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BERTRAND COULET

Paru dans le numéro N°261 - Février 2017
Entretien consulté 2083 fois

BERTRAND COULET

Hospital of Montpellier

Bertrand Coulet est PUPH d’orthopédie au CHU de Montpellier.
Il a été en 2016 le président de la Société Française de Chirurgie de l’Epaule et du Coude.
Il nous décrit son itinéraire professionnel marqué par l’influence de ses deux maîtres :
Yves Allieu et Michel Chammas.

Comment organisez-vous votre activité ?

Comme tout universitaire j’ai une activité clinique largement prépondérante, axée sur la main et le membre supérieur dans le service, mais aussi au sein de notre pôle locomoteur avec plusieurs consultations multidisciplinaires en médecine du sport et neuro-
orthopédie. Une fois par mois, je consulte au centre Propara, structure centrée sur la prise en charge des blessés médullaires. Concernant mon activité de recherche en dehors de la clinique, je suis attaché à l’unité de recherche (Euromov) centrée sur l’analyse du mouvement. Enfin, je coordonne l’enseignement de la discipline avec mes collègues de Montpellier/Nîmes.

Qui est votre chef de service ?

Michel Chammas. A Montpellier depuis quelques années nous avons individualisé nos activités au sein du service d’orthopédie coordonné par Michel Chammas. François Canovas et Philippe Maury prennent en charge le membre inférieur et le rachis, Michel Chammas et moi-même le membre supérieur. Nos structures sont très intriquées, car les secteurs d’hospitalisation de traumatologie et d’ambulatoire sont communs. Michel Chammas et moi avons globalement des activités superposables, il garde une orientation plus marquée main-poignet et moi plutôt épaule et coude. Enfin, notre équipe est en charge du SOS main universitaire de Montpellier, et nous sommes le centre régional de référence des urgences mains.

Combien êtes-vous à prendre des gardes ?

On tourne à 6. Il y a deux chefs de clinique et deux assistants à temps partagé, un praticien hospitalier Cyril Lazerges et moi-même. Mais nous prenons en charge toutes les urgences membres supérieurs, les gardes et les astreintes sont donc chargées. Je dois être honnête, je ne suis pas le plus actif sur la liste… il faudrait peut-être penser à raccrocher, mais c’est comme arrêter de sortir après minuit c’est un cap psychologique à franchir…

Pour quel bassin de population ?

Montpellier et son agglomération c’est plus de 500 000 habitants, mais le CHU de Montpellier draine pour les lésions graves du membre supérieur quasiment du Rhône jusqu’à la frontière espagnole au sud et au nord jusqu’au Cantal soit l’ex-Languedoc Roussillon environ 2,8 millions d’habitants.

Quels sont vos pôles d’intérêt ?

La chirurgie du membre supérieur constitue mon activité principale avec une orientation croissante pour l’épaule et le coude bien que ce ne soit pas « le cœur » de ma formation initiale. Par ailleurs, j’ai un versant plus « Hospitalo-Universitaire » avec la neuro-orthopédie. Il y a véritablement une tradition neuro-orthopédique dans notre équipe initiée par Monsieur Allieu puis développée par Michel Chammas. Cette activité constitue un pôle d’excellence, dont nous avons la chance de pouvoir prendre en charge toutes les composantes, des paralysies périphériques primaires et secondaires aux paralysies du tétraplégique et du cérébrolésé en passant par les lésions du plexus brachial et ceci aussi bien chez l’adulte que l’enfant. Cette diversité est une réelle richesse, car elle permet des transferts techniques d’une pathologie à l’autre.

Cela concerne la main du tétraplégique ?

Oui, mais il n’y a pas que ça. J’ai eu beaucoup de chance dans mon cursus, notamment de pouvoir apprendre la chirurgie fonctionnelle du membre supérieur chez le tétraplégique directement au contact de Monsieur Allieu. Vers la fin des années 90, il a voulu affiner les principes de cette chirurgie, dont il était un des pères fondateurs. Durant ma dernière année d’internat et pendant mes 4 années de clinicat nous consultions et opérions ensemble, à Propara, mais aussi un peu partout en France et même en Europe. Ceci donnait lieu à de longs trajets le plus souvent en voiture dont je garde des souvenirs exceptionnels d’anecdotes sur la vie en général et l’orthopédie montpelliéraine en particulier.

Actuellement, je continue à consulter une fois par mois à Propara, notamment avec Jacques Teissier qui est lui aussi un élève d’Yves Allieu et probablement le chirurgien en activité qui a le plus d’expérience dans le domaine, ces consultations sont particulièrement constructives. Nous préparons ensemble un symposium pour la SOFEC 2018 sur l’épaule locomotrice.

Néanmoins, actuellement la plus grosse partie de mon activité en neuro-orthopédie concerne les paralysies centrales dont la demande ne cesse de croître.

Cette chirurgie est passionnante, car en pleine évolution, à la différence des paralysies périphériques ou chez le tétraplégique dont l’évaluation et les indications sont bien codifiées, chez le central les tableaux cliniques sont très variés et les indications posées à la carte. On passe de la confection au sur mesure. Les indications s’appuient non pas sur la restitution d’une fonction précise, mais plus sur un objectif formulé par le patient. Ainsi, le geste peut avoir un but fonctionnel avec la restitution d’une préhension, ou plus simplement palliatif avec la correction d’une attitude vicieuse améliorant indirectement la fonction ce qui parfois satisfait tout autant le patient.

A quels tableaux de séquelles d’AVC êtes-vous confrontés ?

Face à des présentations cliniques très variées, l’évaluation préopératoire est fondamentale. Le patient espérait redevenir « un pianiste » et vous ne lui permettrez que de jouer tout au plus du clairon voire du tambourin. Ces patients ne voient que tardivement le chirurgien qui est souvent considéré comme le porteur de la solution miracle, ce malentendu est la principale source de frustration. L’indication devra être posée de façon pluridisciplinaire avec un médecin physique qui connaît la pathologie centrale, mais aussi les techniques chirurgicales. J’ai la chance de travailler depuis presque dix ans avec l’équipe du Professeur Isabelle Laffont, formée à Garches (il se passe aussi des choses en dehors de la province) et venue à Montpellier pour être nommée la même année que moi. Nos deux équipes, appartiennent au même pôle locomoteur ce qui donne à nos activités médico-chirurgicales un certain poids. Nous voyons les malades ensemble, nous mettons en place un protocole d’évaluation codifié s’appuyant sur des blocs anesthésiques, des simulations d’arthrodèse par des attelles et de mise en situation. Comme pour toute paralysie la chirurgie chez le cérébrolésé s’appuie sur des concepts spécifiques. Par exemple la mobilité du poignet « sacralisée » dans la paralysie périphérique peut être sacrifiée chez le spastique ; il vaut mieux stabiliser un poignet qui capote complètement, empêchant l’utilisation de la main, plutôt que de vouloir restituer une synergie main/poignet illusoire. Techniquement, le chirurgien dispose d’un arsenal varié, allongements tendineux (proximaux ou distaux), hyponeurotisations sur muscles spastiques et peu rétractés, stabilisations articulaires par arthrodèses pour simplifier les systèmes et parfois transferts tendineux. C’est passionnant parce qu’il y a tout un ensemble de gestes à adapter spécifiquement pour chaque patient.

Ces patients doivent être considérés dans leur globalité, il est hors de question de corriger la main si l’épaule ou le coude sont déficitaires et rétractés, car c’est surtout la qualité de la commande proximale qui conditionnera l’ambition de cette chirurgie.

Personnellement, j’opère aussi les membres inférieurs notamment le pied dont la chirurgie est mieux codifiée et les résultats plus reproductibles. Lorsque c’est possible, nous traitons le membre supérieur et inférieur dans le même temps opératoire, pour limiter les hospitalisations.

En neuro-orthopédie, le patient doit être considéré dans son ensemble, cette notion va à l’encontre de l’hyperspécialisation mise en avant dans nos congrès et recherchée par nos jeunes élèves. Dans ce domaine, un chirurgien de la main doit pouvoir réanimer un coude ou une épaule et pourquoi pas allonger un tendon d’Achille et transférer un tibial antérieur ? Il en va de même des gestes à visée neurologique.

Comment faites-vous dans les l’hémiplégies droites quand ils ne parlent pas ?

Ils comprennent  ! Certains vous diront qu’il s’agit du patient idéal, il ne pose pas de question et ne se plaint pas ! Non je plaisante, mais souvent ces patients ont des époux qui parlent pour deux, ça compense. L’aphasie est probablement la part la plus invalidante de leur handicap. Vous soulevez-là un problème très important, vous avez des patients en apparence pauci-relationnels, comme disent les médecins, avec des attitudes vicieuses monstrueuses, mais qui comprennent complètement ce que vous leur dîtes et ça il faut savoir le respecter, au même titre qu’il faut savoir respecter la relation avec la famille aussi. Plus jeune, je dois avouer honteusement que j’avais du mal à comprendre comment des familles entières s’organisaient, se construisaient autour de patients plus ou moins jeunes dont les échanges se limitent à certaines expressions du visage ou de vagues émissions de sons. En fait depuis que je soigne ces patients, je ne vois plus du tout les choses de la même façon. Même sans mots, les liens sont très forts avec ces patients. Il faut observer le regard des mères de traumatisés crâniens ou de paralysies cérébrales sur leurs enfants, c’est quelque chose, même si la formulation est différente, il se dégage une force impressionnante de cette relation. Je crois que nous ne sommes pas là pour juger ce qui est bien ou pas.

Pour le patient aphasique, le fonctionnement est le même, après évaluation, on établit un contrat auquel adhère toute l’équipe au cours de consultations multidisciplinaires.

La consultation multidisciplinaire est un temps fondamental en neuro-orthopédie surtout chez le cérébrolésé. Il est très enrichissant de voir l’approche d’une même pathologie par une discipline différente. J’apprends pratiquement à chaque consultation au contact des médecins MPR sur la sémiologie neurologique fine et les différents syndromes dégénératifs, les kinésithérapeutes et ergothérapeutes donnent un éclairage pertinent sur l’impact du geste chirurgical sur la fonction et la situation de handicap. En pratique, il y a toute une psychologie et stratégie de la consultation. Nous sommes nombreux autour du malade et il ne faut surtout pas donner l’impression de se précipiter, écouter le patient, son entourage, valoriser les remarques de nos collègues et puis porter « l’estocade » en posant l’indication et en précisant le protocole chirurgical et postopératoire, mais surtout en obtenant la validation de toute l’équipe. A l’inverse, récuser une indication chirurgicale ne doit pas être considéré comme une situation d’abandon par le patient, là encore il faut l’expliquer et surtout ne jamais fermer la porte. Au total, on va passer l’après-midi pour voir 5 à 10 malades, on parle beaucoup. Enfin, ces consultations constituent un moyen de tester l’intérêt de l’interne ou de l’assistant pour la neuro-orthopédie, la majorité jette l’éponge après une ou deux séances étant systématiquement de garde de porte ces jours-là.

Des anecdotes ?

J’ai une histoire : mon fils avait dans sa classe un gamin porteur d’une paralysie cérébrale : il avait une main en flexion avec un capotage du poignet, une préhension rendue difficile par l’attitude vicieuse du poignet. Ce gamin était en classe avec mon fils depuis plusieurs années quand il finit par m’en parler (peut-être pensait-il que j’étais dermatologue !) : « j’ai un copain dont on se moque un peu, sa main est tordue et il a tendance à la cacher, si on pouvait faire quelque chose ce serait bien, mais je ne crois pas que ce soit possible ». Comme on dit « nul n’est prophète en son pays » je venais d’en faire l’expérience, et je lui réponds qu’éventuellement nous pourrions faire le point et voir s’il est possible de l’améliorer. Il s’agissait d’un adolescent de 17 ans à l’époque, très attachant, qui formulait très bien son handicap. Il ne se débrouillait pas trop mal avec sa main, comme souvent les paralysies cérébrales, mais en fait, il venait surtout pour un problème esthétique. On peut tout à fait comprendre la situation à cet âge où le corps devient un moyen d’accès à ces nouvelles fonctions jusque là négligées… Nous avons longuement évalué cet enfant, par des blocs anesthésiques, des simulations de stabilisation du poignet par arthrodèse.

J’appréhendais un peu le résultat, car parfois, surtout sur ce terrain, la chirurgie peut-être déstabilisatrice d’un équilibre établi. J’ai eu un bon contact avec ce gamin qui avait vraiment besoin d’une solution. On lui a arthrodèsé le poignet, allongé les fléchisseurs ce qui lui permettait d’avoir une meilleure pince. Esthétiquement il pouvait montrer sa main et surtout un poignet axé facilitait les prises. Quelques mois plus tard, mon fils me dit : « Papa je ne sais pas ce que tu as fait à mon copain, mais il dit qu’il a une nouvelle main et il en a mis des photos sur Facebook ! ». Cette histoire m’a doublement fait plaisir, tout d’abord pour cet adolescent que nous avons modestement amélioré, mais aussi bien sûr en temps que père.

Un an plus tard, nous évaluons ce jeune homme dans le cadre d’une multidisciplinaire, très fier et serein je demande à l’ergothérapeute, et les scores fonctionnels où en sont-ils ? Elle me répond avec une innocence qui écarte tout mauvais esprit : « identiques à ceux préopératoires ». Cette situation, nous ramène à la dure réalité de patients qui perçoivent sincèrement une amélioration, mais dont la quantification est difficile.

Et pour les séquelles des tétraplégies que fait-on ?

Chez le tétra la chirurgie est beaucoup plus codifiée. Les patients sont classés en fonction des muscles transférables et pas de leur niveau métamérique. L’objectif minimum est de construire une pince pollici-digitale, key-grip, utilisable dans le champ le plus large possible de l’espace d’où la nécessité de réanimer l’extension du coude si nécessaire. Dans les formes moins déficitaires, il sera possible de réanimer les doigts longs ce qui améliore considérablement la fonction. Ce programme chirurgical sera envisagé après le 6ème mois lorsque tous les problèmes d’assise au fauteuil, urinaires et cutanés sont réglés. Il peut prendre plusieurs mois, car les temps doivent être dissociés, réanimation de l’extension du coude première puis construction de la pince. Cette chirurgie est très positive chez le tétraplégique par rapport au plexus ou au central, du fait d’une atteinte bilatérale, sans concurrence du côté controlatéral sain la fonction restituée sera forcement utilisée. A l’opposé, les porteurs d’une paralysie du plexus brachial n’ont pas socialement l’apparence d’un patient handicapé, ils auront donc tendance pour paraître « normaux » à mettre cette main, qui en plus leur fait souvent mal, dans la poche. Nous connaissons tous un exemple de cette situation.

Revenons à vos activités conventionnelles ; que faites-vous sur le coude ?

Le coude est une articulation souvent mal connue, dont la pathologie en dehors de la traumatologie n’est pas aussi fréquente. La prise en charge des lésions traumatiques complexes du coude à proprement parler ou du cadre antébrachial primitives et a fiortiori secondaires est difficile. Le fait d’avoir sectorisé nos activités membres supérieur/inférieur nous a permis par un nombre important de cas d’acquérir une bonne expérience et de codifier nos stratégies thérapeutiques.

La chirurgie de la polyarthrite rhumatoïde, que réalise en majorité Michel Chammas en collaboration étroite avec le service d’immuno-rhumatologie, a été pendant longtemps le pourvoyeur principal des arthroplasties de coude. Avec l’extension de ces indications à la traumatologie, nous avons considérablement augmenté le nombre de poses et cette arthroplastie d’exception s’est considérablement banalisée. En parallèle, l’extension de ces indications au-delà de la PR, à une population qui utilise davantage son coude, a fait apparaître des problèmes nouveaux avec des descellements itératifs associés à des pertes de substances osseuses.

Comment vieillissent les prothèses de coude ?

Poser une prothèse de coude, surtout si le patient est actif, le fait entrer dans une maladie chronique. Il faut l’informer des risques d’une surutilisation et surveiller de façon rapprochée sa prothèse de façon à la reprendre aux premiers signes de descellement pour limiter la perte de stock osseux. Ceci nous a été rappelé par David Stanley cette année lors de la journée de spécialité de la SOFEC.

L’arthrodèse du coude est-elle si redoutable ?

Non, ce n’est pas un drame, mais il faut si possible l’éviter. S’il y a une articulation qui s’arthrodèse mal, c’est bien le coude ! Elle est d’autant moins bien tolérée que l’épaule et le poignet notamment la prono-supination sont limités. La main d’un coude arthrodèsé se trouve interdite d’accès à un grand nombre de parties du corps. J’ai du réaliser chez un patient ayant eu secondairement une hémiplégie controlatérale, une désarthrodèse prothèse afin qu’il puisse effectuer les gestes élémentaires du quotidien. Quelle est la bonne position d’arthrodèse ? Je ne sais pas. J’ai vu en consultation un élu qui avait une arthrose sévère du coude, mais peu douloureuse, il voulait impérativement récupérer une extension complète du coude, car cela lui posait des problèmes lors des cérémonies officielles au moment de la Marseillaise, il ne pouvait pas tenir son membre supérieur droit. Je ne l’ai pas opéré, j’ai peut-être eu tort, car il n’a pas été réélu…

Et l’arthrose ?

Le coude arthrosique n’est pas si rare, toute la difficulté est de préciser le cadre étiologique de cette arthrose, primitive exceptionnelle, ou bien secondaire, post-traumatique ou de « over-use ». Les traitements conservateurs par suppression des conflits, à ciel ouvert avec un fenêtrage de l’humérus (ulno-huméral arthroplastie), ou arthroscopiques sont efficaces et durables.

Actuellement, l’épaule constitue une part beaucoup plus conséquente de mon activité chirurgicale. Je n’ai pas de filiation naturelle sur l’épaule et j’ai pas mal appris sur le tas, mais j’ai fait ma mobilité à San Antonio au Texas, chez Charles Rockwood et à mon retour j’étais un peu décoincé sur les arthroplasties.

Rockwood était un chirurgien assez classique…

Oh oui ! Dans son bureau il y avait un poster avec un arthroscope barré d’un sens interdit et légendé : « l’objet du démon ». On a, je crois un peu diabolisé ses positions sur l’arthroscopie, à l’époque il avait plus de 70 ans (et toujours en activité), il n’avait pas pris le virage, et il se devait de jouer le rôle de gardien du temple de l’orthodoxie chirurgicale. J’ai entendu dire qu’il avait fait opéré son épouse d’une rupture de coiffe par celui qu’il considérait comme le meilleur arthroscopiste du monde, un Français, il se reconnaîtra peut-être…

Pendant mon séjour, Mickael Wirth un peu en cachette mettait la première prothèse inversée sur une omarthrose excentrée très évoluée, inaccessible à sa Cuff Tear Arthroplasty (CTA) même avec l’intervention du Saint-Esprit. Le résultat les avait bluffés, je crois même qu’ils avaient organisé un reportage sur une des nombreuses TV locales. Nous étions en 2004, et même si mon expérience n’était pas monstrueuse, j’avais déjà posé ce type d’implant avant de partir. Au cours de l’intervention, Mickael Wirth me demande quelle voie d’abord nous utilisions, à l’époque la voie supérieure était recommandée. Je lui réponds avec la finesse et le goût du bon mot qui me caractérise, un adage que nous répétait souvent un de mes maîtres grand expert en la matière, « les voies d’abord en chirurgie c’est comme les positions en amour, il faut choisir celle où on est le plus performant… » j’ai vu le résident qui opérait avec nous changer de couleur et s’étouffer, mais finalement mettant son puritanisme de côté, Mickael Wirth a rigolé.

Je me suis quand même mis sérieusement à l’arthroscopie à mon retour, mais comme je n’étais pas un chirurgien du genou et que nous n’avions pas une culture arthroscopique, j’en ai « bavé » avant d’être à l’aise. Je pense que mon expérience en microchirurgie a été une aide au départ. Actuellement, l’arthroscopie a une place centrale dans mon activité, je suis toujours surpris de voir avec quelle facilité les plus jeunes s’approprient cette technique alors qu’il m’a fallu personnellement plus de temps. En général, un interne commence à savoir faire une coiffe simple en deux mois, c’est la génération jeux vidéo…

Dans quel cadre avez-vous voyagé ?

Valider sa mobilité était tout juste devenu obligatoire pour moi, et comme tous les futurs potentiels PUPH, je suis allé voir si l’herbe est plus verte en face. Nous étions en 2004, j’étais PH et on m’a demandé de me préparer, car peut-être mon heure aller venir, il y aurait une opportunité de poste universitaire. La mobilité est une période de la vie universitaire assez fantastique. Le principe est excellent, demander à un futur PUPH d’aller voir ailleurs pour qu’il puisse finalement s’enrichir (intellectuellement), et par là même, en faire profiter l’école où il va être nommé. C’est un peu comme un futur marié à qui on demande d’aller voir ailleurs avant le mariage pour être un meilleur époux. Souvent ce séjour est une révélation, et parfois certains gardent une grande nostalgie de l’expérience, « comme c’était bien, Dushmol il dit toujours…, à Tataouine River on fait comme ça… » dans ce cas la future mariée peut parfois être un peu exaspérée au retour du fiancé. Pour d’autres la mobilité peut être une sorte de passage dans le désert un peu comme tous les grands personnages bibliques devant souffrir et s’introspecter avant la sanctification. La situation n’est pas manichéenne et la vérité est probablement entre les deux, mais une chose est sûre, rien n’est financièrement clairement organisé. Cette situation fait partie du jeu, et sera très utile pour le futur PUPH, c’est-à-dire apprendre à se débrouiller avec pas grand-chose.

Je rêvais d’aller voir outre-Atlantique, j’ai passé une première période à Stanford en Californie chez Rod Hentz pour voir de la chirurgie du tétraplégique et du plexus brachial puis un fellowship de 4 mois chez Charles Rockwood à San Antonio.

Vous pouviez opérer ?

Non, à Stanford je ne pouvais même pas m’habiller, c’était d’autant plus frustrant que j’avais déjà une certaine expérience de cette chirurgie et que Rod Hentz aidait beaucoup ses collaborateurs. Je crois que l’essentiel était surtout autour du bloc opératoire, avec une certaine organisation, une chirurgie ambulatoire omniprésente et l’ambiance d’une grande université. Au Texas, je pouvais m’habiller. A San Antonio il n’y avait pas que Charles Rockwood il y avait aussi David Green, l’auteur du célèbre livre de chirurgie de la main. Quand j’ai demandé à Charles Rockwood s’il connaissait David Green, il m’a dit :
« Bien sûr David Green est mon élève ». Et quand je lui ai demandé une recommandation pour aller le voir il a répondu : « Pas de problème, ce soir vous allez venir dîner à la maison et vous le verrez, car c’est mon voisin ». Je me suis ainsi retrouvé assis à manger entre deux « bouquins » que j’avais dans ma bibliothèque à Montpellier :
Rockwood et Green ! Et franchement durant cette soirée, ils ont été très chaleureux. Quand parfois j’ai des visiteurs à Montpellier, je ne suis pas sûr d’être aussi accueillant. Néanmoins, la politesse nord-américaine est très protocolisée et d’un champ assez limité. J’ai vécu de grands moments de solitude à San Antonio.

Quelle a été votre impression globale de ce séjour ?

Très sincèrement, je ne garde pas un souvenir impérissable de mon expérience américaine. Je languissais véritablement. Mes trois enfants et ma femme me manquaient énormément et j’étais dans un pays où je ne parlais pas bien la langue, j’avais un rôle d’observateur et je ne voyais rien d’exceptionnel. En fait, je suis parti précipitamment, bien trop tard ou trop longtemps et peut-être pas au bon endroit pour moi. Pendant 4 mois, je me suis demandé pourquoi avoir fait 6000 km et franchi un océan pour voir de la chirurgie de l’épaule, quand quelques centaines de kilomètres et un fleuve auraient été largement plus profitables. Je crois qu’il faut l’expliquer à nos jeunes collègues. Il faut partir tôt parce qu’on est libre et moins formaté donc plus réceptif, avec l’âge les voyages sont importants, mais doivent être probablement plus courts et ciblés pour acquérir une technique ou un mode fonctionnement. C’est pour ces raisons notamment que nous avons mis en place le SOFEC Tour qui est un système facilitateur des visites de centres de référence de tout niveau en chirurgie de l’épaule et du coude ouvert à tous nos membres, quelle que soit leur expérience.

Vous êtes impliqué dans la SOFEC ?

Oui, j’en suis le président sortant, la SOFEC est une petite société en pleine croissance, mais surtout, qui a un potentiel énorme. Il est impensable qu’un pays qui a probablement les chirurgiens de l’épaule et du coude les plus performants et innovants n’ait pas une société nationale de premier plan.

Auparavant, il y avait le GEEC, le Groupe d’Etude de l’Epaule et du Coude qui était en grande partie constitué de membres du GEM. Le GEEC n’était pas une société savante structurée, et son activité se limitait à une journée lors de la SOFCOT et des monographies de bon niveau. C’est Pierre Mansat qui a organisé la transformation du GEEC en SOFEC. Avec les membres fondateurs, ils ont donné à la SOFEC des statuts, une existence administrative et financière, mais surtout une activité continue sur l’année, un bureau, des moyens et une visibilité en dehors du seul congrès de la SOFCOT. Ainsi en 2009 le premier bureau comptait : François Sirveaux, Patricia Thoreux, Jean-Marc Glasson, Philippe Clavert, Philippe Duparc, Cécile Nerot et Laurent Nove-Josserand. Comme vous pouvez le voir, un des principes fondateurs de la SOFEC est de respecter un équilibre entre publics universitaires et privés.

Combien y a-t’il de membres à présent ?

Actuellement la SOFEC compte 110 membres probablement un peu plus après les inscriptions suivant la SOFCOT. Les présidents successifs et les membres du bureau François Sirveaux, Luc Favard, Cécile Nérot, Philippe Colin ont fait évoluer la SOFEC. Depuis quelques années, tout en gardant le même objectif scientifique nous avons essayé de faire venir à notre société le plus grand nombre de chirurgiens afin de créer une réelle communauté interactive. La création d’un site internet http://www.asso-sofec.fr grâce à notre très dynamique secrétaire Jocelyne Cormier, la mise en place du SOFEC Tour accessible à tous nos membres contribuent au développement de notre société. La demande des futurs chirurgiens de l’épaule est forte, nous avons des relais très actifs avec Julie Lebon et Marc-Olivier Gauci. Cette année la SOFEC a organisé une journée de formation sur l’arthroplastie à Toulouse, s’est associée et a élargi un DIU de chirurgie de l’épaule et du coude regroupant 16 universités et pour la première année 57 inscrits et plusieurs demandes non satisfaites. La feuille de route des années à venir est encourageante, avec les futurs présidents Pierre Henri Flurin, Philippe Valenti et Philippe Clavert, avec des piliers très actifs du bureau, Chrystel Conso, Arnaud Godenèche, Pierre Métais et Richard Aswad et de nouveaux membres chaque année. La SOFEC est passée de la « bande de copains » à une vraie société savante, structurée et dirigée tout en gardant son caractère convivial et un équilibre constructif entre universitaires, publics et privés.

Cette position dans le monde de l’épaule et du coude n’est pas toujours facile à tenir entre les deux géants que sont la SFA et la SECEC. Nos liens avec ces sociétés sont forts, car la plupart de nos membres appartiennent aux trois.

Etes-vous Montpelliérain ?

Je suis Gardois au départ, mais j’ai fait toutes mes études de médecine et mon internat à Montpellier.

Pourquoi la chirurgie orthopédique ?

Je vous ai dit que j’avais eu beaucoup de chance dans mon cursus, et je crois que le jour d’affectation d’un de mes stages de médecine, en 6ème année (1991) a été décisif, j’ai été l’externe de Michel Chammas pendant 3 mois. Il était chef de clinique et il avait un certain magnétisme. Néanmoins, quand j’ai passé mon internat, je n’étais pas certain de vouloir faire de l’orthopédie. C’est à la suite d’un premier semestre en viscéral que j’ai su que je ne voulais pas faire du viscéral. Donc je suis allé voir Michel Chammas et je lui ai dit que je voulais faire de l’orthopédie. A l’époque c’était la mode des masters, des DEA, et à Montpellier il y avait beaucoup de gens dans les années au-dessus donc ça bouchonnait un peu. Je rencontre Michel dont le cursus à ce moment-là n’était pas encore tout tracé, et lui demande : « Monsieur on m’a dit qu’il fallait faire un DEA qu’en pensez-vous ? ». Il il m’a répondu : « Je ne suis pas sûr que ce soit fondamental, mais moi je fais ma thèse de science et si tu veux, tu travailleras avec moi tu m’aideras pour ma thèse ». Et c’est comme ça que c’est parti. Un de nos patrons communs a une phrase pour décrire ce partenariat de maître/élève dont je prends réellement conscience du sens maintenant, « tu me pousses, je te tire ».

C’était sur quel thème ?

Je travaillais sur les réinnervations croisées et sur la différenciation musculaire. En fait, un muscle lent réinnervé par le nerf d’un rapide peut devenir un muscle rapide. C’est-à-dire que le phénotype du muscle se transforme en fonction de son innervation. J’ai poursuivi ensuite ma thèse d’Université sur la thérapie cellulaire. Donc j’ai travaillé sur ce sujet avec Michel Chammas puis j’ai rencontré Monsieur Allieu qui m’a proposé un poste de chef de clinique. C’est ainsi que ce sont établis des liens particuliers et très forts avec Michel Chammas bien au-delà de ceux que l’on peut voir entre un maître et son élève.

Il était comment ?

C’est quelqu’un de très avenant de très diplomate qui fait attention en général à ne pas blesser les gens, j’admire sa capacité à ne pas se laisser dépasser par le côté émotionnel d’une décision. Sa vivacité d’esprit et sa puissance de travail, lui donnent une capacité d’analyse des situations exceptionnelle, ce qui parfois laisse peu de place à l’intuition et au « feeling ». Nous sommes finalement très différents, mais complémentaires, il est mesuré, mais trouve toujours le mot juste, je suis beaucoup plus volubile et impulsif. Il n’use pas de la séduction directe de Monsieur Allieu, mais il est plus rassurant et toujours constant dans ses décisions.

Et Allieu ?

Quand j’ai été externe, Monsieur Allieu revenait tout juste dans le service. L’administration et peut-être aussi ceux qui avaient des comptes à régler ne lui faisaient pas de cadeau, Michel Chammas et tous ses assistants de l’époque ont toujours été extrêmement protecteurs à son égard. C’est un leader avec une volonté et une ténacité impressionnantes, son histoire en est la preuve, je me souviens d’une de ses phrases :
« tu sais le plus dur c’est pas d’arriver en haut, c’est d’y rester… ». C’est un manager, un chef de bande, à l’affût de toutes les idées et en permanence à solliciter son équipe parfois même jusqu’à épuisement, il disait « tu donnes 5 travaux à un interne il en fait deux, tu en donnes un il en fait aucun ».

Monsieur Allieu a un pouvoir et surtout un désir de séduction énorme, c’est un grand chasseur et comme les grands chasseurs il cherche toujours à attraper sa proie. Cela se traduit dans son relationnel, il ne vous dit pas seulement « bonjour », mais « salut, comment ça va et ton fils, tes parents, tu rentres de voyage, alors raconte… », mais aussi lorsqu’il fait une présentation, il va apporter seulement le message qu’attend son auditoire et pas forcément le détail très technique qu’il aurait aimé expliquer. Pour vous décrire ce pouvoir de séduction, une année l’IFSSH avait lieu à Vancouver, j’avais des papiers acceptés, et j’étais tout content d’amener mon épouse et d’agrémenter le voyage par un petit tour dans les rocheuses. J’étais jeune chef, et j’ai clairement compris que ce serait bien que j’accompagne Monsieur Allieu. J’appréhendais un peu pour l’expliquer à ma femme, mais bon. Finalement nous passions notre séjour à Vancouver avec YA qui visitait avec nous. Un jour, YA avait d’autres contraintes et il ne venait pas avec nous, alors que nous n’étions que tous deux ma femme me dit un peu déçue « et Monsieur Allieu il ne vient pas ? » il est clair qu’il a toujours eu une attractivité forte pas seulement auprès de ses collaborateurs…

Paru dans le numéro N°261 - Février 2017