Quand j’étais chez monsieur Duparc, j’étais, grâce à lui, boursier du Collège de Médecine des Hôpitaux de Paris. Donc pendant mon stage j’avais des fonctions d’interne. La première opération que j’ai faite était une greffe de peau sur le dos du pied chez un toxicomane. Je m’en souviens car c’était un geste qui ne m’était pas familier. Avec l’aide du Chef de Clinique, nous opérions souvent toute la nuit car il fallait alors que toutes les fractures soient traitées avant le staff du lendemain matin. Pendant la journée, de temps en temps, Monsieur Duparc m’aidait : par exemple pour sa PTH sans ciment ou pour une hernie discale. C’était la première fois que je posais une PTH sans ciment parce que je n’avais que l’expérience de la Charnley. Juste après mon stage, il y a eu une grève des internes et des chefs de clinique durant 6 semaines. Monsieur Duparc m’a surtout laissé opérer pendant la période de la grève. Il faisait son programme et il me laissait faire de petites opérations.

Etiez-vous seul en France ?

Non j’étais avec ma femme et mon fils qui avait trois ans. Je l’avais inscrit dans une école maternelle française. Au total j’ai passé deux ans et demi en France.

Et après l’année chez Duparc ?

Dans les dossiers de reconstruction cotyloïdien sur lesquels j’avais travaillé, il y avait des anneaux de Mueller ou de Schneider, mais pas de croix de Kerboull. Des collègues m’ont parlé des croix de Kerboull que je ne connaissais pas et lorsque j’ai vu les radios cela m’a paru très logique et très intéressant. Au Japon on ne connaissait pas cette technique et donc j’ai souhaité aller chez Monsieur Kerboull pour ma deuxième année.

Comment vous-y êtes-vous pris pour aller de Bichat à Cochin ?

C’est un peu particulier. Tout d’abord j’ai expliqué à mon patron japonais, le Professeur Yamamoro que je voudrais aller à Cochin pour étudier cette technique chez Monsieur Kerboull. Il m’a donné son accord et il a fait une lettre. Je ne savais pas si Monsieur Kerboull accepterait ma venue. Un jour, à l’occasion d’un cours qu’il faisait aux internes, je lui ai demandé s’il était possible que je vienne étudier chez lui. Il m’a répondu : oui d’accord mais je ne peux pas vous donner une bourse. Cela ne me posait pas de problème et comme j’avais obtenu son accord je suis allé finalement demander à Monsieur Duparc l’autorisation d’aller à Cochin. Monsieur Duparc était d’accord et m’a dit qu’il allait écrire à Monsieur Postel qui était un très bon ami à lui. C’était parfait ; que demander de plus ? J’ai moi-même écris une lettre de candidature à Monsieur Postel pour un stage d'un an dans son service. Monsieur Postel m’a répondu que je pouvais venir, mais que malheureusement il partait à la retraite et que donc je serai chez Monsieur Kerboull.

Qu’est-ce qui vous a marqué lors de votre passage à Cochin ?

Surtout l’extrême rigueur lors de la pose des prothèses de hanche. Monsieur Kerboull était vraiment perfectionniste et ne faisait pas de compromis. Je l’aidais au bloc et lors des opérations l’ambiance était plus tendue que ce que j’avais connu ailleurs. On ne pouvait pas parler, on était toujours aux aguets.

Vous êtes resté combien de temps ?

Un an et 2 mois. J’ai vu de la hanche et du genou et je me suis surtout intéressé à la PTH sur hanche luxée ou dysplasique. J’ai aussi rédigé un travail sur la luxation dans les prothèses totales de hanche. Comme je n’étais pas boursier, j’avais une certaine liberté et je pouvais visiter de temps en temps d’autres hôpitaux. J’ai demandé à Monsieur Kerboull la permission d’aller chez Monsieur Roy-Camille pour voir la chirurgie rachidienne, chez Monsieur Dejour à Lyon pour le genou, chez Monsieur Groulier à Marseille pour le pied. C’était une très bonne expérience.

Lorsque vous revenez au Japon deux ans après, ne vous avait-on pas oublié ?

Non ! Chez nous c’est très habituel de s’absenter pour deux ou trois ans de recherche aux Etats-Unis puis de revenir à l’université. A mon retour, Monsieur Yamamoro mon maître m’a donné une place dans un hôpital public.

Comment avez-vous fait pour appliquer les techniques que vous aviez apprises ?

A cette époque nous n’avions pas de technique valable pour la reconstruction cotyloïdienne. Par exemple, dans notre université en 90, nous utilisions pour les reprises, une prothèse bipolaire avec une greffe osseuse ou avec de l’os artificiel. Evidemment ce n’est pas vraiment une bonne technique car après quelques temps la cupule monte. A mon retour j’étais convaincu que la reconstruction doit placer le cotyle dans une position normale et avec une allogreffe solide ! Mais malheureusement quand je suis retourné au Japon, l’allogreffe n’était pas autorisé dans un hôpital public et elle n’était pas remboursée. J’ai été obligé d’utiliser de l’autogreffe.

Où preniez-vous l’autogreffe ?

Sur la crête iliaque ou le péroné mais quantitativement ce n’était pas suffisant ; çà passait pour des dégâts osseux moyens. Mais le deuxième problème c’est que la résistance de l’os iliaque chez les femmes âgées n’était pas toujours bonne. En 1993 j’ai commencé. Je me suis donc intéressé à la technique du Professeur Oonishi d’Osaka, qui était spécialiste des biomatériaux. Il utilisait des granules d’hydroxyapatite et cimentait dessus pour faire un bloc sans utiliser de synthèse. Je suis allé chez lui en 1992 et à partir de 1993 j’ai ajouté à sa technique la croix de Kerboull.

Mais comment vous êtes-vous procuré le matériel ?

Howmedica a pu me fournir le matériel. Mais le problème c’est que pour la grande reconstruction je n’avais pas d’allogreffe donc j’ai cherché le moyen de diminuer le volume de l’autogreffe et du substitut osseux. Notre université avait de bonnes relations avec une compagnie d’acier, la Kobelco, qui à cette époque-là essayait de fabriquer des implants médicaux en titane. Je leur ai donc demandé de faire un anneau de soutien de Kerboull en allongeant un peu la longueur de crochet afin de déplacer un peu vers le haut le centre de rotation et de diminuer ainsi la quantité de greffon.

De combien avez-vous allongé le crochet ?

De 1 cm 1/2 car c’était le maximum tolérable. A la lumière de l’étude que j’avais faite chez Monsieur Duparc, j’avais constaté que lorsque le centre de rotation dans les reconstructions de la hanche était ascensionné de plus de 1 cm 1/2, les résultats se détérioraient. J’ai obtenu l’autorisation de Monsieur Kerboull de modifier cette plaque. Il l’a appelé anneau KT comme Kerboull-Tanaka. Il y avait une autre raison pour cette modification, c’est qu’en cas de reprise de cotyle avec une tige non descellée, il est très difficile de redescendre le fémur et cet allongement du crochet permet de résoudre ce problème. En pratique, j’utilise l’anneau anatomique dans environ 2/3 de mes cas, et l’anneau supra décalé de 1cm dans environ 1/3 de mes cas. Dans seulement 2% des cas, j’utilise l’anneau supra décalé de 1,5 cm.

Vos collègues ont-ils été longs à convaincre ?

Cela s’est fait progressivement. J’ai communiqué et j’ai eu le soutien du Pr Marcel Kerboull qui est venu à nos congrès plusieurs fois depuis 1991. A partir de 2002, c’est Luc qui est venu. Avec le temps, mes collègues pouvaient constater sur les patients opérés et sur les radiographies la qualité des résultats. L’anneau de soutien KT est à présent couramment utilisé au Japon pour les reconstructions acétabulaires.

Pourquoi vous êtes-vous retrouvé dans un hôpital municipal ?

Bonne question. Quand à 36 ans je suis revenu à Kyoto, mon maître Yamamoro était à la retraite et il m’a demandé de revenir à l’hôpital universitaire. J’ai décliné l’offre parce que la hiérarchie en place ne m’était pas particulièrement favorable et que je n’aurais pas pu faire la chirurgie que je voulais. En revanche, à l’hôpital municipal de Kyoto le chef de service était un chirurgien du rachis réputé. Je lui ai parlé de reconstruction de hanche et il était tout à fait d’accord de me laisser faire ce que je voulais. J’ai donc pu faire mon expérience en reconstruction de hanche puis en parler à des congrès et enfin convaincre mes collègues.

Comment votre carrière a-t-elle évoluée ?

Il était question au début que je retourne à l’hôpital universitaire, mais finalement j’ai décidé de continuer à travailler dans le même hôpital et à présent je suis chef de service depuis 18 ans. Depuis 10 ans j’ai obtenu le titre de professeur de clinique de l’université de Kyoto donc l’université demande de recevoir des fellows et des étudiants.

Quelle différence il y a entre la formation médicale au Japon et en France ?

Pour ma génération, nous sommes devenus médecins sans avoir une expérience clinique. C’est-à-dire que quand j’étais étudiant il n’y avait pas de pratique pour les étudiants. Actuellement cela a été amélioré et ainsi il y a la 4ème, la 5ème et la 6ème année durant lesquelles on pratique. Pour moi, après 6 ans d’étude théorique de médecine, j’ai réussi l’examen d’Etat et j’ai pu ensuite choisir ma spécialité. Mais pendant deux ans on n’est pas encore spécialisé. Pendant un an j’ai étudié à l’hôpital universitaire sans vraiment pratiquer ou alors faire des sutures et la deuxième année je suis allé au grand hôpital à Osaka pour commencer la chirurgie. En fait cela commence par de l’anesthésie parce que chez nous dans les petits hôpitaux il n’y a pas d’anesthésiste et le chirurgien est obligé de faire l’anesthésie. J’ai fait encore une autre année à l’hôpital d’Osaka ensuite je suis allé dans un hôpital à côté de Kobe. J’ai fait donc 5 ans de résidence et après je suis retourné à l’hôpital universitaire de Kyoto pour faire des recherches post-doc. Chez nous il y a 4 années de recherche. J’ai fait quatre ans de recherche avec la publication de plusieurs articles sur l’ostéosarcome mais franchement je pense que je n’aimais pas du tout çà. Quand mon patron le professeur Yamamoro m’a proposé d’aller en France j’étais enchanté car çà me libérait de la recherche.

Et quelle différence dans l’exercice des orthopédistes ?

Chez nous il n'y a pas beaucoup de privés avec une forte activité chirurgicale comme en France. Le système fonctionne surtout sur l’hôpital public ou l’hôpital universitaire ou même l’hôpital privé et nous sommes complètement salariés. Bien sûr il y a des cliniques privées mais la plupart sont de petites cliniques sans salle d’opération dans lesquelles les chirurgiens n’opèrent pas mais travaillent plutôt comme rhumatologues. Par contre ils y gagnent bien leur vie.

Comment s’est créée la Société d’Orthopédie Franco-Japonaise ?

Kanji Shichikawa, Akira Kobayashi et Takuro Sugano avaient créé la Societe Franco-Japonaise d’Orthopédie, la SOFJO, qui invitait régulièrement des français au Japon. Monsieur Shichikawa est mort l’année dernière. En fait, il existe une autre structure d’échange franco-japonaise, l’AFJO, l’Association Franco-Japonaise d’Orthopédie qui elle a été créée côté francais par Charles Picault, Claude-Regis Michel, Jean-Pierre Courpied, Rémi Kohler et côté japonais par Kanji Shichikawa, Akira Kobayashi, Takuro Sugano, Toshinobu Onomura, et Yoshihiro Semoto. Mais il y a beaucoup de membres japonais de la SOFJO qui comme moi sont aussi des membres de l’AFJO. J’ai beaucoup d’anciens amis comme Pascal Vie et Luc Kerboull depuis 1988, et à travers la SOFJO et l’AFJO je m’en suis fait beaucoup d’autres comme Clarac, Durandeau, Hernigou et Guyen. Le programme d’échange de jeunes chirurgiens a été utilisé par 80 japonais et 20 français. Olivier Charrois et Francois Lintz sont restés un mois dans mon service grâce à ce programme.

Vous avez organisé le 12ème congrès of AFJO ?

Oui, après le succès du 11ème congrès de l’AFJO organisé par Alain Durandeau à Bordeaux, j’ai organisé avec Kazuhiro Iida le 12ème congrès de l’AFJO à Kyoto en 2013. Il y avait 35 participants français et plus de 100 japonais. Mes amis Luc Kerboull, Philippe Neyret et Pierrre Roussouly nous ont fait des conferences dans leur domaine d’expertise. J’ai présenté mon travail sur la reconstruction cotyloïdienne que j’ai appris de Marcel Kerboull. J’espère que j’ai pu transmettre à cette occasion, un peu de la beauté de la culture et des traditions nippones ainsi que des apports scientifiques de la chirurgie orthopédique japonnaise. La “Welcome Party” au Hosomi Museum ainsi que le banquet au temple Kiyomizudera restent pour moi des souvenirs inoubliables. En 2015 mes amis Philippe Hernigou et Luc Kerboull ont organisé le 13ème congrès de l’AFJO conjointement avec le 13ème forum de l’Institut Marcel Kerboull à Saint-Malo et au Mont Saint Michel. Tous les participants japonais ont été impressionnés par la remarquable organisation de cette manifestation. Les 12 et 13 mai prochain, le Pr. Kazuhisa Takahashi et le Dr Kazuhiro Oinuma organiseront le 14ème congrès de l’AFJO au Nikko Toshogu Shrine. J’espère que de nombreux orthopédistes français seront présents.

Paru dans le numéro N°260 - Janvier 2017