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ALESSANDRO BISTOLFI

Paru dans le numéro N°304 - Mai 2021
Entretien consulté 129 fois

ALESSANDRO BISTOLFI

Nous avons rencontré Alessandro Bistofli, chirurgien italien de Turin et grand spécialiste du polyéthylène, qui nous raconte son attachement pour sa région et nous décrit sa vision de la place des nouveaux matériaux et de l’innovation dans la chirurgie prothétique.

Alessandro Bistolfi, d’où venez-vous ?

Je suis un pur produit de Turin ! Je suis né à Turin, j’y ai grandi, fait mes études puis mon internat, je m’y suis marié et j’y exerce mon activité professionnelle. Je ressens un attachement très fort à cette ville, et à mon pays : c’est un endroit magnifique où il fait bon vivre et travailler. Néanmoins, grâce à ma vie professionnelle j’ai beaucoup voyagé, ce qui m’a permis de ramener des connaissances et une expérience de nombreux endroits différents.

Vos parents ont-ils eu une influence sur votre choix de carrière ? Faisaient-ils partie du milieu médical ?

Mes parents sont eux aussi enracinés à Turin depuis très longtemps. Je suis le premier de la famille à choisir une carrière médicale. Mon père était architecte, et ma mère enseignante, avant de devenir principale de son établissement. D’une certaine façon, mon père m’a transmis son goût du travail manuel, et j’y ai peut-être trouvé cette envie de réparer les choses... et les gens.

Selon quels critères avez-vous choisi les lieux d’apprentissage tout au long de votre cursus médical ?

J’ai commencé mon internat à Padoue : j’y ai effectué ma première année ; c’était une très bonne école, et j’étais ravi de m’y installer. Seulement j’ai dû retourner à Turin pour y effectuer mon service militaire -obligatoire à l’époque- et j’y suis resté pour terminer mon internat.

Quoi qu’il en soit, Turin est réputé pour avoir un très haut niveau de formation en orthopédie, j’ai donc profité de cette belle opportunité de vivre dans ma ville natale tout en jouissant d’un enseignement de grande qualité.

Quels étaient les grands noms de l’orthopédie à cette époque ?

Mon premier mentor fut le Pr. Crova, qui était très réputé pour le genou. Il exerçait dans l’hôpital où je suis actuellement installé, et a pris sa retraite il y a de nombreuses années. Il pratiquait une chirurgie traditionnelle, dans la lignée d’Insall. Il a exploré différentes options, y compris l’Endo-Model avec sa technique très invasive. Ensuite il a testé la PFC, puis les genoux avec conservation des croisés, et les genoux sans ciment. Il croyait beaucoup en la prothèse charnière pour les révisions. Il n’a jamais cessé d’innover et d’explorer tout au long des années.

Lors de votre formation, êtes-vous resté dans un seul hôpital, ou avez-vous effectué des rotations ?

Je suis allé dans de nombreux hôpitaux, à Turin et ses alentours, où j’intégrais des unités spécialisées en pédiatrie, dans le rachis, l’oncologie, etc. Même si je n’éprouve que peu d’intérêt pour la chirurgie rachidienne, j’ai pu constater que les praticiens du CTO Trauma center de Turin forment un solide groupe de personnes très au point techniquement, qui font des choses fantastiques. C’est également vrai pour la chirurgie de la main et la microchirugie.

Vous avez évoqué le Pr. Crova comme votre premier mentor : y en a-t-il eu d’autres ?

Trois grandes figures ont été très influentes dans ma carrière. Comme évoqué plus tôt, le Pr. Crova fut le premier : je n’avais jamais encore été exposé aux arthroplasties, et il a su me transmettre son amour de la chirurgie du genou. Plus tard dans ma carrière, le Pr. Massè occupa une place importante, car il me confia cette grande responsabilité de développer la chirurgie du genou dans l’hôpital où j’exerce actuellement. J’ai beaucoup grandi professionnellement à ses côtés, ces huit dernières années.

Enfin, la dernière figure importante dans mon parcours professionnel est le Dr. Thornhill, à Boston : c’est mon mentor américain!

Tôt dans votre carrière, vous y avez obtenu un fellowship ?

Oui, j’ai passé une partie de mon internat à Boston. Au début, j’y suis allé pour y faire de la recherche, ensuite j’y suis retourné pour étudier le polyéthylène avec le Pr. Anuj Bellare qui est ingénieur en biologie, professeur à Harvard Medical School et particulièrement compétent sur les nanomatériaux, nanoparticules et bien sûr les polymères. Enfin, pour mon troisième séjour, je suis allé au Brigham Medical Hospital où j’ai rencontré le Dr. Thornhill, qui m’a traité avec les plus grands égards. J’ai pu, pendant les deux derniers séjours, travailler sur la pratique chirurgicale même si, naturellement, je ne pouvais pas opérer sur place : j’ai pu attentivement observer sa façon de travailler. En tout, j’ai passé un an à Boston.

Quelles sont les connexions entre Turin et Boston ? Comment avez-vous pu avoir cette opportunité ?

Turin et Boston coopéraient depuis longtemps, car le Dr. Thornhill connaissait le Pr. Crova, et ils étaient tous deux d’éminents membres de la Knee Society. De plus, un groupe turinois étudiait le polyéthylène hautement réticulé ; je suis allé à Boston pour y mener des recherches sur ce sujet très spécifique.

Était-ce un souhait personnel, ou bien votre mentor qui vous incitait à prendre cette direction ? La recherche n’est pas pour tout le monde...

Même si je n’avais pas vraiment un profil académique, j’ai toujours été intéressé par la recherche clinique et fondamentale, et c’est ce qui a justifié mes choix d’explorer des pistes nouvelles, y compris pour mon activité de chirurgien. Comme l’hôpital où je travaillais était un hôpital académique, la recherche était un aspect important et j’ai commencé par l’étude des explants. Ensuite, au fil des années, j’ai voulu étendre l’horizon de mes recherches à d’autres sujets comme par exemple la biologie et l’histologie.

Pour en revenir au polyéthylène : à l’époque, c’était un sujet très débattu, notamment le polyéthylène hautement réticulé et son potentiel à la fois pour la hanche et le genou. Vous avez effectué de nombreuses recherches sur le sujet, comment avez-vous procédé ?

Mon mentor a eu l’idée un jour de demander à un chimiste pourquoi, à la fin des années 90, nous trouvions régulièrement pendant des chirurgies de révision des inserts presque détruits. Evidemment de nos jours cela ne se produit plus, mais il y a 20 ans il n’était pas rare de trouver un insert complètement oxydé et fissuré. «Pourquoi ne demanderions-nous pas son avis à un expert en polymères ?». L’idée était lancée ! A Turin, Giulio Natta fut un des premiers à travailler sur les polymères ; dans notre département de chimie, nous pouvions consulter le Pr. Costa -maintenant retraité- et le Pr. Pierangiola Bracco, un ami, qui tirèrent tous deux les mêmes conclusions : la défaillance des inserts était une conséquence directe de leur oxydation. C’était une découverte très importante à l’époque, qui a conduit à plusieurs études et publications qui ont eu un grand impact sur l’orthopédie et ont conduit à un changement des méthodes de stérilisation dans le monde. De plus, cela a signifié pour moi le début de mon activité de recherche, avec l’aide et la motivation initiales du professeur Brach del Prever. A ce jour, je pense que le polyéthylène réticulé, ou crosslinked, est une excellente solution, mais à mon avis l’addition de vitamine E est nécessaire. Nous avons publié un travail de recherche au sujet des infections dans lequel nous avons constaté que la vitamine E jouait un rôle préventif pour les infections en réduisant l’adhérence des bactéries sur le polyéthylène.

Avez-vous actuellement d’autres sujets de recherche que le polyéthylène ?

Oui, il y a deux autres domaines de recherche qui me passionnent. Le premier, en collaboration l’école d’ingénieur de Turin et les Prof. Enrica Verné et Silvia Spriano, concerne les traitements de surface des implants ; avec ces travaux, nous cherchons à améliorer l’ostéointégration et également à diffuser via la surface de contact des antibiotiques ou d’autres molécules. Nous étudions également des matériaux innovants comme les bioverres ou les ciments osseux composites.
Le second champ de recherche est celui des cellules mésenchymateuses, sur lequel je collabore avec le Professeur Riccardo Ferracini, qui est également un bon ami. C’est un domaine très prometteur qui va connaître un développement exponentiel dans un futur proche. Bien évidemment, il ne s’agit pas de créer du cartilage ex nihilo, mais plutôt de réduire l’inflammation et la douleur dans les arthroses de genou débutantes. Cela permettrait de retarder la pose d’une prothèse de genou chez un patient jeune et actif, ce qui serait extrêmement bénéfique. A l’inverse, on pourrait utiliser ce même principe chez des patients très âgés pour qui la chirurgie représenterait un risque trop élevé.

Où exercez-vous actuellement ?

Je suis à la l’Hôpital de Cité de la Santé et des Sciences de Turin, qui est un centre de traumatologie. Elle s’appelle ainsi parce qu’elle rassemble les quatre hôpitaux principaux de la ville : l’hôpital général, l’hôpital pédiatrique, le centre de gynécologie et enfin le centre de traumatologie. Cet ensemble forme un des plus grands hôpitaux d’Italie, avec une forte valence académique, et je travaille dans le bâtiment de traumatologie.

Vous ne pratiquez pas que la traumatologie, il y a également de la chirurgie réglée ?

Dans les années 60, quand il a été construit, cet établissement était destiné uniquement à la traumatologie, d’où son nom. Depuis, nous traitons toujours la traumatologie, mais l’établissement est devenu un centre d’orthopédie où l’on trouve de nombreuses unités. Même si une grande partie du bâtiment est dédiée à la traumato, la répartition des activités a évolué au fil des années, pour prendre en charge tous les cas que les plus petits hôpitaux ne peuvent prendre en charge, comme par exemple la microchirurgie, le rachis, la chirurgie tumorale, ... Je m’occupe de la traumatologie du membre inférieur, mais mes principaux centres d’intérêt sont les prothèses de hanche et de genou.

De plus, comme nous sommes un établissement universitaire, nous accueillons des fellows de toute l’Italie, car l’école d’orthopédie de Turin est très réputée.

Votre activité tourne principalement autour du genou et de la hanche. Pour le genou, quelles sont vos préférences ? Prothèse totale, partielle, postéro-stabilisée, cimentée... ? Faites-vous de la chirurgie du sport ?

Je pratique plus la prothèse totale que la prothèse partielle. Je pense que la prothèse partielle est une solution formidable, mais ses indications sont très spécifiques et on doit choisir rigoureusement ses patients, autrement on s’expose à de retentissants échecs. Avec les patients adéquats, j’adore utiliser les unis. Sinon, j’utilise plutôt des prothèses totales cimentées, avec préservation du LCP et plateau mobile. Si l’insert tibial est ultra-congruent, c’est encore mieux.
Dernièrement, je me suis intéressé à explorer l’utilisation d’implants non cimentés, d’abord pour gagner du temps, ensuite pour éviter une source potentielle de troisième corps comme le microfragment de ciment. Je m’occupe également de l’arthroscopie et de la chirurgie de reconstruction ligamentaire ainsi que de la préservation et réparation du cartilage; dans ce domaine, je crois qu’il y aura de plus en plus d’opportunités d’utiliser des cellules souches mésenchymateuses pour faciliter l’intégration des greffons et accélérer la récupération.

Quelle est votre philosophie en ce qui concerne l’alignement ?

Je reste dans la tradition : je conserve l’alignement mécanique. Je sais que cela pourrait être une longue discussion avec mes amis « cinématiques », mais, bien que je convienne que quelques degrés du varus naturel ou du valgus du patient peuvent être maintenus, je ne comprends toujours pas pourquoi reproduire la déformation qui a probablement conduit à l’échec du genou natif. Je fais à parts égales de l’équilibrage ligamentaire et du « measured resection ». Quant à la rotule, je prends ma décision en fonction de sa taille et sa forme. Si elle n’est pas alignée ou elle est endommagée, je la resurface.

Ce grand intérêt pour le genou vous a valu d’être sélectionné pour l’Insall travelling Fellowship. Comment cela s’est-il déroulé ?

J’ai eu cette opportunité grâce au Dr. Thornhill, qui était mon mentor. Ce fut une expérience formidable, bien plus encore que ce que l’on peut imaginer. J’ai pu visiter 12 centres aux Etats-Unis et y rencontrer de grands chirurgiens, qui sont devenus des amis. De plus, j’ai effectué cette bourse en compagnie de Gwo Chin Lee et Sébastien Lustig, qui plus que des amis sont devenus comme une seconde famille : nous sommes toujours en contact et nous ne manquons pas de passer du temps ensemble ou de nous rendre visite, nous avons vu nos familles grandir et nos épouses devenir amies aussi et, en plus de cela, nous collaborons sur des travaux scientifiques et nous publions ensemble. Cela a ajouté une valeur considérable au plaisir de l’expérience. C’était un fellowship absolument remarquable ! J’aimerais pouvoir remonter le temps…

Revenons à la hanche : quelle est votre pratique ? Quel type d’implant, quelle voie d’abord, cimenté, non cimenté, tige courte, double mobilité ?

Pour la plus grande part, j’utilise une voie d’abord postérolatérale. J’ai également amélioré au fil du temps ma voie d’abord antérieure, qui est parfaite pour certains patients jeunes et actifs. Dans 90% des cas, mes tiges -toujours standard- et cupules ne sont pas cimentées ; nous ne cimentons que les tiges chez les personnes âgées à qui l’on fait une arthroplastie partielle avec fracture du col du fémur ; en Italie, les implants cimentés sont réservés aux patients très âgés présentant un os ostéoporotique. Je me sens à l’aise en utilisant le polyéthylène réticulé avec adjonction de vitamine E associé à une tête en céramique, mais pour les patients les plus jeunes j’utilise un couple céramique/céramique.
La double mobilité est une solution que j’utilise très souvent en cas de risque d’instabilité, qui est parfaite par exemple pour les patients à pathologies neurologiques ou psychiatriques. Mais j’utilise plus souvent la cupule à simple mobilité, car elle convient mieux aux patients jeunes et actifs.

Vous n’utilisez jamais de tige courte ?

Je n’en vois pas l’intérêt. Je sais que les tiges courtes donnent de bons résultats, et on entend souvent dire que la tige courte préserve le capital osseux pour une future révision, mais en ce qui me concerne je préfère pour mes jeunes patients poser une tige qui a les meilleures chances d’ostéointégration et qui leur permettra de continuer leur pratique sportive, car ils ne suivent pas toujours les recommandations...

Nous sommes dans une région assez proche des stations de ski alpines et le ski est ici une activité très populaire. J’ai des patients qui pratiquent le ski avec une PTG, ce que je trouve plutôt audacieux... Je pense qu’un bon skieur avec une PTG peut compenser en utilisant un peu plus son genou sain, et un skieur avec deux PTG doit revoir ses ambitions à la baisse et ne descend plus les pistes noires...

Quel est la situation de l’orthopédie en Italie ? Est-ce difficile de devenir chirurgien orthopédique et de s’installer ?

Comme partout ailleurs, l’Italie est confrontée aux choix de la politique : quand j’étais résident à Turin, nous étions huit, alors que ce nombre augmentait au fil des ans et maintenant, à la première année, il y a environ 25 résidents ! Par conséquent, à cette époque et pendant de nombreuses années, il était difficile d’obtenir un emploi de résident, mais il était facile de trouver un poste après être devenu chirurgien orthopédiste. Aujourd’hui, d’une manière générale, il existe toujours une forte demande de médecins et de spécialistes dans tout le pays et la carrière médicale en Italie offre donc de grandes opportunités, en particulier dans le domaine des urgences. Que vous soyez chirurgien généraliste, orthopédiste, anesthésiste ou radiologue, les possibilités sont nombreuses.

Comment voyez-vous votre futur ?

C’est une question très importante, qui arrive au bon moment. Après avoir passé autant de temps au même endroit, je pense qu’il est temps pour un changement et une nouvelle expérience. Je vais bientôt déménager à l’hôpital Cardinal Massaia de la ville d’Asti. Asti est une merveilleuse ville d’origine médiévale dans une région connue pour ses beautés et ses excellents vins. Cependant ce n’est pas pour le vin que je déménage, mais parce que le directeur de l’unité d’orthopédie, le Dr Eugenio Graziano, qui est un grand chirurgien et un ami et avec qui j’ai déjà travaillé pendant des années quand lui aussi était au CTO, m’a appelé pour prendre en charge le service de chirurgie prothétique du membre inférieur. Je suis enthousiasmé par cette nouvelle expérience.

Est-ce que vous pourrez exercer à la fois dans le public et le privé ?

C’est une question simple pour laquelle la réponse est oui avec des nuances. Je pense que le système de santé public italien est excellent, et donne un accès gratuit aux soins à tout le monde : vous pouvez obtenir des traitements de haute qualité, que ce soit un mallet finger ou une transplantation pulmonaire, sans payer un centime ! D’une manière générale, tous les patients peuvent bénéficier des soins essentiels (tumeurs, fractures, maladies graves) dans des délais acceptables, tandis que l’attente peut être plus longue pour les traitements non essentiels (par exemple, une arthroscopie du genou pour rester en orthopédie !). Cela dit, au cours des dix dernières années, nos politiciens n’ont pas toujours fait les bons choix et n’ont pas suffisamment soutenu le secteur de la santé, qui connaît actuellement une crise en termes de personnel, de ressources et d’équipement. Cela a été mis en évidence au début de la crise sanitaire du Covid. En outre, il existe d’énormes disparités entre les régions, qui devraient être corrigées.  Malgré les nombreuses difficultés, j’ai toujours préféré travailler dans le secteur public, par conviction : je pense que c’est dans l’intérêt du patient, pour qui l’accès à des soins de qualité et gratuits est un droit fondamental. Par ailleurs, la loi italienne permet aux médecins d’avoir une activité privée en plus du service rendu aux hôpitaux, par exemple pour les patients ayant une assurance.

Vous avez mentionné la crise sanitaire de la Covid : qu’en est-il de la chirurgie réglée, dans le public et dans le privé ? Est-ce que tout est annulé, ou bien en partie seulement ?

C’est assez complexe. Dans les institutions publiques, toute la chirurgie réglée a été annulée. Cela dit, il y a de grandes différences entre toutes les régions d’Italie, car chacune a son propre système, mais en termes généraux la chirurgie réglée a été arrêtée pendant la première vague et considérablement réduite pendant la deuxième vague. Toutes les ressources ont été allouées à la lutte contre le Covid, et de nombreux services ont été transformés en «unités Covid». C’est le cas par exemple dans la région de Turin, où les unités orthopédiques de la majorité des hôpitaux de la ville ont été fermées pour faire place à des unités Covid. Au contraire, l’hôpital où je travaille étant le plus grand centre de traumatologie de la région, il a continué à prendre en charge tous les cas de traumatologie, qui - par conséquent - ont augmenté.

En général, selon mon opinion personnelle, il faut prendre en considération le fait qu’il est risqué de demander à un patient de 80 ans de rester à l’hôpital au milieu d’une pandémie pour une intervention chirurgicale reportable et qu’il est donc préférable de lui dire d’attendre encore 6 mois.

Les patients séjournent longtemps à l’hôpital après une PTG ? En Italie, comment cela se passe-t-il, ne faites-vous pas ou peu d’ambulatoire ?

En Italie, il est difficile de traiter un patient en quelques jours et pratiquement impossible de le faire en ambulatoire ; le mieux que l’on puisse faire est de prévoir un retour à la maison après une semaine. De plus, les patients sont très demandeurs de rééducation, et ils en bénéficient généralement pendant deux à trois semaines dans des centres spécialisés. C’est très souvent le cas après un genou ou une hanche. Alors que le choix que je propose serait de rentrer rapidement à la maison pour travailler avec un physiothérapeute, nos patients plus âgés acceptent très rarement cette solution. Heureusement, cela commence à changer et nos patients plus jeunes ou motivés y sont plus enclins : c’est un point que nous pouvons améliorer.

Vous parlez d’amélioration : comment considérez-vous les évolutions techniques en orthopédie ?

Je pense que toute nouvelle technologie qui peut assister le chirurgien est plus que bienvenue, et qu’on doit l’adopter et l’améliorer plutôt que de s’y opposer. Parfois, on peut avoir tendance à rejeter la nouveauté, mais il faut au contraire l’embrasser : dans quelques années, toutes ces innovations tiendront une place prépondérante, même si pour le moment tout n’est pas parfait. J’utilise, par exemple, des modélisations 3D pré-chirurgie dans des cas de reprise complexes, ce qui me permet d’avoir une idée précise de ma stratégie avant même de pénétrer dans le bloc opératoire. Je connais la taille de la tige, de l’insert, l’ajustement de mon alignement, etc. Cela me permet également de réduire la quantité de matériel apportée au bloc. Enfin, et ce n’est pas négligeable, ce genre de modélisations sur des cas complexes peut servir de support pour la formation des internes. Quant à la robotique, le problème majeur est son coût : pour l’instant, en Italie, c’est souvent rédhibitoire. De plus, l’utilisation d’un robot aujourd’hui allonge la durée de l’opération, ce qui peut mener à une diminution du nombre de patients traités. Ce n’est qu’une question de temps, cela dit : je suis persuadé que dans quelques années, ces obstacles seront levés.

En plus de votre pratique quotidienne, vous êtes impliqué dans plusieurs sociétés savantes, nationales et internationales. Y en a-t-il une qui retient plus votre attention ?

La plus importante pour moi est l’European Knee Society (EKS), qui est l’une des deux sociétés internationales dans lesquelles je suis impliqué, l’autre étant l’ESSKA. Je suis également membre de la société italienne d’orthopédie et de la société régionale d’orthopédie du nord-ouest de l’Italie. Enfin, mon aspiration est de devenir membre de la Knee Society, ce qui correspond actuellement au rêve de jouer à Roland Garros quand j’étais enfant.

Pourquoi l’EKS est-elle si importante ?

J’ai la ferme conviction que l’EKS est une société très active, dont les membres sont liés par une amitié sincère et avec l’intention commune d’améliorer et de développer la chirurgie du genou.  Participer à l’EKS me donne l’occasion de rencontrer des chirurgiens renommés et hautement qualifiés dans mon domaine et de discuter avec eux des nouvelles technologies, techniques et stratégies. Il est toujours très enrichissant de discuter avec des personnes plus expérimentées ou plus intelligentes que soi dans certains domaines et il y a toujours quelque chose à apprendre !

La participation aux congrès permet également de rencontrer des chirurgiens de toute l’Europe avec lesquels on peut mettre en place des programmes de recherche ; le mélange de multiples nationalités et écoles contribue à l’enrichissement de chacun par l’exposition à des modes de pensée différents.

La pandémie a bouleversé nos habitudes : normalement, je me déplace beaucoup pour une réunion ou un congrès, mais depuis plus d’un an ce n’est bien sûr plus possible.

En quoi participer à l’EKS diffère-t-il des réunions de votre société nationale d’orthopédie ?

Dans la société nationale nous couvrons tous les champs de l’orthopédie, et cette approche plus générique que l’EKS fait que l’on y est moins actif sur le plan de la recherche pure et de l’innovation ; dans un congrès de notre société nationale, seule une ou deux sessions nous intéresseront du point de vue scientifique, ce qui nous laisse naturellement plus de temps pour tisser des liens et se retrouver entre amis, collègues, anciens fellows. Ce sont deux ambiances très différentes.

En dehors de votre activité professionnelle, quelles sont vos passions ?

Ma première passion est ma famille, ma femme qui me soutient dans toutes mes activités et mes deux merveilleux enfants. Nous aimons partager et pratiquer ensemble nos sports préférés qui sont le ski et le tennis et ... la Juventus.  Nous aimons aussi voyager et aller au théâtre. Une autre de mes passions est la voile, que j’ai toujours pratiquée depuis mon enfance sur le ketch familial que nous n’avons plus et en fait je rêve d’acheter un nouveau voilier bientôt.

Que diriez-vous à un jeune étudiant en médecine qui souhaite mener une belle carrière et une vie heureuse ?

Je serai le premier à lui dire que la médecine est un excellent choix de carrière ! Je ne sais pas si c’est la même chose en France, mais ici en Italie, les médecins disent parfois «ne choisis pas ce métier, tu devras gérer les patients, leurs doléances, les nuits et les weekends de garde ...». Je ne suis pas du tout d’accord ! C’est un métier merveilleux, et il ne faut pas hésiter. Il faut choisir sa spécialité selon son inclination naturelle, et non pas en se basant sur la notoriété ou la prospérité d’un grand nom. Seul cet enthousiasme initial et sincère vous permettra de progresser plus aisément. Par contre, il faut parfois savoir transiger quand on prend un poste au départ : par exemple dans un hôpital public on peut avoir à faire de l’orthopédie générale ou de la traumatologie, même si nous sommes spécialisés en chirurgie du genou. Mais avec de la passion et de l’application, l’avenir ne peut qu’apporter de grandes satisfactions.

Paru dans le numéro N°304 - Mai 2021