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De la luxation du pouce en arrière par Louis Hubert Faraboeuf

Paru dans le numéro N°136 - Août 2004
Article consulté 2294 fois

De la luxation du pouce en arrière par Louis Hubert Faraboeuf

Par M. Guivarc'h dans la catégorie HISTOIRE
par le Dr L.-M. Farabeuf - Prosecteur à la Faculté Société de Chirurgie - Séance du 12 janvier 1876

Pour les chirurgiens, le nom de Farabeuf est d'une familiarité quotidienne. En plus de l'incontournable écarteur, il nous a laissé le souvenir d'une anatomie intransigeante. Mais peu d'entre nous ont lu ses travaux. Voici des extraits de son remarquable travail sur la luxation du pouce en arrière présenté le 12 janvier 1876 à la Société de Chirurgie. "Dans les luxations du pouce en arrière, la phalange n'est rien, les os sésamoïdes sont tout".
Tout reste vrai plus d'un siècle après.

Christian Dumontier

 

Pour les chirurgiens, le nom de Farabeuf est d'une familiarité quotidienne. En plus de l'incontournable écarteur, il nous a laissé le souvenir d'une anatomie intransigeante. Mais peu d'entre nous ont lu ses travaux. Voici des extraits de son remarquable travail sur la luxation du pouce en arrière présenté le 12 janvier 1876 à la Société de Chirurgie.
"Dans les luxations du pouce en arrière, la phalange n'est rien, les os sésamoïdes sont tout".

Tout reste vrai plus d'un siècle après.

Christian Dumontier

 

Introduction

Classification des luxations du pouce en arrière

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Dans la luxation du pouce en arrière, la phalange n'est rien, les os sésamoïdes sont tout. La phalange se déplace entraînant avec elle les os sésamoïdes. Ces petits osselets s'arrêtent-ils sur le bout du métacarpien, la luxation est incomplète, c'est la première variété (fig. 5). Ont-ils été entraînés jusque sur le dos du métacarpien, la luxation est complète, c'est la deuxième variété (fig. 6) ; enfin, montés sur le métacarpien, se sont-ils retournés, interposés, c'est la troisième variété (fig. 7).

Fig. 5

 

Fig. 6

 

Fig. 7

 

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Chapitre I

De la luxation simple incomplète

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Voici comment je me suis assuré que la persistance de la subluxation du pouce en arrière était un phénomène sésamoïdien et nullement phalangien. J'avais produit la subluxation sur le pouce d'un adulte par le renversement en arrière ; un léger soubresaut s'était fait sentir et le déplacement persistait. Je le réduisis facilement ; puis j'essayai de le reproduire en tirant assez fort sur les tendons des extenseurs. Je ne réussis pas tout de suite parce que mes tractions qui étendaient bien la phalange, portaient aussi le métacarpien dans l'abduction extrême : de là, distension des muscles carpo-sésamoïdiens qui par cela même retenaient les os sésamoïdes en place. Je diminuai alors l'abduction du métacarpien en le portant un peu dans l'opposition, et les tractions sur les extenseurs devinrent immédiatement efficaces. La subluxation est donc possible à réaliser sur certains cadavres, en simulant l'action des extenseurs, pourvu que le premier métacarpien soit légèrement rapproché de la paume, c'est-à-dire que les muscles sésamoïdiens soient relâchés.

En tirant sur le tendon long fléchisseur ou sur le muscle court fléchisseur, ou bien encore en distendant ces muscles par l'abduction du métacarpien, la subluxation se réduisait avec un soubresaut de retour.

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La déformation de la subluxation volontaire est absolument la même que celle de la luxation incomplète traumatique. Celle-ci persiste, celle-là se réduit aussitôt que cesse l'action musculaire productrice, voilà toute la différence apparente. Le pouce a la forme dite en Z, c'est-à-dire que la phalangette est fléchie sur la phalange qui est redressée en arrière sur le métacarpien. Le redressement de la phalange est plus ou moins marqué suivant que la ligne culminante que les sésamoïdes ont eu à franchir est plus ou moins éloignée de leur point de départ, c'est-à-dire plus ou moins rapprochée du rebord dorsal de la tête métacarpienne. Mais, il faut le dire, jamais le pouce n'a la forme d'un Z, car les angles que forment entre eux les segments du pouce sont ordinairement obtus et jamais plus petits que l'angle droit (fig. 8).

Fig. 8

 

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La luxation incomplète du pouce distend évidemment les muscles sésamoïdiens et phalangiens, c'est pourquoi le métacarpien est toujours amené dans l'opposition et reste en permanence dans cette attitude. C'est pourquoi aussi la rétractilité de ces muscles tend à maintenir les os, les sésamoïdes surtout, étroitement appliqués dans leur situation anormale sur le bout du métacarpien (fig. 9).

Fig. 9

 

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Toutes les manœuvres réussissent ordinairement à réduire la luxation simple incomplète, mais pas avec une égale facilité.

Rabattre la phalange et tirer dans la flexion, tel est le procédé instinctif le plus souvent employé et le plus mauvais. Pour la luxation complète il est désastreux, ici il n'est que mauvais. Il réussit cependant presque toujours, car la sangle sésamoïdienne n'a besoin que d'un léger ébranlement pour retourner en place.

Mais si, par hasard, les osselets sont plus solidement fixés que d'habitude et calent momentanément la phalange que l'on cherche à fléchir, voici ce qui arrive. Je m'en suis assuré maintes fois sur des avant-bras dont les muscles étaient remplacés par des cordons élastiques. La phalange redressée et, pour son compte, ou tout fait luxée ou à bien peu de chose près, présente une certaine mobilité que les ligaments latéraux lui permettent tant qu'elle reste redressée. Vient-on à la rabattre, le vide, les tendons extenseurs tendent à la faire chevaucher sur le métacarpien. Les ligaments phalango-sésamoïdiens la retiennent, il est vrai, mais ils permettent cependant un chevauchement de un ou deux millimètres capable, si le métacarpien est exceptionnellement carré du bout et non arrondi, de produire la fixité dans la position déjà indiquée, l'extension pure et simple ou la flexion légère.

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Il est bien facile de détruire de tout ce qui précède le procédé rationnel applicable à la réduction de la luxation simple incomplète ou subluxation du pouce. Qu'est-ce qui empêche la phalange de revenir en place ? Les os sésamoïdes. Où sont-ils ? Sur le bout du métacarpien. Saisissons donc la phalange, véritable instrument rigide plongeant dans le foyer de la luxation : avec cet instrument, maintenu provisoirement dans son demi-redressement anormal, puisque sa mobilité est à ce prix, venons heurter et jeter bas les osselets collés sur la tête du métacarpien. Un soubresaut indique qu'on a réussi, et cela fait tout est fait, la flexion de la phalange s'accomplit d'elle-même.

Je ne ferai à personne l'injure de lui dire : Prenez-vous-y de telle ou telle façon ! Tout chirurgien, si novice soit-il, sachant ce qu'il faut faire, le fera immédiatement. J'aurais même moins insisté sur la luxation incomplète, si cela ne m'avait paru une introduction utile à l'étude de la deuxième variété, dont je vais m'occuper maintenant.

 

Chapitre II

De la luxation simple complète

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Ordinairement, les ligaments ne se rompent pas à proprement parler : ils se détachent du métacarpien. Ils subissent une désinsertion qui commence par les fibres courtes ou profondes, les plus distendues par le renversement, atteint ensuite les fibres longues et superficielles, souvent sans les désunir d'avec le périoste que le traumatisme peut décoller sur une étendue variable. C'est ainsi qu'en cherchant à arracher par éclatement une branche d'arbre en sève, on entraîne avec elle une longue et solide lanière d'écorce. Les faits d'arrachement des ligaments latéraux avec conservation d'une racine périostique qui n'est que la pelure décollée, mais non rompue du bord correspondant du métacarpien, ces faits, dis-je, se sont présentés ordinairement à moi dans mes expériences. Ils sont importants, j'en donnerai plus loin des preuves cliniques. Le simple renversement du pouce relâche la partie dorsale de la capsule articulaire, mais un violent refoulement vers le poignet agit sur elle comme sur les ligaments latéraux, il la désinsère du métacarpien en la rompant ou en décollant plus ou moins le périoste auquel elle est unie. Il faut, après avoir accompli le renversement du pouce, le refouler violemment vers le poignet pour arriver à rompre ou désinsérer entièrement le ligament latéral interne qui, dans l'immense majorité des cas, n'est encore que légèrement intéressé, alors que l'externe a déjà cédé tout à fait. Les autopsies, les dissections expérimentales, les études de symptomatologie clinique démontrent que l'intégrité relative du ligament interne se montre dans les neuf dixième des cas. Ce fait, bien connu cependant, est loin d'avoir attiré suffisamment l'attention.

Dans le renversement du pouce qui produit ces désordres du côté des ligaments métacarpo-phalangiens, voit-on toujours les os sésamoïdes suivre la phalange ? Ou, en d'autres termes, le ligament glénoïdien ne peut-il se rompre ailleurs qu'au niveau de ses attaches métacarpiennes ? Sur cent expériences je n'ai jamais vu les attaches phalango-sésamoïdiennes céder ; j'ai vu trois fois l'osselet externe se briser par arrachement. Mon attention était attirée sur ces deux points, car Malgaigne a observé une fois de la crépitation, et Michel tend à dire que la séparation du ligament glénoïdien et de la phalange a lieu dans toutes les luxations faciles à réduire. Cela cadrerait avec sa théorie de l'interposition par le vide !

A de très rares exceptions près, la sangle gléno-sésamoïdienne suit donc toujours la phalange et se sépare de la demi-circonférence palmaire du col du métacarpien.

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Je dirai donc : dans la luxation complète, la tête du métacarpien a franchi une boutonnière dont la lèvre interne est formée par le tendon long fléchisseur et le muscle sésamoïdien interne ; la lèvre externe par le muscle court fléchisseur ou sésamoïdien externe ; et l'œillet, si l'on peut dire, à cheval sur le col du métacarpien, par l'os sésamoïde externe. Cet ensemble constitue moins une boutonnière qu'une fronde élastique et contractile large de plusieurs millimètres, plate et appliquée à plat, en sautoir, sur les flancs et le dos du métacarpien (fig. 12 et 13).

Fig. 12

 

Fig. 13

 

La phalange regarde le métacarpien par sa glène cartilagineuse ; c'est aussi la face cartilagineuse de l'osselet qui touche le périoste du métacarpien. Ce petit scaphoïde qui, dans l'état normal reçoit le condyle externe dans sa coque n'a pas cessé de tourner sa concavité vers le centre de la tête du métacarpien sur lequel il est maintenant appliqué carène en l'air. Son épaisseur est notable, c'est pourquoi la phalange qui l'a traîné derrière elle, pourrait le repousser devant elle. La phalange jouit en effet d'une certaine liberté dans ses mouvements, liberté bien plus grande que dans la luxation incomplète, car le ligament interne a seul conservé quelque solidité. L'osselet, au contraire, est assez énergiquement maintenu en place par les deux bandelettes latérales de la fronde ou boutonnière. C'est donc encore ici, au point de vue de la fixité et par conséquent de l'irréductibilité, une luxation bien plus sésamoïdienne que phalangienne.

La déformation a les mêmes agents que dans la luxation incomplète, et le résultat est à peu près le même. La plalangette est fléchie sur la phalange ; celle-ci est redressée sur le métacarpien et ce dernier rapproché de la paume de la main. Il y a cependant des différences importantes à signaler.

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Ce que j'ai dit du succès des procédés empiriques appliqués à la réduction des luxations de la première variété, je pourrais peut-être le redire, à propos de la luxation complète au premier degré dans laquelle l'os sésamoïde, à peine à cheval sur le métacarpien semble prêt à retomber sur le cartilage, dans laquelle la phalange est peu mobile en raison du peu de déchirure des ligaments latéraux, etc. Mais il n'en reste pas de même des luxations complètes à un degré plus avancé. Dans celles-ci la phalange étonne et déconcerte le chirurgien par sa mobilité. Un os luxé et irréductible, si facile à incliner et à transporter dans tous les sens ! Ce n'est pas la phalange qui tient, c'est l'osselet sur lequel on n'a pas de prise directe, sur lequel on ne peut agir que par l'intermédiaire de la phalange.

Déloger l'os sésamoïde externe, voilà l'indication ; avec la phalange, voilà la nécessité.

La phalange peut le tirer, car elle y est unie, ou le pousser, car elle est rigide et il a une certaine épaisseur. Sans os sésamoïdes le ligament glénoïdien flexible pourrait s'interposer, mais ne résisterait pas, la luxation se réduirait pendant et malgré l'interposition qui peut-être persisterait : sans os sésamoïde, la phalange ne pourrait chasser devant elle la sangle glénoïdienne comme on chasse une pierre avec le pied. Et c'est ce qui doit être fait. Il ne faut pas tirer sur la phalange dans l'espoir qu'elle traînera derrière l'os sésamoïde. La traction appliquée aux luxations complètes est désastreuse : c'est peut-être elle qui toujours a causé l'irréductibilité.

Reportant les yeux sur une luxation complète simple, voyant sa forme extérieure et sa conformation intérieure, voici le procédé de réduction rationnel éprouvé par le succès, quoique encore imparfait, sous des noms et dans des pays différents, procédé négligé parce qu'on ne savait pas au juste sur quoi il reposait.

La phalange redressée sera maintenue redressée ; on la fera glisser de haut en bas sur le dos du métacarpien, grattant l'os : elle rencontrera tout de suite l'osselet, le chassera devant elle, laborieusement, car il est retenu par les deux lèvres de la boutonnière, le poussera au bord du cartilage, et, l'ayant jeté par-dessus, le suivra instantanément dans la flexion (fig. 17).

Fig. 17

 

Il peut se faire toutefois, si la conformation articulaire le permet, que le pouce s'attarde un moment en luxation incomplète. Dans ce cas, qui est l'exception, deux soubresauts peuvent se faire sentir et ont été sentis par plusieurs chirurgiens : le premier lorsque l'osselet franchit le rebord cartilagineux ; le second, lorsqu'il franchit la saillie ou ligne de partage déjà tant de fois signalée.

Ce n'est pas seulement parce que la phalange est plus libre lorsqu'on la tient redressée, que cette attitude doit être conservée pendant le premier temps de la réduction ; c'est surtout parce qu'il y a danger de rabattre prématurément la phalange comme on ne le verra que trop dans le chapitre suivant.

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Chapitre III

De la luxation complexe - Luxation complète avec interposition ou retournement des os sésamoïdes

Cette luxation a jusqu'ici mérité les épithètes de rebelle, tenace, irréductible, manipulée ; c'est pour elle que l'on a fait des sections sous-cutanées, des résections osseuses ; c'est elle surtout qui est mal connue, je ne crains pas de le répéter, parce que l'anatomie de l'articulation du pouce n'avait pas été suffisamment étudiée.

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Le pouce est toujours plus ou moins reversé en arrière. Essayons de le rabattre et tirons un peu sur la phalange. Que va-t-il arriver à l'os sésamoïde ? Précédera-t-il la phalange pour retourner à sa place ou restera-t-il en arrière ? Il va rester en arrière. La phalange le tire ; le muscle court fléchisseur le retient. Cet osselet se redresse d'abord, puis se renverse tout à fait, comme une pierre pesante que l'on veut faire glisser en l'accrochant avec la main et que l'on n'arrive qu'à retourner. Le tendon long fléchisseur, en vertu de sa position et de sa tension, concourt aussi à ce renversement qui peut-être, mais j'en doute, résulte dans des cas exceptionnels, d'une action musculaire spontanée se combinant avec un traumatisme compliqué. Après avoir rabattu le pouce, tiré dessus et finalement produit le retournement de l'os sésamoïde, vient-on à rétablir les choses comme elles étaient auparavant, à refouler et redresser la phalange, l'osselet scaphoïde se redresse avec elle, chavire et retombe la quille en l'air. Et ainsi de suite, l'expérience pouvant se reproduire indéfiniment. (V. Fig. 23)

Fig. 23

 

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Mais quand on a tiré sans succès fort et longtemps sur la phalange rabattue, le retournement de la sangle sésamoïdienne est accompli dans la perfection et persiste ; la phalange dont on a déchiré les liens qui la sollicitaient à se redresser, demeure dans la rectitude.

C'est toujours ainsi, c'est-à-dire par l'action incessante du tendon long fléchisseur et du court fléchisseur, tous deux fixés directement ou indirectement à l'os sésamoïde externe qu'ils retiennent et par la traction exercée sur la phalange rabattue dans l'axe ou même fléchie, que se produit la luxation complexe du pouce. Cette affirmation résulte de mes expériences et de l'examen concordant de toutes les observations qui existent dans la science. L'agent actif et on peut le dire mal avisé a été ou le malade ou un ami, plus souvent encore un médecin, plus ou moins chirurgien.

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Il est une condition indispensable pour que la traction sur la phalange rabattue produise l'interposition : il faut que le ligament interne soit notablement déchiré ou mieux encore tout à fait désinséré, comme l'externe.

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Cela explique parfaitement pourquoi la traction dans l'axe appliquée indifféremment à tous les degrés de la luxation simple complète amène tantôt la réduction, tantôt l'interposition ou retournement du sésamoïde et pourquoi cette détestable pratique n'est pas encore abandonnée.

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Comme dans la luxation simple complète, la tête du métacarpien est superficielle ; la phalange très mobile, surtout autour de son tubercule interne comme centre ; elle est transportée vers l'index (fig. 18), ce qui rend la tête du métacarpien saillante en dehors. Mais la phalange est rabattue et la phalangette étendue dans l'axe ; le pouce est rectiligne et à peu près parallèle au métacarpien qu'il chevauche dans une étendue variable (fig. 19). La mensuration facile, en raison de la déformation, donne tantôt un raccourcissement considérable, souvent un raccourcissement nul. La phalange n'a pas de tendance au redressement ; redressée à moitié et abandonnée, elle se rabat aussitôt. La flexion est d'autant plus facile que le chevauchement est moindre, mais elle est très limitée parce que les débris des ligaments dorso-latéraux s'y opposent et se tendent sous la peau ; ils déchirent même si l'on veut forcer la flexion.

Fig. 19

 

Quand on redresse la phalange de force, on sent de la manière la plus nette qu'elle se soulève et s'écarte du métacarpien dont la sépare l'os sésamoïde redressé lui-même en raison de son mode d'articulation. (V. anatomie.) En la tenant redressée, on sent qu'elle ne peut frotter sur le métacarpien, toujours à cause du sésamoïde empaqueté de tissu fibreux ; mais si on la refoule un peu vers le poignet, la phalange retombe, au-dessus de l'osselet, au contact du métacarpien, car la luxation est redevenue simple. Tout cela a été observé par moi sur le vivant aussi nettement que sur le cadavre. (V. fig. 22 et 23)

Fig. 22

 

Fig. 23

 

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Dans la luxation complexe, le pouce est donc étendu parallèlement à l'axe du métacarpien ; il chevauche plus ou moins sur cet os ; le raccourcissement peut-être considérable, il peut aussi être nul, et c'est ce qui arrive ordinairement après des tentatives de réduction répétées. Le pouce semble alors bout à bout avec le métacarpien.

On dirait qu'il n'y a qu'à presser entre deux doigts pour réduire (fig. 24).

Fig. 24

 

Que de chirurgiens se sont étonnés de presser sans succès, comme l'on s'étonne de ne pouvoir fermer une porte dont on a poussé le verrou par inadvertance. Ici le verrou c'est la tablette sésamoïdienne inflexible dans le sens où la pression s'exerce.

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La traction sur la phalange redressée tient compte de la résistance des liens dorso-latéraux et tourne la difficulté au lieu de chercher à la trancher. Dans celle-ci, l'os sésamoïde passe le premier, précède la phalange, et une fois qu'il est sur le bout du métacarpien tout est fait, car il est appliqué cartilage contre cartilage.

On commence donc par tirer dans l'axe jusqu'à donner au pouce sa longueur et même un peu plus, ce qui est facile, puis sans cesser de tirer dans l'axe du métacarpien, on redresse la phalange à angle droit, ce qui redresse l'osselet et le place de champ sur le bord cartilagineux sur lequel on le fait glisser en enfonçant, pour ainsi dire, la phalange redressée dans le métacarpien. La luxation est devenue alors simple et incomplète ; on termine la réduction en rabattant la phalange (fig. 28).

Fig. 28

 

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C'est par cette méthode que, sachant et voulant ce que je faisais, j'ai réussi dans deux cas de luxation complexe, anciennes et rebelles.

Premier cas. Vigoureux (Victor), 27 ans (hôp. Beaujon, prof. Dolbeau). Luxation du pouce droit en arrière, le 9 février 1875, tentatives de réduction immédiate par ses camarades et par un médecin ; le 11 février, entrée à l'hôpital, nouvelles tentatives le matin et le soir, mais sans force. Le 13, chloroformisation et manœuvres énergiques et prolongées avec des instruments, repos de 5 jours ; je vois le malade le 18. Le pouce est rabattu, à peine déformé, transporté un peu en dedans, sans le moindre raccourcissement, la tête métacarpienne est sous la peau ; en un mot, tous les symptômes de la luxation complexe. Chloroformisation, section de la lèvre externe de la boutonnière faite certainement et à deux reprises, le chirurgien habile sentant parfaitement l'os sous son ténotome. Après la première section, tractions sans résultat ; après la seconde, tractions nouvelles sans résultat malgré les pressions sur les os. Ces tractions avaient lieu dans l'axe ou à peu près. Rien jusqu'alors n'avait rompu les débris du ligament interne, il fallait composer avec eux. La pince m'ayant été confiée, je redressai la phalange difficilement, et tenant le tout à deux mains comme une barre verticale, je tirai de toutes mes forces (25 kilog. peut-être, vu la position, V. Première partie). A l'aide d'une coaptation énergique faite par M. Dolbeau lui-même, nous pûmes engager d'abord le sésamoïde sur le bout du métacarpien, puis, petit à petit, le faire descendre à sa place, lentement et sans soubresauts. Les suites immédiates furent simples et heureuses.

Deuxième cas. Le 26 février 1875, un homme robuste entre à l'hôpital Saint-Louis (service de Péan) avec une luxation du pouce gauche en arrière datant de 17 jours et déjà manipulée. La luxation n'est pourtant qu'une luxation simple complète avec la forme en Z à angles obtus. Mais dès que l'on tire sur la phalange elle se rabat, le pouce s'allonge et la luxation devient évidemment complexe. Elle retourne à peu près à son état primitif quand on abandonne le pouce à lui-même. Le ligament interne n'est que très incomplètement déchiré et peut-être déjà rétracté, de sorte que si l'on imprime des mouvements de latéralité au pouce, cet organe décrit des arcs de cercle autour de l'insertion du ligament interne comme centre. La phalange a subi en outre un transport très marqué vers l'index. Après avoir exploré cette luxation, je reconnus que le ligament interne ne permettrait rien quelle que soit l'attitude de réduction. Le malade fut endormi et d'énergiques tractions opérées. Elles n'amenèrent aucun résultat. Ayant obtenu l'autorisation d'agir à mon tour, je commençai par redresser la phalange à angle droit, puis à la renverser en dehors pour rompre à petits coups le ligament interne dans une certaine mesure. Cela fait, je saisis la phalange redressée dans ma pince et tenant le tout comme une barre verticale je tirai avec persévérance jusqu'à ce que j'eusse engagé l'osselet sur le bout du métacarpien, après quoi la réduction fut continuée pas à pas en rabattant le pouce et le secouant un peu dans tous les sens pendant que la coaptation continuait à être énergiquement pratiquée.

Je me suis servi de ma pince dans ces deux cas, mais tout autre instrument pouvant à la fois tirer dans l'axe du métacarpien et tenir la phalange redressée à angle droit, sans défléchir la phalangette, donnera les mêmes résultats. La main est le meilleur de tous les instruments, mais elle ne saisit pas solidement et empêche l'aide de faire la coaptation.

Pour réussir il faut que le métacarpien soit fixé comme une table. Car la phalange redressée doit racler sa face dorsale avec les bords de sa glène et rejeter au bout du métacarpien tout ce qu'elle rencontre. Langenbeck, Sédillot, Michel, Roser, etc... opèrent ainsi, peut-être d'instinct, mais peu importe. J'ai fait de même avec la plus grande facilité, mais j'engage formellement à se souvenir, de l'attitude qu'il convient de donner au métacarpien pour relâcher les muscles ; ce procédé fondé, sur l'anatomie, est le procédé de douceur, applicable aux luxations récentes ; à ma connaissance il n'a jamais échoué et ne doit jamais échouer. Langenbeck a même réduit ainsi une luxation datant de deux mois.

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Mais c'est une erreur de croire à la gravité extrême de l'ancienneté dans les luxations du pouce. Ce qui est grave, ou plutôt ce qui l'était jusqu'à présent, c'est la luxation complexe. Récente ou ancienne, elle a causé jusqu'à présent bien des déboires aux chirurgiens. Puis-je me flatter que, son mécanisme étant bien connu maintenant, les choses vont changer ? Je le crois. Qui donc osera se permettre de rabattre la phalange d'une luxation complète simple ? Qui donc, rencontrant une luxation, rendue complexe par une intervention antérieure, et en connaissant l'anatomie pathologique, ne comprendra pas de suite ce qu'il faut faire et ce qu'il faut éviter ?